vendredi, 30 mars 2007

Un petit bonhomme sans rire et un Chinois

medium_bosch1.gifDÉBUT 2004, avec trois compères et amis (1), nous avons cogité pas mal sur un ambitieux projet de revue littéraire. Enfin, nous ne cogitions pas tous avec la même ferveur. Comme toujours dans ce type d'aventure, il y a ceux qui se dépensent et ceux qui se contentent de penser, ces derniers trop grands seigneurs pour daigner retrousser leurs manches aux fins d'abattre leur part de besogne, bien qu'ils ne répugnent absolument pas à donner des directives.
 
Le projet évidemment capota. Il s'agissait ni plus ni moins (j'en ris encore) de convaincre un généreux éditeur de confier à quatre parfaits inconnus la direction d'une revue littéraire doublée d'une collection. L'objectif me paraissait tout de même un peu gonflé, mais réalisable à long, très long terme. Mes amis, beaucoup plus jeunes, fougueux et vaniteux que moi, pensaient et pensent sans doute encore que nul éditeur ne pourrait résister à leur talent. Moi qui, après bientôt vingt-cinq années de pratique assidue, doute toujours d'avoir autant de talent qu'on m'en prête, j'étais sidéré par leur toupet, et malgré moi séduit par la belle et saine énergie qu'ils dégageaient. Dans l'histoire, n'étais-je pas le vieux con, celui qui, s'il avançait, ne le faisait pas sans maugréer, avec de sempiternelles et lassantes mises en garde, des réticences ? Un peu, oui. 
 
Un tel projet, une fois défini dans ses grandes lignes ( « une revue qui pense et se dépense »), devait être mis en route. La moitié d'homme à l'initiative du projet et qui devait en assurer les aspects pratiques (contacts avec les éditeurs, recherches de financement, tâches administratives), nous glissa entre les pattes le soir même de la réunion inaugurale, retenu qu'il était chez lui par sa mégère, une furie du nom de Saïda. Très fâcheux dans la mesure où les quatre rescapés, très chauds pour conspirer tout en vidant des bocks, l'étaient moins dès lors qu'il fallait sortir et aller poser la bombe. Des intellectuels, des artistes... Mais à l'heure de prendre d'assaut la Littérature, nous n'allions tout de même pas capituler parce qu'une bonne femme aboyait.
 
J'avais alors un site. Je décidai d'en consacrer une partie, accessible par mot de passe, à notre projet en centralisant les messages qui abondaient de toutes parts, de sorte que chacun pût lire ce que les autres proposaient. Raphaël Denys et moi-même vivions en Belgique, mais pas dans la même ville, les deux autres à Paris. J'étais en outre le seul à avoir un ordinateur et Internet en permanence. Je passai donc de nombreuses heures, au détriment de mon propre travail (un roman) à colliger les minutes et à les mettre en forme, tout en réfléchissant moi-même beaucoup à ce projet dont je vis et sentis très vite les fumées ténébreuses.
 
Je ne voulais pas d'une revue sur la littérature. Je voulais de la littérature, de la vie, du vif et pas du pensif étalé. Je pensais au contenu, certes, aux textes que nous produirions, mais aussi et surtout — parce que si j'ai parfois la tête dans les nuées, j'ai tout autant les deux pieds bien sur terre — à des choses apparemment futiles comme le format, la mise en pages, la police, les illustrations (en voulions-nous ?), les rubriques (récurrentes ou non ?), les thématiques possibles. Je cherchais à fédérer autour d'un projet commun quatre fortes individualités, de tempéraments semblables mais de sensibilités et de gouts très différents. L'harmonie, selon Héraclite, ne se dégage-t-elle pas de la confrontation des forces antagonistes ? Je voulais une revue intelligente, mais pas sérieuse. Je voulais une revue joyeuse, mais pas comique. Je voulais même bien d'une revue poétique, sans les brumes et les soupirs qu'un certain nous apportait, entre autres dégoulinades mystiques. Je voulais avant toute chose une revue qui fasse honneur à la langue française, et je le voulais parce que les deux autres véritables écrivains de la bande, s'ils ne manquaient point de talent, ne maitrisaient pas bien la grammaire et la ponctuation. Ils ignoraient et continuent d'ignorer que le plus beau marquis de la planète, s'il néglige les soins du corps et se vêt de loques, n'est jamais qu'un vagabond, un « crassoux », comme on dit ici — et il sera traité comme tel, tout marquis qu'il soit ou prétende être.
 
Le « stratège » du quatuor prit ombrage des prérogatives que, sans le vouloir, je m'étais arrogées, et qui me valaient d'être pris par les deux autres beaucoup plus au sérieux que lui, sans doute parce que je pensais à notre projet, en gars pratique, en paysan qui sait qu'on ne nourrit pas les porcs avec de la fumée, tandis que lui se contentait de penser purement, comme les Badré, Haenel et Meyronnis dont il nous bassinait. Je proposais du concret ; lui nous poussait dans le dos pour que nous allions aux fumées. Nos soucis de rubriques l'agaçaient, nous devions toujours être « plus stratégiques, plus précis que ça ». Nous voulions bien, nous — mais en pratique ? Insistions-nous, il convoquait la Chine et Sun Tzu qu'il avait lu le mois précédent : « Il faut être Chinois ! » Nous ne sûmes jamais ce que cela voulait dire, sans doute parce que le bonhomme ne le savait pas lui-même.
 
Je vous assure que je suis un gars patient et que j'aime assez la rigolade. Je goute un peu moins qu'on me fasse perdre mon temps avec des bouffonneries, surtout pensives. Je sortis donc de mes gonds, un tout petit peu. L'humour reprenant assez vite le dessus chez moi, je composai la saynète suivante, qui me valut de la part du « stratège » chinois une rancœur aussi tenace que silencieuse. 
 
Bon an, mal an, nous progressions. Le Chinois suivait de loin, avec des airs de supériorité bafouée et certainement un fort désir de vengeance chevillé au ventre. Nous avions fixé quelques rubriques et devions nous voir à Paris pour mettre le projet sur rails et discuter d'un financement possible, via la Sorbonne. Chacun de nous devait apporter des textes que nous lirions. Un voyage et un séjour à Paris, lorsqu'on vit des allocations de chômage, c'est un certain sacrifice, surtout pour moi qui avais des obligations alimentaires tout en étant privé de la possibilité de recourir à la générosité parentale en cas de dèche. Je fis donc, par économie, le trajet en bus avec Raphaël Denys et sa compagne. Nous allions à Paris pour discuter, non pour visiter la ville. Mon billet de retour était payé, mais je rentrai en Belgique par le TGV, un jour après le couple. Et pourquoi ça ? Parce que notre projet, à Paris, fut coulé par le Chinois de l'équipage au terme d'une nuit houleuse. « Enragé noir », comme on dit au Québec, je me fendis au retour de la lettre suivante à Raphaël Denys. C'est le récit picaresque d'une foireuse aventure, avec rappels désobligeants et perfides de précédents. 
  
 
 
medium_r_denys.2.jpgUn petit bonhomme sans rire et un Chinois
 
Vous découvrez la Chine, et voici que tout le monde doit penser chinois. Vous rappelez-vous ? Un jour, vous achetez In Girum... de votre ami Debord et vous installez avec lui à la table d'un bistrot. Arrive un jeune homme que vous n'aviez pas envie de voir, avide que vous étiez de vous plonger dans l'Œuvre du Maitre. Il vous demande un peu niaisement : « Quoi de neuf ? » — et vous brandissez sous son regard déconfit le Maitre Ouvrage. Un nouveau livre de l'Auguste Penseur venait de sortir, et il fallait que tout Liège fût au courant dans la seconde et se précipite. Vous saviez, vous me l'avez dit et je l'ai relaté dans mes papiers, que ce simple geste valait exhibition d'un crucifix à la face d'un vampire. Connaitre Debord n'est pas donné à tout le monde, et vous êtes bien placé pour le savoir. J'ai retenu de ce geste le triomphe non de l'intelligence terrassant la bêtise liégeoise, avérée pourtant, mais celui de votre suffisance. Quand on est riche, on ne brandit pas sa bourse pleine au nez des nécessiteux. Ce n'est pas utile. Nul ne vous fait grief de vos richesses, mais moi je vous fais celui d'être un parfait goujat, quand et où vous voulez, sans effort. Il est permis de moucher les cuistres et les faquins, pas les particuliers qui vous demandent bonnement de vos nouvelles, sans agressivité. 
 
Vous rappelez-vous Flux News et cet article obscur que vous aviez commis ? Vous écriviez pour les initiés, avec des gloussements de conspirateur. Vous parliez du Spectacle comme d'une chose connue de tous, et de Debord comme du loup blanc. Parce que vous connaissez une chose, tout le monde est censé être au vent. Un intellectuel (vous en êtes un, je ne le dis pas en mauvaise part) a le devoir d'éclairer, non de stupéfier. Mille fois je vous ai mis en garde contre ce défaut chez vous majeur. Vous pouviez et même vous deviez parler du Spectacle et de Debord, mais pas sur ce ton entendu. On ne soigne pas les ignorants en désignant publiquement leurs carences. On les indispose, on les irrite, on les fait fuir. Et puis on s'étonne qu'ils vomissent les « intelleux ». Les gens se vexent très vite, vous savez. Il est parfois nécessaire, en dehors des colloques universitaires, d'être un peu didactique. Vous ne détestez pas la pédagogie, puisque vous en usez chaque jour avec Valérie, votre patiente mais peu douée élève. Dans ce même article, vous aviez imaginé un horrible culte à Pyrrhon qui menaçait la Pensée Occidentale. Naturellement, vous ne disiez pas qui était ce monsieur et ne touchiez mot du scepticisme philosophique. Tout le monde sait qui est Pyrrhon, évidemment. Il passe sur MTV en boucle. Personne, vous le saviez, ne se risquerait à démonter un si impressionnant étalage de science énigmatique. Vous pouviez espérer peut-être éblouir un ou deux admirateurs d'obscurités à la mode d'Olivier. Passant par là, je tombai sur l'article et un vaste rire me secoua de la tête aux pieds. La lettre que je vous ai écrite alors pour vous confondre, vous et vos inepties, se trouve sur mon site, si d'aventure vous éprouvez l'envie de vous rafraichir un peu la mémoire. En ce temps-là, c'est vrai, vous n'étiez pas encore un fin stratège... Vous étiez un peu plus petit, et moi très vieux déjà.
 
