mardi, 20 mars 2007
« Un amour qui remonte à l'enfance est quelque chose de sacré »
Rare en littérature, cette mélancolie traverse la musique depuis des siècles. Dowland, Lully (ses grands et petits motets : Miserere, Omnes gentes), Henry Du Mont (son Memorare, l'une des plus émouvantes pièces jamais écrites), Monteverdi (le sublime Lamento d'Arianna), quelques rondeaux de Guillaume Dufay (Par droit je puis bien complaindre et gémir, Adieu ces bons vins de Lannoys). Plus proches de nous, tel lied de Schumann, par exemple Der Nußbaum avec Michel Dalberto au piano et Nathalie Stutzmann au chant ; le Mahler du Chant de la terre, en particulier son Einsame im Herbst ; et Arvo Pärt, à la fois mélancolique et mystique, dont la moindre composition (sauf les premières) justifie que Guardini écrive, mais non à son propos : « L'impulsion de la mélancolie est l'Eros, l'exigence d'amour et de beauté. » (2) Je la retrouve aussi et la goute chez des chanteurs plus populaires comme Alain Souchon (La beauté d'Ava Gardner), Gérard Manset (Vivent les hommes, Le langage oublié), Alain Bashung (Aucun express), Leonard Cohen (Avalanche) et chez une multitude de ces compositeurs-interprètes (singers/songwriters) comme Bill Callahan, de Smog, Will Oldham, et bien sûr des groupes complets, je pense d'abord à Mazzy Star, si bien servi par la magnifique voix de Hope Sandoval (Mary of Silence, Into Dust, Blue Light, Five String Serenade), aux Cocteau Twins (l'album Treasure), et même au sombre, rageur, désespéré Ian Curtis des toujours indispensables Joy Division.
Il y a de l'élégance dans la mélancolie, et de la nostalgie bien sûr, de la douleur et des tourments — mais à une hauteur qui touche l'esprit, loin de la boue psychologique où croupissent maints névrosés. Elle marque l'impuissance de l'homme face aux ténèbres d'avant et à celles d'après. Au rebours de la trop freudienne névrose qui « scotche » littéralement au tapis, la mélancolie ouvre au lieu d'enfermer. Elle est, écrit Guardini, « l'inquiétude que provoque chez l'homme la proximité de l'éternel ». (3) Elle est tout ce qu'on voudra, sauf stérile.
Le texte qui suit est une « critique » ancienne déjà du Sylvie de Gérard de Nerval, un livre qui ne cesse de me toucher et que je relis chaque année ou presque depuis vingt ans bientôt. Je mets « critique » entre guillemets, parce qu'il s'agit bien plus d'un hommage que j'ai voulu rendre à l'injustement peu célébré Gérard de Nerval.
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Sylvie est une mélopée en clair-obscur narrant les déboires sentimentaux d'un homme indécis, inquiet, épris d'idéal, partagé entre les feux brulants d'une réalité souvent décevante et les cendres chaudes encore de souvenirs liés à son enfance, à la campagne valoise que le narrateur parcourt à la poursuite des fantômes qui l'obsèdent.
L'histoire que raconte ici Gérard de Nerval est en partie autobiographique et repose sur la passion toute platonique que lui inspira trois années durant l'actrice Jenny Colon. « Je sortais d'un théâtre où tous les soirs je paraissais aux avant-scènes en grande tenue de soupirant. » Ainsi débute Sylvie. Aurélie, l'actrice que le narrateur poursuit de sa lointaine assiduité, se confond dans son esprit avec une jeune fille blonde — Adrienne — que, dans son enfance, il a pu voir danser et chanter un soir à l'ombre d'un château du temps de Henri IV. Il lui avait offert une couronne de fleurs, qui, sur sa tête, la faisait ressembler « à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures ». Adrienne était alors rentrée dans le château, et le narrateur ne devait plus jamais la revoir, car « le lendemain elle repartit pour un couvent où elle était pensionnaire ». Sylvie, la petite fille que le narrateur accompagnait et qu'il aimait jusque-là, avait fondu en larmes : « La couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de ses larmes. »
L'évocation d'Adrienne, devenue religieuse, à travers la figure d'Aurélie, l'actrice, ramène le narrateur à la pensée de Sylvie, qu'il se reproche d'avoir délaissée et qu'il a envie soudain de revoir, après trois ans, avec en tête l'idée de l'épouser. Ils se reverront, ensemble évoqueront des souvenirs, des chansons d'autrefois, se promèneront sur les chemins de la campagne valoise, de Loisy à Othys, de Châalis à Ermenonville (où repose Jean-Jacques Rousseau, chantre du Romantisme français), jusqu'à ce que le narrateur apprenne, dépité, qu'il est trop tard : Sylvie est promise au « Grand Frisé », frère de lait du narrateur, qui jadis l'avait sauvé de la noyade.