Vous voici donc devenu Chinois. C'est merveilleux. Je ne doute pas que chaque matin, face au miroir, vous forciez vos yeux au plissement. Des fois que le péquin doute de vos origines. Et surement, buvant votre thé vert, vous récitez Lie-Tseu. Et Valérie répète après vous. Cela m'impressionne beaucoup. Me voici donc malgré moi forcé de m'intéresser un peu aux Chinois. N'en ayant pas sous la main (désolé, je n'ai pour amis que des Ivoiriens et une palanquée d'Italo-sicilo-sardes), je vous observe et je prends des leçons. Mon idée du Chinois ne sort pas de l'imagerie populaire : un petit bonhomme cruel et froid, fourbe, aux yeux bridés, tout jaune, avec une natte dans le dos, se repaissant de nids d'hirondelles, passant son temps à concevoir des supplices tous plus raffinés les uns que les autres. Hé oui, mon cher, j'ai lu Tintin ! Je vous regarde donc. Un petit bonhomme cruel et froid et fourbe... Hm, il y a de ça. Le reste, mon Dieu, ce sont des détails. Ce n'est tout de même pas la couleur de la peau qui distingue le Chinois, ni la natte, ni les mœurs culinaires. Non, c'est la Pensée. Aaaah... Chaque fois que j'ouvre mon Littré à l'article « pensée », je lis des citations de Raphaël Denys, et je me délecte. Comme c'est chinois, ce n'est pas très clair, c'est énigmatique et stratégique. Je suis toutefois très édifié, et pétri de respect. Je n'étais pas, comme vous, un brillant élève, outre que je suis un paysan, un vrai de vrai, avec bottes de caoutchouc, bleu et béret. Paysan, donc épais, et teigneux, méfiant. Et puis cabochard, puisque Gaumais (le Gaumais est à la Belgique ce que le Breton est à la France). Ces gens-là doivent être dégrossis au Kärcher de la Pensée. Quelques mots bien sentis (Spectacle, Stratégie, Ressentiment, Pensée, Verbe), le spectre d'Artaud, un rictus sollersien, quatre gouttes de Debord, une pincée de Heidegger, deux sermons de Bossuet, un air de Bach, secouez le tout, faites boire et voici le manant Gaumais tout chinoisé, troquant son authentique béret contre un chapeau conique made in Taiwan.
 
Les Chinois anciens et nouveaux débarquent à Paris (c'était écrit dans Céline). Nous ne débarquons pas à Meudon, mais Céline n'était pas très calé en géographie stratégique. Nous cheminons undergroundement vers le centre de la Ville-Lumière. Une ville-lumière, vous vous rendez compte ? Que c'est beau ! Que c'est irréel ! On se croirait dans Les amants du Pont Neuf ! La traversée de Paris ! Vous êtes Jean Gabin, je suis Bourvil et Valérie Louis de Funès. Elle est là pour nous faire rire, je joue le rôle de l'idiot du village, à la fois ridicule et émouvant, et vous êtes Celui qui dit aux Femmes : « T'as de belles Pensées, tu sais ! » Promenade, les Tuileries, quais, passerelle, le faubourg Saint-Germain. Un poète musicien nous flanque, et une espèce de mafioso chevelu que l'on dit traficoter dans la Littérature. Un quintette ! Un orchestre de chambre sino-italien déambule dans Paris, ses fééries, ses ponts, ses pompes et ses ors ! Les touristes ! Do you speak English ? Sprechen Sie Deutch ? Parlate italiano ? C'est magnifique ! Les touristes... Nous en avions deux dans le groupe, et je l'ignorais. Ils étaient venus à Pâââris pour tourister amoureusement, nous ne l'apprîmes avec stupeur et peine que le lendemain. Pont Neuf, pont des soupirs, pont des chéris... Henri IV sur son socle chevauchait sa monture et regardait avec tristesse s'écouler le flot tranquille et photogénique des hébétés de la pupille...
 
Vous connaissez la suite, je ne vais pas vous infliger vingt-cinq pages d'ironies burlesques, encore que le genre me plaise, et que j'excelle en cet art. 
 
Je vais vous dire, et pas en mandarin, ce que je pense de cette histoire. Vous aviez besoin d'un prétexte pour vous retirer du jeu, et ce fut ma lettre à Caroline (2). J'ai su par David que ma saynète et mon allusion à vos tendances autoritaires vous avaient blessé. Mon vieux, j'en suis bien marri. Je vous croyais Chinois, donc insensible, sans émotion, bien froid, bien dur, voire un peu constipé, mais un peu seulement, pour l'épate. Et comme de plus vous ne cessez de dénoncer la peste du ressentiment, je vous croyais hors d'atteinte. À quatre personnes vous avez laissé le sentiment d'un coup prémédité. En venant d'abord accompagné de Valérie, sachant qu'elle allait forcément à un moment ou l'autre cracher son flop de la soirée, et mettre sur la table ce que nous n'avions cure d'y voir apparaitre, c'est-à-dire une frustration et trois aigreurs (ce que vous appelez du ressentiment, comme c'est curieux). Elle a certes bien le droit de vous accompagner à Paris, mais était-ce bien le jour, vu que nous avions à discuter d'un projet fort avancé déjà, et sachant que forcément elle allait se plaindre d'être ignorée ? Mettez-vous à sa place : vous êtes dans une ville absolument féérique, vous n'avez pas le loisir de la visiter souvent, ses boutiques, ses lumières, ses vedettes, et la voici contrainte, pauvre enfant, de passer la soirée et une partie de la nuit en la déplaisante compagnie de rustres qui crachent au nez des femmes la fumée de leurs horribles cigares, en avalant des whiskys, parlant des sempiternelles mêmes insanités que toujours : Verbe, Langage, Littérature, et s'engueulant comme des ivrognes. Lui faire ce coup-là à Paris ! La Ville-Lumière ! Où c'est qu'il y a ce machin gigantesque en métal, ah oui, la Tour Eiffel ! Où c'est qu'y a pas longtemps, tu te rends compte ? Cecilia Bartoli est venue chanter pour Sollers et lui seul ! Et rester là dans cette pièce exigüe, sans que personne lui fasse de compliments, histoire de consoler un peu la pauvrette. Ouiiiin ! Raph, le vilain mafioso y veut pas dire que mes photos de David relèguent Man Ray au rang de photographe japonais niaiseux ! Emmène-moi, chéri, emmène-moi pas loin d'ici, à Saint-Germain-des-Prés. Pourquoi pas, sapristi, mais pourquoi ce weekend, sachant que vous y retourneriez avec elle, à Paris, le mois suivant ? On vous a fait une scène ? Vous en redoutiez une ? Ça me rappelle un truc tout récent et pas net... des jérémiades. Un Chinois, un vrai, ça part au front le sabre à la ceinture, seul, et Madame Li attend sagement at home le retour du guerrier.
 