Le narrateur reporte alors toute son attention sur Aurélie, l'actrice, à qui il envoie un bouquet, accompagné d'une lettre anonyme, puis, d'Allemagne où il est en voyage, une lettre « empreinte de mysticisme germanique ». Il revient avec dans ses bagages une pièce écrite pour elle, dont elle accepte le rôle principal. Un jour qu'il lui lit la pièce, il avoue être l'inconnu des deux lettres. Troublée, Aurélie encourage le narrateur qui se met à lui écrire des lettres de plus en plus tendres. Elle y répond sans enthousiasme excessif, puis un jour lui apprend qu'il lui serait « difficile de rompre un attachement plus ancien ». Elle ne lui ferme cependant pas la porte de son cœur. Ne voulant appartenir qu'à un seul, elle veut être assurée d'être aimée pour elle-même. L'été suivant, le narrateur accompagne la troupe dont fait partie Aurélie. Des représentations sont données dans la campagne valoise chère aux souvenirs du poète. Il emmène Aurélie sur les lieux mêmes où jadis il a vu Adrienne pour la première fois et lui raconte comment celle-ci, de ses souvenirs, puis de ses rêves, s'est échappée pour se réaliser tout entière en la personne d'Aurélie. Aurélie, bien sûr, n'accepte pas d'endosser la défroque d'un fantôme : elle renvoie le narrateur à ses vers, à ses rêves, à ses lubies...
C'est à juste titre qu'on a pu dire (Kléber Haedens) de Gérard de Nerval qu'il était « le plus profond des romantiques de la littérature française ». Et le plus authentique, ajouterais-je pour ma part. Aucune pose chez lui. Il n'a pas joué au malheureux : il l'était. Rien de moins littéraire que sa mélancolie. Il y a totale adéquation entre l'auteur et sa prose en demi-teinte, comme baignée d'une brume nordique, l'une des plus envoûtantes qui soient dans le genre, dont le charme, lorsqu'on y a goûté, imprègne durablement l'esprit. Tout le bric-à-brac cher aux auteurs romantiques (références médiévales, châteaux, bois, étangs, brumes, clairs de lune, ruines, jeunes filles aux allures de nymphes, mélancolie, langueurs...) est présent chez Gérard de Nerval, mais non à la manière d'un décor en carton-pâte dressé là pour faire triste ou joli : c'est un décor réel, une matière qui respire et que Gérard de Nerval habite. Personne mieux que lui n'a su nous faire visiter de l'intérieur ce palais délabré aux lumières vacillantes, hanté de légendes et bercé de romances anciennes, dans les couloirs enténébrés duquel, soudain, retentit le rire d'une enfant d'autrefois, une enfant morte dont le souvenir ému imbibe celui qu'on appelait « le gentil Gérard », celui-là même dont Proust disait qu'il était avec Chateaubriand le plus grand génie du XIXe siècle.
Notes
(1) - Romano Guardini, De la mélancolie, Éd. du Seuil, coll. Points Sagesses, 1992, p. 53.
(2) - Ibid., p. 57.
(3) - Ibid., p. 69.
Illustration : les ruines de l'église abbatiale du XIIIe siècle (domaine de l'abbaye royale de Châalis).
06:43 Publié dans Apologie du vice impuni | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : critique, Gérard de Nerval, Sylvie