Vous êtes depuis trop peu de temps Chinois pour impressionner et surtout duper un malicieux Gaumais blanchi sous le harnois. Vous aviez un dessein. Nous devions nous fédérer autour d'un projet qui devait, à vous entendre, nous rapporter Versailles, Venise et une collection de vases de l'époque Ming made in USA. Voilà qui valait la peine de se dégourdir un peu, ce que nous fîmes dans un bel et enthousiaste ensemble. Il s'est très vite avéré que vous vous désintéressiez des aspects matériels et pratiques de l'entreprise : vous n'êtes pas un portefaix, ni un manant. Il m'a paru invraisemblable qu'un éditeur (les éditeurs n'étudient pas l'économie d'entreprise dans les manuels chinois de stratégie) puisse accepter de prendre en charge tous les frais d'édition d'une revue et confier au surplus à des inconnus la gestion d'une collection littéraire de haut vol. Parce que si une telle chose est possible, il est mille fois plus possible que les cent plus grands éditeurs français s'arrachent à coups de dollars votre Tombeau de Nanaqui (3). Vous êtes très lucide d'un côté, et parfois tellement modeste qu'on en pleurerait, tant c'est beau et romantique, en reconnaissant qu'il ne sera pas facile pour vous de trouver un éditeur pour votre ours (ours est un terme d'argot littéraire pour désigner une œuvre), mais de l'autre côté, vous sembliez convaincu que notre projet, tel que nous l'avions défini lors des travaux préliminaires de dégrossissage, était pertinent sous le double aspect littéraire et stratégique (un mot très à la mode dans les cercles chinois). Et vous en étiez d'autant plus convaincu qu'un imbécile nommé Jérémie vous excitait en vous faisant accroire qu'il avait noué des contacts et qu'ils étaient fructueux pour une moitié. Non seulement Jérémie n'avait rien compris au projet (et pour cause, il était retenu prisonnier par sa mégère tandis que nous en jetions les bases), mais de plus, comme il faut bien l'admettre, il n'avait pas contacté le moindre éditeur. Et plouf ! Le stratège rate son premier numéro. Il a bien fallu, malgré nos jabots de dentelle, que nous empoignions nous-mêmes la cognée pour abattre le boulot. Ça, vous n'aimez pas. Moi non plus. Nous sommes propres sur nous et tenons à le rester. Et puis, c'est pas le moment de nous occasionner un lumbago. J'ai donc retroussé mes méninges pour réfléchir à ce projet et à une stratégie moins aberrante que la vôtre. Vous vouliez prendre d'assaut la capitale, au risque de perdre au combat le meilleur de la troupe de nos vaillants soldats. Je voulais aussi prendre la capitale, mais autrement, à l'ancienne, chaumière après chaumière, village après village, de proche en proche, jusqu'aux faubourgs, en épargnant le plus de vies humaines possible parmi les villageois et nos soldats. Que voulez-vous, je suis une ordure humaniste, et je répugne à verser le sang. On vous a bien entendu bougonner un peu, mais en gros, vous avez accepté cette révision de votre stratégie initiale. Ça non plus, vous n'avez pas aimé. Le bouffon soufflant au prince ses principes de gouvernement. C'est ce qu'on appelle une mise sous tutelle, et vous êtes, Dieu le sait, un Chinois libre. Et orgueilleux. Davantage que moi, ce qui est une prouesse. L'objectif et la stratégie pour y parvenir ayant été arrêtés, il fallut bien assigner à chaque homme son rôle et rédiger quelques ordonnances. Nous nous sommes mis à piétiner sur place comme des enfants, ne sachant pas, non pas quoi dire, car nous sommes prolixes, mais de quelle manière organiser les textes. La matière, nous l'avions, mais pas la forme où couler cette fonte pour façonner nos cloches (mes ancêtres, je vous le rappelle, étaient fondeurs de cloches). Nous voulions du concret, du pratique, et vous du Littéraire, du Pensif, du Stratégique, du Précis, et sans doute un peu de Chinois, pour l'exotisme. Avec ça, essayez donc de faire avancer une bourrique. Je me suis donc énervé, au moment même où Nunzio (vous savez, ce grossier et chevelu personnage qui prête aux touristes son appartement sans même exiger qu'on le remercie) montrait des signes d'impatience. Je vous ai, mille fois pardon, vilement caricaturé, et au passage j'ai mis en garde le Chevelu contre un autoritarisme chez vous latent. Nous avons débattu déjà de cette question. Vous n'êtes pas un tyran, mais vous en prenez le ton parfois, il suffit de vous observer quand vous pointez l'index en exécutant votre ennemi-ami tant aimé-haï, ce cher Olivier (4), à qui un jour terrible vous avez hurlé qu'il ne pensait pas. Pour quelqu'un qui n'aime pas les aboiements, vous m'avez donné déjà des preuves édifiantes et terrifiantes de vos capacités vocales. Le plus effrayant, c'est votre regard à ces moments-là. Caligula et Commode durent en avoir de semblables. Vous êtes avec d'autres tout aussi tyrannique, mais d'une manière plus stratégique (encore !), plus douce, parce qu'il s'agit de séduire, d'enrégimenter. J'appelle ça de la tyrannie pédagogique. Fabio (5), David et Valérie vous admirent. Vous êtes assez dirigiste à leur égard, et influent. Ils vous admirent et moi, je ne vous admire pas. Je me contente de vous estimer (l'homme, l'écrivain). Et je pense que vous m'estimez aussi. Nous sommes vous et moi de forces égales, si ce n'est que vous êtes jeune et pertinent, et moi vieux et impertinent. Nous nous aiguisons l'un l'autre. Nous nous apprenons des choses mutuellement, échangeons des points de vue sur tout, sans que jamais l'un d'entre nous paraisse tomber sous la férule de l'autre. Dans le fond, c'est assez miraculeux, et donc rare, surtout entre mâles pratiquant le féroce métier des lettres, où les jalousies ont détruit maintes amitiés pourtant solides. Notre amitié est saine, sans autre objet qu'elle-même et la jouissance de bavasser, de trinquer, de festoyer. Vous ne nierez pas que vous êtes intellectuellement supérieurs à vos admirateurs, plus calme que l'un (F), moins sentimental que l'autre (D) et plus avisé que la dernière (V). Je ne dis pas que vous jouez tout le temps avec ça, vous n'êtes pas machiavélique à ce point et je ne vous soupçonne pas d'entuber vos amis, mais votre supériorité est tellement criante et surtout incontestée (d'où l'admiration que l'on vous porte) qu'elle vous trouble parfois, et vous monte à la tête. Vous aimez garder la main, avoir toujours un pion d'avance. Moi, quand une personne soucieuse de lire me demande quoi lire, je m'informe de ses gouts littéraires et j'indique quelques livres dans ces gouts-là. Vous, vous avez toujours plus ou moins l'objectif de réformer l'entendement du lecteur et non de rassasier sa simple gourmandise de lecture. Parce que pour vous, les gens ne lisent jamais ce qu'il faudrait lire (sous-entendu : pour être plus intelligents). Vous dites souvent il faut, quand je me contente d'on peut. N'oubliez jamais que je prends beaucoup, beaucoup de notes — sans intentions, je vous rassure : par graphomanie pure. Ça vous énerve que les gens puissent être libres, mais bêtes ; moi, ça m'amuse. Vous n'estimez réellement que les gens qui pensent (vous n'êtes jamais parvenu à me faire comprendre ce que ça signifiait, mais je suis une brute, c'est donc normal) et méprisez assez le reste, le petit peuple, la basse-cour. Si on vous en donnait le pouvoir, ce qu'à Dieu ne plaise, vous transformeriez les boulangers, les bouchers, les maçons, bref, toutes les professions utiles et nécessaires (j'emprunte à Épicure sa terminologie) en une armée de Penseurs. Et puis, bien sûr, vous pleurnicheriez, parce qu'il n'y aurait plus de pain, plus de viande, plus de maison. À tort peut-être, je me fiche que les gens pensent ou jouent aux billes. Je demande au boulanger de cuire du bon pain, au boucher de découper de la bonne viande et au maçon de construire de solides maisons. Si ceux-là se mêlent de penser, ils ne feront plus rien de bon, le pain va bruler, la viande pourrir et la maison s'écrouler. Et pour mon propre compte, je vous le répète, je n'ai cure de penser. Comme homme de lettres, je suis un artisan, comme Flaubert, Balzac, Dostoïevski, Shakespeare et tant d'autres, qui se fichaient de la Pensée comme se fichent de la Lune les vers de terre, et travaillaient en toute immodestie à leurs projets : peintures de mœurs et de caractères. Vous n'auriez tout de même pas le toupet de dire à ces gens-là que ce qu'ils écrivaient n'est pas assez littéraire ? Ouf, vous me rassurez. Balzac décrivant son époque pense son temps, sans y penser. Dans un seul petit livre de Balzac il y a plus d'intelligence réelle et de sensibilité que dans les œuvres complètes à venir de vos Meyronnis, Badré et autres bavards pensifs. Je prise assez l'intelligence. Je l'aime discrète, drôle, tendre ou cinglante. L'intelligence épatante, imbue d'elle-même, qui se mire et gonfle ses pectoraux me séduit moins, et c'est un euphémisme. L'art littéraire n'a pas pour vocation de discourir sur la littérature. Il y a pour ça des critiques et des historiens dont c'est le métier, métier honorable d'ailleurs. C'est très d'époque, de discourir. La philosophie, qui n'a plus rien à apprendre de concret aux hommes, discourt sur elle-même et se mord la queue. Le peintre peignant pense la peinture, la théorise, au point d'en oublier son sujet. L'amant au lieu de baiser pense et blablate. Il pourrait tout aussi bien, s'il est intelligent et sensuel, faire merveilleusement l'amour à sa copine tout en portant l'acte à un haut degré d'incandescence spirituelle. L'érotisme — y compris verbal — sert à cela. C'est un art, et c'est un don... que tout le monde n'a pas. Nous vous proposions donc de faire de la littérature sans ruminer sur elle, en l'illustrant, qui par des lettres amoureuses, qui par de savoureux vagabondages, etc. Cela ne vous a pas semblé très probant. Des fantaisies. De la daube pour le Spectacle. Il faut être plus intelligents que cela, plus stratèges, plus Chinois. Voilà qui nous laisse avec la désagréable impression que nous n'avons rien compris à rien, et que vous seul avez pigé. Pigé quoi ? Qu'il fallait être plus intelligents que cela, plus stratèges, plus Chinois. Et en pratique, monsieur Li ?
 
Ce n'est pas gênant d'être l'ami d'un tyran (véritable ou d'opérette, supposé ou fantasmé), mais ça pose problème dès lors qu'une collaboration est envisagée. Vous voulez prendre la Chine, et moi le Pérou. Effectivement, il y a là divergences de vues, et graves. Nunzio veut, lui, prendre le Brésil. Ce pays jouxtant le Pérou de mes rêves, il embarque ses troupes sur son galion et nous voguons de conserve vers la chaude Amérique du Sud. Vous, cap à l'Est, Yin et Yang, nous cap Sud-Ouest, maracas et poncho ! Quant à Maria, qui ne prend pas ses ordres chez Nunzio, et n'a pas besoin de lui pour se faire une opinion (comme un malade implorant son médecin de lui indiquer le remède à ses migraines et autres pathologies) ni pour comprendre de quoi ça cause dans la gazette, il saute aux yeux qu'elle n'aime pas trop les Chinois, bicause qu'on ne sait jamais s'ils pensent Yin ou bien Yang ou bien les deux, sans compter qu'ils sont susceptibles de vous planter là sans mot dire, et surtout pas merci — « Merci, la couche était moelleuse et le séjour agréable. » Reste David. Il aurait tant voulu que nous fissions le même chemin, main dans la main, une fleur à la bouche, déclamant des poésies chinoises, péruviennes et brésiliennes ! Mais enfin, le poète est moins fasciné qu'on aurait pu croire, et quoique que très peiné par votre renoncement, il semble de beaucoup préférer l'Amazonie aux rives du Yang-Tsé-Kiang.
 
Je n'ai jamais caché que j'étais sensible aux critiques. Vous, par contre, dans votre récent autoportrait, vous affirmez fièrement penser, comme Borges, que le moi n'existe pas. Et voilà que vous nous faites un petit caca nerveux égotiste du plus mauvais genre. Confirmation le lendemain par David quand il m'apprend que vous avez été blessé par la caricature de ma petite saynète et aussi par mon allusion à votre tendance à l'autoritarisme. Vous n'en avez rien dit. Je ne vous prends pas pour un être insensible, mais quand on veut jouer au Chinois, avoir l'air ne suffit pas. Votre attaque, si soudaine, contre ma lettre, ressemblait trop à une basse vengeance.
 
Je suis sensible aux critiques négatives de la même manière que je suis peu sensible aux critiques laudatives. Vous avez applaudi au texte de David où j'ai cependant relevé des expressions floues et indicibles comme aile révolutionnaire, mélodie rare, exister au bord de la falaise, enlacer des arbres dans des forêts profondes, l'ombre spécieuse d'un remords — lesquelles vous feraient hurler de rire venant d'un autre. Nous étions pourtant d'accord de refuser ce genre de prose où se sont illustrés les pires romantiques. Je n'ai rien dit sur le moment, pour éviter de polémiquer à une heure si cruciale, me réservant d'inciter David à plus de concret, à moins de poésie brumeuse. J'en aurais eu le loisir, puisque je dormais chez lui. Je suis certainement plus souple avec David que je ne le serais avec vous ou Nunzio, car je ne considère pas David comme un écrivain, ainsi que je le lui ai dit le lendemain, sans haine. Vous êtes toujours le premier à lancer à David toutes sortes de fleurs, et derrière lui, à vilipender le genre de prose où il s'illustre et dont nous ne voulions pas dans cette revue. Dernièrement encore, nous en avons parlé. Vous étiez d'accord avec moi pour écarter la poésie des sphères, la poésie poétisante, airs penchés, douleurs éthérées, front d'albâtre et luth. J'ai noté que vous m'avez dit : « Il faudrait que quelqu'un le lui dise. » Quelqu'un ? Pourquoi pas vous, qui êtes plus intime avec lui, qui devez savoir comment lui dire des choses désagréables sans blesser sa vive sensibilité ? Et vous n'avez rien dit. Si : vous avez déclaré que c'était parfait, c'est-à-dire littéraire, pour reprendre votre expression. Or, vous savez que ce ne l'est pas.
 
Arrive alors ma lettre, à laquelle on ne demandait pas d'être littéraire (bien qu'elle soit irréprochable sur ce point, avec des images fortes et peu brumeuses, vous en conviendrez) : une lettre d'amour tout de même peu banale dans le genre. Et vous me descendez en vrille, d'une manière qui sentait la vengeance. Vous avez joué là-dessus pour rétablir en votre faveur les forces en présence, sentant bien à quel point vous étiez en désaccord avec nous, et depuis quelques semaines déjà. Si ma lettre était trop peu littéraire pour la rubrique, autant se passer de la rubrique. C'est cela que vous nous avez dit, sans le dire. Car il apparait que vous trouviez stupides nos idées de rubriques, que vous aviez un autre dessein. Vous n'avez cessé de nous faire sentir que vous étiez à cent coudées au-dessus de nos fantaisies. Pour vous, la littérature est une chose trop sérieuse pour qu'on en joue. Il faut en causer. Je vous ai toujours dit que l'objet de la littérature n'est pas le bavardage autour de la littérature, mais la simple articulation de phrases autour de personnages, d'histoires, avec de la pensée, bien sûr, mais en filigrane et pas en gros pâtés pensifs. Et quand je mets l'accent sur le style, sur la nécessité d'en avoir, je ne parle pas de la pure forme, mais de l'alliage entre un tempérament et une manière de l'exprimer. De l'énergie et de la jubilation. De cela vous n'êtes pas dépourvu, pas plus que moi ou Nunzio. Là-dessus au moins nous étions en accord. Et peu importe que vous parfumiez vos phrases à la pensée et moi au pipi ! Il importait que nous marchions de concert, et pas que nous portions tous les mêmes habits. Nous ne sommes plus au temps de Mao.
 
Je reviens à ma lettre. J'aurais admis que vous critiquiez son contenu trop osé, par exemple, trop « hard ». Mais vous l'avez critiquée pour son contenu pas assez littéraire, et vous seul avez émis cette sentence. Ou bien vous seul êtes apte à décréter ce qui est littéraire et ce qui ne l'est pas, et alors Nunzio, Maria, David et moi sommes des imbéciles qui n'avons pas idée de la littérature, de ce qu'elle doit être selon M. Denys. Mais ce n'est pas ça, ou alors il faut que vous m'expliquiez pourquoi, dans Le tombeau de Nanaqui, vous écrivez : « Au royaume du gland aphasique et du clito aphone il sera toujours bon de rappeler que l'amour n'est viable que verbalisé. » Qu'ai-je fait dans cette lettre à Caroline, sinon verbaliser mon amour d'elle ? Mais voilà : ce qui est permis au grand Artaud ne l'est pas au petit Yanka. Artaud peut écrire : « Tu sens bon. Tu es somptueuse et douce. Tu es inaccessible et très proche et toute menue », etc. — mais Yanka Ygor ne peut pas écrire : « Je t'aime hystérique, parce que tu es alors viscérale. Un magmagnifique. Quelque chose comme une femme-monde, déesse tellurique crevant la croute terrestre et brandissant ses foudres. » Pas assez littéraire. Comprenne qui pourra... Et si vous ne trouvez pas assez littéraire cette lettre, comment alors osez-vous faire l'éloge d'Éros cui-cui (6), où il n'y a que des propos de ce genre, avec davantage de ridicules, dû au genre (lettres d'amour à une femme convoitée) et à la répétition des lettres ? M'auriez-vous menti ? Serait-ce que vous aimez bien le bonhomme, mais pas ce qu'il écrit ? Voilà un soupçon que j'ai depuis fort longtemps déjà, et qui a pris à Paris consistance au point de devenir à mes yeux une évidence. Ce n'est pas agréable pour moi. Je tolère qu'on n'aime pas ce que j'écris, mais qu'on le dise, nom d'une pipe, au lieu d'applaudir ! 
 
Je vous ai aidé à réviser Physique du temps et Le tombeau. Je vous ai suggéré çà et là des corrections de pure forme, pour mettre en valeur des choses sinon diluées dans des phrases bancales et peu heureuses. C'est cela aussi, le travail d'un écrivain. C'est surtout cela. Mettre en valeur le fond. Voilà où il importe d'avoir du style. Vous avez regimbé à plusieurs reprises, avec raison d'ailleurs, pour finalement souvent vous ranger à mon avis. Lorsque vous m'avez lu les premières pages du Tombeau, je vous ai fait part de ma déception. J'attendais le feu, vous me donniez la cendre. In media res, vous ai-je dit. En fin de compte, qu'avez-vous fait ? Vous avez sucré sur mon conseil les vingt premières pages qui étaient mauvaises. Sur mon conseil, non sur mon ordre. Le résultat, c'est que votre livre a fort belle allure, dépouillé de ses vaseuses considérations initiales. Je vous ai conseillé par amitié, mais aussi et surtout parce que je trouvais dommage que la forme gâche un fond si cohérent, si pertinent. Je ne vois pas bien où est le ressentiment là-dedans. Vous, par contre, chez moi, ce n'est jamais la forme, mais le fond que vous critiquez. Comme si vous vous disiez :  « Quand va-t-il donc dépasser enfin le stade du moi-moi et se coltiner avec la pensée ? » Vous me l'avez d'ailleurs déjà dit tel quel. Or, si pour vous le moi n'est pas un problème, il en va autrement pour ma pomme. À vrai dire, ce n'est pas un problème au sens psychologique du terme, mais une donnée inexpugnable avec laquelle je compose. Écrire est un exorcisme pour moi, pour conjurer les démons de la neurasthénie, de la mélancolie, de la haine, exactement comme Artaud le fait, mettant des mots sur sa souffrance (physique et métaphysique), parfois des cris, des glossolalies. C'est une lutte. Vous êtes en bonne santé, vous (ou feignez de l'être, par stratégie). Je vous en félicite. Vous pouvez ainsi vous consacrer à la Pensée sans être pollué de l'intérieur par les grimaces du moi-moi. Fort bien. Laissez-moi, et d'autres, déballez nos passions et nos haines, faire avec cela de l'art, comme l'ont fait Shakespeare, Dostoïevski, Cervantès et tant de petits écrivains du même tonneau percé. Vous savez, ce qui est le plus navrant là-dedans pour moi, ce ne sont pas nos divergences d'opinions sur la littérature et ses objectifs, c'est le sentiment, pas nouveau du tout, d'être nié dans ma sensibilité. Feriez-vous le reproche à un chien de n'être pas un hibou ? 
 
Maria, qui n'est pas auprès de Nunzio qu'une muse, avait à nous exposer des choses très concrètes sur le possible financement du projet. Vous n'étiez pas venu pour ça, Beaubourg n'attend pas les touristes. Elle a donc travaillé pour rien, ainsi que Nunzio et moi-même. Vous aviez en tête une destination et vous nous avez lâchés constatant que nous n'étions pas désireux de vous y suivre, du moins pas sans gouvernail, boussole et sextant. Nous étions trop concrets dans notre stratégie et surtout vous perdiez le contrôle de la manœuvre. Vos petits soldats contestaient vos plans, d'ailleurs obscurs, puisque vous n'avez jamais daigné répondre à cette question dix fois posées et que je mets à l'imparfait : Dites-nous donc enfin, M. Denys, ce que vous ne pouviez faire seul et qui requérait notre active collaboration.
 
Notes
 
(1) - Raphaël Denys, Nunzio d'Annibale, David Laurens Atria, fondateurs de la revue d'arts et littératures In Situ, revue que j'attaquai de front par l'intermédiaire d'un blog, L'Éphémère Chinois, antirevue phtisique de garrulité inextinguible.
(2) - En hommage à Monteverdi, j'avais imaginé une rubrique Lettera amorosa que je devais inaugurer par une lettre d'amour authentique et non rédigée pour la cause, puisque c'était le principe même et la raison d'être de la rubrique. J'avais donc puisé dans ma collection personnelle et choisi une certaine lettre assez fessue (qui figurait sur mon site et qui plus tard me valut d'être contacté depuis le Canada par celle qui est devenue ma femme et pour qui j'ai largué la Belgique et ses puanteurs, ce qui prouve que si ma lettre n'était pas littéraire assez (!) aux yeux du Chinois, elle plaisait au public, et j'en avais eu cent preuves déjà par le courrier qu'elle avait suscité. La critique de ma lettre (« pas assez littéraire ») n'était finalement pas étonnante de la part d'un homme qui ne savait séduire les femmes qu'en les ahurissant de littérature, en claquant des noms prestigieux d'écrivains.
(3) - Le tombeau de Nanaqui, titre original du Testament d'Artaud, livre de Raphaël Denys paru chez Gallimard en 2005 dans la collection « L'Infini ».  
(4) - L'artiste Olivier Pé. Son site et quelques-unes de ses peintures.  
(5) - Le musicien Fabio Onano.  
(6) - Éros cui-cui, œuvre inédite d'Ygor Yanka et dont un extrait a été publié récemment dans Le grognard

dimanche, 25 mars 2007

Le Diable, Judas et le Sphinx du Gers

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NUL DANS LA BLOGOSPHÈRE ne l'ignore plus : le Diable est Basque. Il tient boutique (une sinistre officine où l'on dissèque nuitamment le cadavre exsangue de la littérature) sur la Toile (d'araignée), rue du Cadavre-Exquis, au n° 666. Il opère sous le nom d'emprunt de Juan (ou Juanito) Asensio, bien qu'il usurpe volontiers d'autres identités aux consonances non moins grotesques : Ygor Yanka, Germain Souchet ou Francis Moury. Ses attributs, outre le scalpel et la fourche, sont la grenade à manche, la barre à mine, le fléau d'armes et tout un assortiment d'explosifs et de poisons. Un tombereau de merdes chaudes l'accompagne partout, tiré par une vieille rosse d'ailleurs cagneuse, baptisée Mme de Fontenay par son diabolique mais facétieux propriétaire. La rumeur, qui sait tout et son contraire, vêt l'horrifique bonhomme de costards Kenzo et le chausse de pompes Weston (toujours impeccablement cirées, parait-il, à la fiente de pigeon, dit-on). Le Diable à ses heures (la nuit de préférence, sauf crimes à commettre, assassinats à perpétrer, vierges à violer) rédige de très, mais très obscurs (pouvez pas imaginer !) traités on ne sait trop de quoi... de démonologie, voudrait-on croire — en réalité de puérils ouvrages illustrés (à la sanguine, il va de soi, et au noir de fumée) et destinés de toute évidence à édifier un public d'ânes et de zébus. Un titre : La masturbature à quatre pattes. Et cet autre : Essai sur les fèces de Constantin Fumerolles, cocher du Roy. Et quand, à la brune, le putride démon quitte pour une heure son méphitique atelier où suintent depuis l'éternité les dix mille cadavres reliés plein cuir de sa thanatothèque, c'est pour cogner au hasard des passants, et cracher au visage des demoiselles, quand il n'exhibe pas aux regards des petits enfants son horrible phallus en érection, au gland tatoué d'une Svastika. Ce Diable-là, on s'en doute, ne compte dans sa rue (la Toile est petite, si l'araignée est grosse) que des amis. Nul, en dépit de ses méfaits, ne lui souhaite de périr étouffé par ses glaires, trucidé par un quelconque et très vague pseudo-écrivain (ou journaliste) dont l'ombre eût été jadis piétinée par les désormais célèbres Weston. 
 
Judas, second personnage de ce théâtre sanglant, est une femme. Notez que ça m'arrange plutôt. Les femmes sont des êtres parfaits à qui nous devons tous les égards, entre autres minauderies. Comme je suis, à l'instar du bonhomme Goux, un galant homme, et qu'au surplus le miel de toutes les poésies courtoises du temps jadis coule dans mes veines, je me garderai d'user contre elle des épithètes indignes. Je serai donc franc : Valérie Scigala — puisque c'est elle dont il s'agit — m'inspire le plus grand respect. Et d'ailleurs, si le bonhomme Goux, à court de salive, voulait interrompre un instant ses baveuses dévotions, c'est avec reconnaissance et joie profonde qu'à mon tour je m'agenouillerais pour embrasser, lécher les petits pieds d'albâtre de cette dame très-belle et très-parfumée. Rappelons toutefois, mes amis, que la dame tient dans notre histoire le rôle de Judas, rôle trouble et personnage perfide s'il en est. Une scélérate ? Le terme sied à ses œuvres, comme à la reine d'Angleterre sa couronne.
 
Du Sphinx du Gers on ne sait pas grand-chose, sinon qu'il occupe une assez vieille masure dans le Gers, à laquelle serait (je ne fais que relayer la rumeur) adossé un poulailler datant de Godefroy de Bouillon, où le taciturne hobereau élèverait des poulets de plein air. Selon son voisin le plus proche, un vénérable coq de bruyère, il fredonnerait souvent, au crépuscule, des airs de Georges « Mustacchi », tout en arpentant d'un pas très majestueux ses tourbières, tandis que l'air vibre des derniers trilles du courlis cendré (numenius arcatus) et que s'ébrouent les premières chouettes. Dissipons d'emblée tout malentendu : notre Sphinx ne ressemble évidemment pas au monstre à tête et buste de femme, à corps de lion et ailes d'aigle de la mythologie, et les annales du crime ne relatent pas qu'il ait jamais dévoré le moindre voyageur qu'il aurait préalablement ahuri par de trop savantes énigmes. Le Sphinx du Gers n'est un sphinx qu'au figuré, c'est-à-dire, selon mon Dictionnaire Quillet de la langue française, un « personnage énigmatique, à l'aspect figé, et dont on ne peut tirer ni renseignement, ni impression ». Peu disert, Renaud Camus — car c'est son nom — aurait en revanche écrit plusieurs ouvrages. On lui attribue la paternité du célèbre — et anonyme — recueil Il mio silenzio è oro (disponible en consultation à la bibliothèque municipale d'Auch — 12, place Saluste du Bartas —, section « fonds patrimoniaux »). C'est lui qui aurait composé pour Maria De Rossi, en 1976, la populaire chanson Ah ! que j'aime la moustache. S'il faut ajouter foi à ces possibles calembredaines tombées du bec de la rumeur, nous ne le pensons pas. Notre soupçon personnel, en passe d'ailleurs de se nymphoser en intime conviction, est que le Sphinx du Gers est en réalité un terroriste basque rangé des bombes et s'adonnant aux âpres délices de la critique littéraire. La vilaine et mutique chenille serait donc le beau et profus lépidoptère appelé sphinx Phaenix (hippotion celerio), à moins qu'il ne s'agisse du redoutable et puant coléoptère mieux connu sous le nom de bousier de la Zone (stalker stercorarius). Dans ce monde virtuel où personne est tout le monde et tout le monde chacun, tout est possible, et même que je sois Dieu.
 
L'intrigue à présent, puisqu'il faut bien y venir. Je n'en donnerai que le synopsis. Le scénario avec ses croustillants et sordides détails est disponible au n° 666, rue du Cadavre-Exquis (vous connaissez l'adresse de ce lupanar, je crois). Le Diable, en mal de publicité, et que tenaillait depuis fort longtemps le désir de recenser quelques-uns de ses maléfiques confrères en infréquentabilité, conçut l'automne dernier, lors d'une chasse au canard sur l'étang de Berre (estanh de Bèrra en occitan) en compagnie de Jupiter Vebret, le scandaleux et funeste projet de réunir sur eux des panégyriques que J. V. imprimeraient dans sa revue, la peu sulfureuse, mais fringante Presse Littéraire. À cette pendable fin, le Diable recruta des petites frappes de la plume (je dis qu'il les recruta, mais il le fit à sa manière, sous la menace d'une pétoire et d'un long séjour six feet under), dont moi-même, qui tremble et tressaille au seul énoncé du nom Stalker. Il me recruta, moi, parce que ma réputation de veulerie et de servilité n'est plus à faire. Quand le Diable ordonne, moi, j'exécute, quelque tâche que ce soit, de préférence la plus abjecte. Je choisis donc, sous la menace qu'on égorgerait mon chat en cas, non de rebuffade, mais de simple hésitation, d'en écrire sur l'un des plus crottés, pouilleux démons que la tourbe engendra : Paul Léautaud (Astaroth Kipulacroth pour les démonologues).
 
Soucieux que le Sphinx du Gers figurât au sommaire de l'infernal spicilège, le Diable, écœurant de politesse, lui demanda de désigner lui-même le tâcheron qui gribouillerait sur Lui, vu qu'Il ne désira point que le travail fût bâclé par un cancre du nom de Coûteaux (qui, étourdi par son enthousiasme à l'égard de l'œuvre camusienne, s'était avec une inouïe témérité jeté déjà sur la cognée dans le but de tailler à la gloire du Sphinx une manière de totem au pied sacré duquel les Adorateurs de Sa Munificence Rinaldo Sphinxus pourraient ensuite s'incliner durant dix-huit mille générations). L'oracle gersois délivra l'identité de l'élu, et ce fut une élue : Valérie Scigala, simple femme (nous ne le disons pas en mauvaise part, car nous pensons le plus grand bien des femmes et de la simplicité). Simple femme, vraiment ? Pas tout à fait. Une femme, par nature, ce n'est pas simple, et peu reposant sur le plan de la psychologie. Nous sommes donc toujours, bien que très admiratif, légèrement méfiant lorsqu'une femme se profile... sauf quand, bien sûr, comme Valérie Scigala (dont nous ne savions pas encore qu'elle serait notre — si vous permettez — Janette Bifrons, notre Judas en jupette), elle présente un pédigrée (avez-vous remarqué que je suivais l'orthographe réformée de 1990 ?) plutôt cossu, suffisamment du moins pour faire impression sur le manant que je suis et le tenir à respectable distance, les mirettes écarquillées et la bave aux babines. Parmi ses titres de noblesse, à la donzelle, présidente — ou quelque chose dans le gout — de la Société des lecteurs de Renaud Camus. Mazette ! Étonnez-vous donc que le Sphinx ait désigné celle-ci plutôt que l'autre...
 
Les feuilles mortes churent et tomba la neige. Les scribes aux écritoires grattaient leurs parchemins, sous l'œil injecté de sang du Diable, arrogant et mauvais comme pas un, noir de crasse et gras comme suie, pétoire, férule et même knout à portée de main. Nous suâmes et ahanâmes, grattant sans relâche, nos échines ployées et nos langues hors du bec. Ce fut, oui-da, un rude hiver, dont février nous délivra soudain, besogne achevée. Parurent alors, un peu plus tard, les prurigineuses miscellanées auxquelles le Diable avait tant et tant rêvé, et dont il avait, de sa plume fourchue, rédigé les prolégomènes (en neuf-cents pages de sa fine écriture, avec notes savantes et contre-notes érudites dans les marges).
 
Le printemps parut devoir sourire tôt. Or, s'il profila comme attendu sa verdâtre silhouette, ce fut sans entrain — et pour cause : le flanquait un gras, flasque, claudicant quadrupède essoufflé qu'il nous présenta et qui, après s'être mouché puissamment dans un drap aux couleurs du drapeau tricolore, sans reprendre son souffle et dans l'ignorance manifeste de l'identité de son interlocuteur, dégoisa un tel flot de poisseuses railleries que le Diable, à qui ces ordures étaient destinées, en demeura tout coi, et vert, de ce vert cadavérique que les habitués des salles de dissection et des morgues connaissent bien. Je ne l'avais, je l'avoue, jamais vu si piteux. Le Diable venait de rencontrer Didier Goo... 
 
S'il en est parmi vous qui ignorent ce qu'en anglais goo signifie, je les invite à se renseigner ici. Eh oui...
 
Reprenons. Je dois m'en tenir aux généralités et ne relater, de l'échauffourée, que les grands épisodes. Didier Goux, qui n'est plus si jeune, de qui, par conséquent, on attendrait plus de ruse que de naïveté (aller ainsi se jeter dans la gueule béante du Stalker !), n'est pas, à lire sa prose duveteuse et quelque peu grandiloquente, un mauvais garçon. S'il prend à l'occasion des airs canailles, notamment pour informer ses lecteurs — et avec quelle ingénuité ! — « que l'humour beauf [l'a] toujours plongé dans des ravissements nonpareils », on sent bien que le garnement est au vrai un vieux, mais tendre chérubin. Passons sur son enseigne à l'effigie de... Babar !
 
Écrivain raté, comme lui-même s'en désole en nous apprenant qu'il rêvait jadis d'être Proust ou Joyce (au lieu d'être, tout simplement, Didier Goux — car lorsqu'on est un éléphant il ne faut point chercher à devenir gazelle ou lion), Goux se console en admirant l'œuvre de Renaud Camus, et ma foi, autant ça que le suicide. Rêvant selon toute apparence de rencontrer en chair, en os et en moustache son idole, le jusqu'alors parfaitement admissible Goux en pince, et c'est peu dire, pour Valérie Scigala, qui peut, elle, se targuer de connaitre en personne l'archonte, le roi, le demi-dieu Camus. Dès lors qu'on flatte le lad, qu'on l'astique et le lustre, on peut légitimement espérer que nous lui devrons un jour d'avoir pu approcher le cavalier, tailler avec lui une bavette ou tout ce qui peut être taillé, partager ses repas, sa couche, sa vie — que sais-je ! Il appert donc de tout cela que pour le sieur Goux, Valérie Scigala est le sésame qui lui ouvrira peut-être les grilles du mystérieux château de Plieux, si bien qu'il la couve de son regard humide et cillant, la protège, la défend contre toute muflerie dont se rendrait coupable un malotru — et Dieu sait si l'univers en recèle ! Ayant donc appris que sa protégée avait commis un trop certainement divin article sur Renaud Camus dans le cadre du hors-série consacré aux écrivains infréquentables, Goux s'en fut quérir le précieux objet au kiosque voisin et dévora sans rien lire d'autre, du moins avant, l'article scigalien, qu'il trouva, bien entendu, sublime (s'il ne l'est tout de même pas, car la perfection n'est pas de ce monde, c'est un texte qui ne dépare point le recueil, loin s'en faut). Pas rassasié, Goux absorba le reste et s'en délecta, sauf... sauf les olives de l'apéritif, le texte en ouverture, celui du Diable, texte qu'il trouva (je résume) inepte, alambiqué, amphigourique, boursoufflé, raboteux, abstrus, profus, jaunâtre, baveux, filandreux, catastrophique, tortu, raffarinesque, abominable, hirsute, tavelé, anxiogène et véreux. C'est évidemment son droit le plus strict, à M. Goux, de ne point gouter la prose du terrible critique. À moi aussi il arrive parfois d'y trébucher ou d'être irrité par son lyrisme centrifuge, quand il s'y met. Je ne me crois pas tenu pour autant d'insulter l'auteur, comme Goux l'a fait, ignorant qu'il lançait là un pétard qui allait vite lui revenir en pleine face à la manière d'un boomerang, sous la forme d'une bombe atomique.
 
Le Diable, on le comprendra, n'avait pas sué trois hivers de rang sur son introït pour le voir anéantit à coups lourds de trompe par le pensionnaire récemment évadé d'un cirque. Sa réaction pour le moins spontanée fut sanglante, la trompe, tranchée, roula bientôt dans la poussière, et pour la première fois dans l'histoire du règne animal, on entendit braire un éléphant. Valérie Scigala, qui croisait dans le secteur, mise en émoi par les affreux sons qu'émettait Babar à la trompe sectionnée, au lieu de vaquer, jugea opportun de s'en mêler, et elle lança au visage du très enragé Diable son réticule bourré de notes de cours. L'outrage ne semblant pas suffire, elle ajouta à sa déclaration de guerre un codicille dont voici le point fort : « Vous êtes un mufle, Monsieur ! » — suite à quoi on entendit sangloter de reconnaissance le pauvre Babar bien amoché. 
 
On sait comment cela se passe : on se chamaille à cause d'une planche de W.-C. pas rabaissée, ça s'envenime, on sort des placards tous les délits passés, les rancœurs expriment leur pus, on s'accuse des pires tares, jusqu'à se reprocher mutuellement de vivre. À la fin, l'ambulance emporte les blessés, et le corbillard les morts.
 
Valérie Scigala, qui n'est pas une idiote, est une personne bien ambigüe, et quelque peu louvoyante. Désignée par le Sphinx pour écrire sur lui dans le cadre bien défini d'un numéro consacré à des écrivains infréquentables dont les noms, je l'atteste, étaient connus dès le départ, outre qu'ils ont été rappelés cent fois plutôt qu'une seule, elle ose après coup, la revue dans les kiosques, se plaindre de ce que Renaud Camus soit entouré de commensaux bien méprisables. Elle ne cita d'abord aucun nom, mais nous en identifiâmes deux à leurs haleines sulfureuses : Brasillach et Dantec. Et alors ? Si nous les avons conviés au festin, ce n'est pas en tant que citoyens modèles, ni pour avoir encensé l'œuvre de Marguerite Duras. Ils étaient là, avec les autres, parce que les égoutiers du Service d'Hygiène les ont trouvés galeux, sinon radioactifs, et, par crainte de la contagion, pour avertir les brebis saines du troupeau, les ont nantis d'une rouelle, avant que, au terme d'une contre-expertise assez bâclée, peut-être sous la pression du lobby des cruciverbistes de la Creuse, les autorités municipales, préfectorales, ministérielles, pontificales, ne les asseyent au banc d'infamie, de sorte que la population sache, sans avoir à le vérifier elle-même, qu'ils sont la honte et l'ivraie du pays. Tous les auteurs dont traite la revue ne sont pas infréquentables pour tout le monde, ni avec la même force, et s'ils le sont, c'est à des degrés divers, pour des raisons parfois diamétralement opposées. Qu'ont en commun Corneille et Bloy, Gombrowicz et Dantec ? Ceux qui refusent de lire Brasillach (ou Céline, ou Rebatet), ne s'abstiennent pas pour des raisons littéraires (style médiocre, malhabile, intrigues ineptes), mais politiques, donc morales. Quoi qu'ils aient pu écrire, ça pue. Et pour certains, ça ne devrait pas exister, tout bonnement. Céline écrivain ? Non, fasciste ! Débat clos. Et la littérature là-dedans ? Et l'art ? 
 
Ni Renaud Camus, ni Valérie Scigala n'ont été piégés dans l'affaire. Les deux savaient, les deux l'ont voulu — le premier assez fort, la seconde beaucoup moins, parce que sa peine est grande de voir Renaud Camus aussi mal traité par le public, aussi peu lu. Lui, je crois bien, s'en fiche à peu près, sauf qu'en étant lu davantage, il gagnerait plus de sous, et des sous, lorsque l'on vit dans un château, même si le sien n'est pas Versailles, c'est parfois très utile. L'un des objectifs de la Société des lecteurs de Renaud Camus qu'anime Valérie Scigala, est de sortir le Sphinx et sa moustache de la basse-fosse où les magistrats médiatiques l'ont relégué. Objectif louable. Renaud Camus peut être, doit être lu. Je ne sache pas qu'il empeste, ni qu'il menace l'ordre public. De deux choses l'une : ou bien l'objectif des sociétaires prime et Valérie Scigala devait renoncer à écrire son article, ou bien l'objectif est finalement secondaire et il n'y a pas lieu ensuite d'émettre des réserves sur la présence de Camus en un tel caboulot, si mal famé. Ce fut bien tard, après trois nuits au cachot et des interrogatoires serrés conduits par les inspecteurs Asensio, Yanka et Souchet, que Valérie Scigala consentit à livrer la raison, parfaitement honorable, qui l'avait incitée, malgré sa double réticence (le lieu, la compagnie), à gagner l'écritoire : le plaisir. Le plaisir d'écrire. Le plaisir d'écrire sur Renaud Camus. Tout simplement. À la bonne heure ! Mais pourquoi si tard, cet aveu enfin clair, licite et tout à fait recevable ? Y aurions-nous eu droit si le déplaisant Goux s'était abstenu d'asticoter le Diable (et lui seul, curieusement) et si ce dernier, pas mal échauffé, n'avait sorti l'artillerie lourde pour rendre au pachyderme son dû, augmenté des intérêts, vous incitant à prendre la défense de l'assez pataud Goux ? Sans doute que non. Et vous eussiez été, Valérie Scigala, épargnée par nos chiens. Ce n'est pas que, personnellement, je ne puisse tolérer qu'on cherche noise au locataire de la Zone, c'est le motif et la manière. Goux pouvait penser du style d'Asensio pis que pendre sans accuser le bonhomme de m'as-tuvuisme. Si parfois, j'en conviens, l'obscurité gâche un peu mon plaisir à lire sa prose sinon coruscante, je nie qu'il écrive pour répandre, exalter son égo. Sur la centaine (et plus) de textes parfois très longs qui forment la Zone, combien en trouve-t-on à la gloire du maitre des lieux ? Aucun. Je le sais : je les ai TOUS lus. Ils ne m'ont point rendu malade. Asensio cherche à se faire connaitre ? Et alors ? Pas vous ? Pas moi ? Serait-ce là son unique et noir dessein, il le fait avec style et sert ce qu'il défend avec une rare pugnacité : la littérature, les écrivains (pas tous, c'est un fait, mais la Zone n'est pas un syndicat). À choisir entre la prose certes impeccable dans la forme, mais quelque peu gourmée, sans réelle consistance et d'un intérêt à peu près nul, de votre ami l'éléphant, et celle non moins correcte, mais autrement charnue, puissante, colorée, musquée du Cornu mon ami, je plébiscite l'enfer contre l'enflure. Mon jugement, irrévocable et sans appel, n'a rien à voir, comme un certain très culotté bedeau a cru devoir perfidement l'insinuer chez Goux, avec une quelconque reconnaissance du ventre. Je veux bien que je doive au Diable d'avoir pu inscrire mon infâme (au sens étymologique de « sans renommée ») nom au sommaire d'une revue pas mal exposée, et aux côtés de prestigieux camarades, mais cela ne m'enchaine à lui d'aucune manière, nous n'avons pas rédigé de pacte. Et si demain il salope son ouvrage, croyez-moi que je me fendrai d'une note et que je serai sévère. Sévère, mais juste. Et je m'efforcerai de démontrer la pertinence de mon jugement, sans reprocher au lascar d'avoir, douze ans plus tôt, écrit ceci puis cela sur le blog à Marcel, d'avoir, jadis, écolier, tiré les nattes blondes d'une gamine, ou pire, soulevé sa jupette. Libre je suis d'encenser ou de flétrir, qui je veux, quand je veux, en long, en large, en hauteur, et même en profondeur. Libre.
 
La polémique rebondit sur le forum de la Société des lecteurs, où le Diable, encore tout chaud, son justaucorps humide encore du sang éléphantin, s'en fut porter le débat. Goux, qui prend là ses quatre repas quotidiens, qui digère là tout en feuilletant le dernier numéro sorti de L'écho des savanes, donna au monde entier une preuve supplémentaire de sa bêtise et de son épaisseur. J'avais, sur son blog, pour défendre le travail et les intentions fort peu louches de mon rédac' chef, posté un commentaire qui, soit pépin technique, soit censure, ne parut point. J'en avais envoyé la copie au Diable qui, avec mon blanc-seing, alla le poster en mon nom sur le forum des sociétaires. Goux, l'idiot pas méchant, ne crut pas le nom de la signature et accusa le Diable d'usurper l'identité d'un de ses rédacteurs. J'intervins alors pour protester, mais Goux y vit une confirmation de la duplicité stalkérienne. J'alléguai mon style particulier, assez différent de celui du Stalker. Je fournis : carte d'identité, passeport, empreintes digitales, fiche anthropométrique, données biométriques, et même une copie certifiée conforme de mon engagement volontaire aux Jeunesses hitlériennes. Rien n'y fit. Plus j'en donnais, moins j'existais aux yeux décidément chassieux de ce bouffon malgré lui. Il riait très fort, ou plutôt barrissait, si peu discrètement que Germain Souchet, en voyage d'affaires au Nagorny-Karabakh, sauta dans le premier avion et vint à son tour défendre l'œuvre du Diable, et celle des autres rédacteurs. Nous apprîmes alors avec stupeur que Germain Souchet n'existait pas ! Yanka, Souchet, plus tard Moury, n'étaient pour notre obèse détracteur qu'une seule et même personne : l'ubiquiste avéré, l'omnipotent, l'omniscient Juan Asensio. Le Diable, passablement en colère, émit une sonore bordée de jurons. Quelques sociétaires se récrièrent, que ces échos de dispute arrachaient à leur demi-sommeil. Fidèle à ses principes, à son style peu suave, le Diable leur fit la nique. Un grondement de fond se fit entendre, la direction manifesta sa désapprobation, Renaud Camus continua de se taire, le Stalker mordit au mollet un gardien de la paix, reçut un coup de matraque, traita de baudet un âne qui en portait le bonnet et les oreilles, et de rombière maussade une petite vieille dont les fanons tremblotaient de rage contenue, réduisit en miettes un service à thé en porcelaine de Sèvres, eut le tort d'en rire, au scandale du majordome venu ramasser les morceaux, tandis que le Sphinx, la bouche cousue, le regard ailleurs, éployait l'aile. Bref, l'ambiance habituellement feutrée du paisible cénacle se détériorait. Il y aurait eu des morts sans la soudaine irruption, au neuvième jour, du jurisconsulte Pellet. Une plainte en diffamation contre le Diable aurait toutes les chances d'aboutir, annonça-t-il, l'air compétent. Je lui répondis, un brin goguenard, que le procès pouvait être escamoté : une balle dans la nuque du Stalker, dossier clos. J'avais entraperçu des mines de tueurs parmi les sociétaires...
 
Le forum, je l'appris à mon réveil par un télégramme du Diable, fut temporairement suspendu, pour une semaine, et tous les messages postés entre le 12 mars et le 21 à midi supprimés. Magnifique, n'est-ce pas ? cette réécriture en direct de l'histoire... Officiellement donc, il ne s'est rien passé sur le forum des sociétaires, nulle chamaille, aucun bruit, sauf le ronron du ventilateur et le tic-tac de la pendule.
 
J'envoyai alors le message qui suit au Prince des Ténèbres, avec prière d'en communiquer le contenu aux undisclosed-recipients de son précédent télégramme.
 
... 
 
Avec Germain Souchet, rejoint plus tard par Francis Moury, j'ai été le plus prompt à réagir sur le forum des sociétaires, pour défendre non pas stupidement Juan (qui est de taille — et d'estoc — à se défendre seul avec la belle vigueur qu'on sait), mais son travail, et le nôtre par corolaire, injustement et même crapuleusement sali par le soupçon à peine voilé qu'il y aurait derrière le projet « Infréquentables » une visée moins littéraire qu'idéologique. Si Juan a cru bon devoir distribuer à la ronde coups de pied au cul et soufflets, le tout assaisonné d'épices verbales du gout de celles qu'on lui connait (et qui me ravissent personnellement, que je trouve tordantes, comme de qualifier le style d'Untel de « style en cul de bardot — c-à-d crotté »), Souchet et moi-même nous sommes bornés à exiger de V. Scigala des explications sur son attitude pour le moins ambigüe et cavalière. Nous avons été fermes, tout en demeurant polis. Évidemment il a fallu que des empoisonneurs étrangers à l'affaire, n'ayant pas même lu le numéro de la revue et ne sachant finalement pas de quoi il retournait exactement, fassent connaitre à Juan ce qu'ils pensaient de son style un tantinet trop « rough », comme on dit au Québec. Et Germain comme moi-même fûmes traités de petits soldats aux ordres du Caudillo. Néanmoins, nous ne nous sommes pas démontés, car nous sommes des animaux à sang froid, de vieux guerriers. Quelques sociétaires, dont une digne dame aux airs de celles que l'on voit rôder au crépuscule dans les bâtiments abritant des œuvres caritatives ou des clubs de bridge, suggérèrent de bannir ni plus ni moins le soudard Asensio, et tant qu'à faire, les deux crottes et demi (moi-même, Souchet et Moury) qui pendouillaient lamentablement à ses émonctoires (dont la malpropreté a été maintes fois vérifiée puis dénoncée par les plus éminents proctologues, de telle sorte qu'on peut la qualifier de proverbiale).
 
Juan a bien essayé de faire sortir du bois le loup Camus, tout de même concerné au premier chef par cette polémique. En vain. Si Camus s'était expliqué, l'affaire aurait connu un prompt épilogue et chacun eût pu regagner qui son castel du Gers, qui sa chaumière, qui sa bauge, qui sa caserne, qui sa chambre de bonne. Camus par son silence a contribué à l'envenimement de la situation, qu'il le veuille ou non. Certains ont cru devoir justifier ce silence par une certaine « distance aristocratique » de l'auteur tant vénéré. Mon cul, oui (excusez-moi, mais je suis grossier à l'occasion). Je dis, moi, que l'attitude de Renaud Camus est aussi ambigüe que celle de V. Scigala. Dans le fond, cette polémique l'arrange assez, de la même manière qu'il se trouve assez bien de figurer aux rangs des infréquentables. Sinon, me semble-t-il, il aurait réagi, vigoureusement, fermement. Je ne vois pas en quoi son aristocratique pourpoint eût été souillé par une brève mise au point. Dans l'émission de Paul-Marie Coûteaux en hommage à Philippe Muray sur Radio Courtoisie, où Juan était invité pour parler des Infréquentables, Renaud Camus est intervenu par téléphone. Aucune fois il ne s'est plaint de ce statut, parait-il infâme, d'infréquentable où, bon gré mal gré, il a été confiné (il me semble qu'il ne déteste pas les confins, pourtant). Je l'ai même trouvé, je l'ai dit ailleurs, plutôt gloussant. N'ose-t-il pas désavouer la présidente de son fan-club — pardon, de la Société de Ses Lecteurs ? Redoute-t-il un cocktail Molotov à la basquaise ? Le saurons-nous jamais, à la fin ? Bref, un type qui s'abstient d'intervenir même brièvement sur une importante polémique le concernant lui et son œuvre, je n'appelle pas ça un aristocrate, mais une couille molle, pardonnez-moi.
 
Ce mercredi matin, vers cinq heures en Europe, une espèce de juriste entoqué, un sieur Pellet, a cru bon devoir menacer qu'un procès en diffamation était tout à fait envisageable contre Juan Asensio. Ton comminatoire, sans ironie aucune. Je rôdais dans le secteur, en bon noctambule, et je fus le premier à réagir en suggérant que mieux qu'un procès, ce qu'il fallait, c'est abattre Asensio d'une balle dans la nuque, histoire de l'occire à peu près définitivement. Et comme j'étais de bonne humeur, je proposai de recruter quelques sicaires parmi les sociétaires du lieu, étant donné que j'avais cru en apercevoir deux ou trois, bien entendu déguisés en honnêtes bourgeois, en paisibles lecteurs. La suite, vous la connaissez...
 
Illustration : Jérôme Bosch, Le Portement de Croix (détail) 
 

mardi, 20 mars 2007

« Un amour qui remonte à l'enfance est quelque chose de sacré »

medium_abbaye_chaalis.jpgJE NE DEVRAIS bien sûr pas m'en vanter : j'ai un faible pour la mélancolie en littérature. Et quand je parle de mélancolie, je ne parle pas de mélancolie littéraire, d'affectation de mélancolie, de fausses langueurs sur fond de soupirs et de larmes bruyantes. Je parle de cette mélancolie dont Romano Guardini écrit qu'elle « donne à toute activité une densité particulière, une profondeur propre ». (1)
 
Rare en littérature, cette mélancolie traverse la musique depuis des siècles. Dowland, Lully (ses grands et petits motets : Miserere, Omnes gentes), Henry Du Mont (son Memorare, l'une des plus émouvantes pièces jamais écrites), Monteverdi (le sublime Lamento d'Arianna), quelques rondeaux de Guillaume Dufay (Par droit je puis bien complaindre et gémir, Adieu ces bons vins de Lannoys). Plus proches de nous, tel lied de Schumann, par exemple Der Nußbaum avec Michel Dalberto au piano et Nathalie Stutzmann au chant ; le Mahler du Chant de la terre, en particulier son Einsame im Herbst ; et Arvo Pärt, à la fois mélancolique et mystique, dont la moindre composition (sauf les premières) justifie que Guardini écrive, mais non à son propos : « L'impulsion de la mélancolie est l'Eros, l'exigence d'amour et de beauté. » (2) Je la retrouve aussi et la goute chez des chanteurs plus populaires comme Alain Souchon (La beauté d'Ava Gardner), Gérard Manset (Vivent les hommes, Le langage oublié), Alain Bashung (Aucun express), Leonard Cohen (Avalanche) et chez une multitude de ces compositeurs-interprètes (singers/songwriters) comme Bill Callahan, de Smog, Will Oldham, et bien sûr des groupes complets, je pense d'abord à Mazzy Star, si bien servi par la magnifique voix de Hope Sandoval (Mary of Silence, Into Dust, Blue Light, Five String Serenade), aux Cocteau Twins (l'album Treasure), et même au sombre, rageur, désespéré Ian Curtis des toujours indispensables Joy Division. 
 
Il y a de l'élégance dans la mélancolie, et de la nostalgie bien sûr, de la douleur et des tourments — mais à une hauteur qui touche l'esprit, loin de la boue psychologique où croupissent maints névrosés. Elle marque l'impuissance de l'homme face aux ténèbres d'avant et à celles d'après. Au rebours de la trop freudienne névrose qui « scotche » littéralement au tapis, la mélancolie ouvre au lieu d'enfermer. Elle est, écrit Guardini, « l'inquiétude que provoque chez l'homme la proximité de l'éternel ». (3) Elle est tout ce qu'on voudra, sauf stérile. 
 
Le texte qui suit est une « critique » ancienne déjà du Sylvie de Gérard de Nerval, un livre qui ne cesse de me toucher et que je relis chaque année ou presque depuis vingt ans bientôt. Je mets « critique » entre guillemets, parce qu'il s'agit bien plus d'un hommage que j'ai voulu rendre à l'injustement peu célébré Gérard de Nerval.
 
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Sylvie est une mélopée en clair-obscur narrant les déboires sentimentaux d'un homme indécis, inquiet, épris d'idéal, partagé entre les feux brulants d'une réalité souvent décevante et les cendres chaudes encore de souvenirs liés à son enfance, à la campagne valoise que le narrateur parcourt à la poursuite des fantômes qui l'obsèdent.
 
L'histoire que raconte ici Gérard de Nerval est en partie autobiographique et repose sur la passion toute platonique que lui inspira trois années durant l'actrice Jenny Colon. « Je sortais d'un théâtre où tous les soirs je paraissais aux avant-scènes en grande tenue de soupirant. » Ainsi débute Sylvie. Aurélie, l'actrice que le narrateur poursuit de sa lointaine assiduité, se confond dans son esprit avec une jeune fille blonde — Adrienne — que, dans son enfance, il a pu voir danser et chanter un soir à l'ombre d'un château du temps de Henri IV. Il lui avait offert une couronne de fleurs, qui, sur sa tête, la faisait ressembler « à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures ». Adrienne était alors rentrée dans le château, et le narrateur ne devait plus jamais la revoir, car « le lendemain elle repartit pour un couvent où elle était pensionnaire ». Sylvie, la petite fille que le narrateur accompagnait et qu'il aimait jusque-là, avait fondu en larmes : « La couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de ses larmes. »
 
L'évocation d'Adrienne, devenue religieuse, à travers la figure d'Aurélie, l'actrice, ramène le narrateur à la pensée de Sylvie, qu'il se reproche d'avoir délaissée et qu'il a envie soudain de revoir, après trois ans, avec en tête l'idée de l'épouser. Ils se reverront, ensemble évoqueront des souvenirs, des chansons d'autrefois, se promèneront sur les chemins de la campagne valoise, de Loisy à Othys, de Châalis à Ermenonville (où repose Jean-Jacques Rousseau, chantre du Romantisme français), jusqu'à ce que le narrateur apprenne, dépité, qu'il est trop tard : Sylvie est promise au « Grand Frisé », frère de lait du narrateur, qui jadis l'avait sauvé de la noyade.
 
Le narrateur reporte alors toute son attention sur Aurélie, l'actrice, à qui il envoie un bouquet, accompagné d'une lettre anonyme, puis, d'Allemagne où il est en voyage, une lettre « empreinte de mysticisme germanique ». Il revient avec dans ses bagages une pièce écrite pour elle, dont elle accepte le rôle principal. Un jour qu'il lui lit la pièce, il avoue être l'inconnu des deux lettres. Troublée, Aurélie encourage le narrateur qui se met à lui écrire des lettres de plus en plus tendres. Elle y répond sans enthousiasme excessif, puis un jour lui apprend qu'il lui serait « difficile de rompre un attachement plus ancien ». Elle ne lui ferme cependant pas la porte de son cœur. Ne voulant appartenir qu'à un seul, elle veut être assurée d'être aimée pour elle-même. L'été suivant, le narrateur accompagne la troupe dont fait partie Aurélie. Des représentations sont données dans la campagne valoise chère aux souvenirs du poète. Il emmène Aurélie sur les lieux mêmes où jadis il a vu Adrienne pour la première fois et lui raconte comment celle-ci, de ses souvenirs, puis de ses rêves, s'est échappée pour se réaliser tout entière en la personne d'Aurélie. Aurélie, bien sûr, n'accepte pas d'endosser la défroque d'un fantôme : elle renvoie le narrateur à ses vers, à ses rêves, à ses lubies...
 
C'est à juste titre qu'on a pu dire (Kléber Haedens) de Gérard de Nerval qu'il était « le plus profond des romantiques de la littérature française ». Et le plus authentique, ajouterais-je pour ma part. Aucune pose chez lui. Il n'a pas joué au malheureux : il l'était. Rien de moins littéraire que sa mélancolie. Il y a totale adéquation entre l'auteur et sa prose en demi-teinte, comme baignée d'une brume nordique, l'une des plus envoûtantes qui soient dans le genre, dont le charme, lorsqu'on y a goûté, imprègne durablement l'esprit. Tout le bric-à-brac cher aux auteurs romantiques (références médiévales, châteaux, bois, étangs, brumes, clairs de lune, ruines, jeunes filles aux allures de nymphes, mélancolie, langueurs...) est présent chez Gérard de Nerval, mais non à la manière d'un décor en carton-pâte dressé là pour faire triste ou joli : c'est un décor réel, une matière qui respire et que Gérard de Nerval habite. Personne mieux que lui n'a su nous faire visiter de l'intérieur ce palais délabré aux lumières vacillantes, hanté de légendes et bercé de romances anciennes, dans les couloirs enténébrés duquel, soudain, retentit le rire d'une enfant d'autrefois, une enfant morte dont le souvenir ému imbibe celui qu'on appelait  « le gentil Gérard », celui-là même dont Proust disait qu'il était avec Chateaubriand le plus grand génie du XIXe siècle.
 
Notes
 
(1) - Romano Guardini, De la mélancolie, Éd. du Seuil, coll. Points Sagesses, 1992, p. 53.
(2) - Ibid., p. 57.
(3) - Ibid., p. 69.
 
Illustration : les ruines de l'église abbatiale du XIIIe siècle (domaine de l'abbaye royale de Châalis). 

jeudi, 08 mars 2007

Faut-il canoniser Dantec ?

medium_gauguin.jpgDANTEC A SES GROUPIES et ses détracteurs. Une même virulence anime les deux clans. Aux « Touche pas à mon Dantec ! » qui fusent d'un côté répondent de l'autre les « Abattons Dantec ! » Est-il possible encore de n'appartenir à aucune de ces deux chapelles où les cierges et les crucifix entrelacés d'ail volent bas ?

Je ne suis ni pour, ni contre Dantec. Comment d'ailleurs peut-on être pour ou contre un écrivain ? On peut être pour Sarkozy contre Royal, ou le contraire, mais pour Dantec contre qui ? Contre Dantec et pour qui ? Il reste que Dantec, pour des raisons bien plus politiques que littéraires, laisse peu de monde indifférent, du Flore à la Coupole en passant par le très achalandé Café du Commerce. Je trouve gênant d'avoir à me « positionner » — comme disent les journalistes verbo-déprimés. Il devient rare de pouvoir gentiment causer littérature sans s'entendre demander très vite : « Et Dantec, t'en penses quoi ? »

J'en pense... Eh bien, pas grand-chose. Ce « pas grand-chose » ne doit rien aux opinions, thèses et prophéties de Dantec. Peu me chaut donc que Dantec ait brulé ou non le feu rouge du consensus humaniste tiède. Il peut bien appeler à incendier les mosquées, à raser Paris et sa banlieue, lancer au nom de Dieu un nouvel Appel de Clermont, assassiner de ses propres mains un mollah, cela n'est pas susceptible de me transformer en féroce zélateur, ni en ennemi juré. Dantec me laisserait froid s'il était admiré ou détesté pour des questions touchant la littérature, le style, l'art du roman. Il pourrait soudain se mettre à écrire divinement que la horde à ses trousses n'abandonnerait pas la poursuite. Il pourrait, au point de vue du style, sombrer plus bas que le niveau zéro, que ses porte-flambeaux fascinés ne mettraient aucune sourdine à leurs péans à la gloire du grand, beau, génial Dantec ! Depuis Houellebecq et quelques autres, nous savions que le rock'n'roll avait annexé la littérature, mais cette binarité doublement excessive (idolâtrie/détestation), sans rien dans l'entredeux qu'une vaste et morne plaine aux allures de no man's land, nous incite à une prudence toute jésuitique et à demeurer à couvert, l'œil toutefois en alerte, rivé sur la ligne de front où les œufs pourris pleuvent.

D'abord, puisque cela compte, sans qu'il faille arrêter là-dessus un jugement définitif, je dirai que, physiquement, Dantec me répugne assez. Une tête de cyber-criminel, de barbouze, de rocker en rupture de « band ». Il n'y est pour rien, je sais — encore que, pas aveugle à ma connaissance, ne souffrant d'aucune affection oculaire, je vois mal ce qui, chez Dantec, justifie le port permanent de lunettes noires. Un type qui affronte le monde à l'abri de lunettes noires me semble louche, peu franc, d'une crédibilité douteuse. Bloy, puisqu'on s'en réclame à croix et à cri, ne cachait pas son extraordinaire, presque insoutenable regard, ce qui dénote un certain courage, même si, bien sûr, rien ne dit que Bloy ne se fût pas sauvé sous la menace d'une canne levée sur lui par un mécène lassé de son ingratitude. La remarque vaut pour Bernanos que je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais vu déguisé en tueur.

medium_dantec_bleu.jpg

Le 3 novembre 2005, Maurice G. Dantec était l'invité de Benoît Dutrizac sur TQS, « le mouton noir de la télé », comme le prétend leur slogan. J'étais, par hasard, devant le poste. Je ne connaissais pas la voix de Dantec. Depuis sept jours, les émeutes faisaient rage dans les banlieues françaises. Dantec était invité pour parler de cela et non de son roman frais sorti, Cosmos incorporated (dont il ne fut pas question, sinon tout à la fin, pour conclure la discussion, et uniquement pour signaler la sortie du livre que Dutrizac, au demeurant, reconnut n'avoir pas lu encore). En bon écrivain contemporain, Dantec commit plusieurs fautes de français : un espèce, une abysse (il avait d'abord dit « un », ce qui est correct, avant, par malheur, de se corriger) et parla de prolégomène au singulier (d'ailleurs, si on se fie à la définition pourtant claire de prolégomènes, on comprend mal par quel tour de magie lexicale les émeutes pouvaient être par Dantec qualifiées de « prolégomènes à la guerre civile française » (des prolégomènes, ce sont des explications préalables), surtout quand existent des mots parfaitement clairs et moins savants comme prémices ou préliminaires. Un autre terme « compliqué » (selon MGD himself) que le très hardi Dantec utilisa d'une manière douteuse, c'est « paradigme », lorsqu'il parla de la société québécoise, non « construite sur les mêmes paradigmes » que la société française. Je n'ignore pas que le mot, en grec, signifie « modèle » — mais en français le terme est didactique et appartient au vocabulaire de la linguistique. Avec des « prolégomènes » et des « paradigmes » on peut certes épater le téléspectateur moyen. Si, en plus, on les utilise en donnant le sentiment qu'on en maitrise mal le sens, on ne doit pas ensuite se plaindre si certains confrères regardent comme une incongruité gémellaire le couple « Dantec » et « écrivain français ». Mentionnons encore, sans vouloir enfoncer le clou, sinon on m'accuserait de vouloir crucifier l'adjudant-chef Dantec alors que je suggère de le canoniser, — mentionnons encore l'assez douloureux « ... puisqu'il y a à peine deux millions de personnes qui vit dans Paris... » Et cette phrase désopilante, tombée de la gueule du Père Ubu, lorsque Dantec parle des banlieues comme d'un « territoire définitivement sorti des gonds de la porte de la République ». C'est tout de même beau, la rhétorique...

Il ne faut cependant pas juger définitivement un écrivain sur la manière dont il parle. Moi-même, qui semble de très haut donner des leçons de français à un type publié chez les éditeurs les plus réputés de France, je ne suis pas toujours exempt de reproches sur la qualité de mon verbe, lorsque je parle surtout. Dans le feu de la parole, je commets parfois des lapsus, des contresens, des imprécisions, des barbarismes et même des solécismes. Seulement, à la différence de Dantec, je les commets en comité restreint, mes fautes, pas devant des milliers de téléspectateurs susceptibles de juger la littérature française à travers le seul Dantec. Un écrivain qui parle aussi mal que n'importe qui risque de passer pour un imposteur auprès du public cultivé, et dans tous les cas pour un cochon auprès des confrères. On se plaint que la qualité du français se dégrade, mais si les écrivains eux-mêmes le saccagent, comment ferons-nous ensuite pour restaurer son autorité, et au-delà, la nôtre ? Je n'exige pas d'un écrivain qu'il soit toujours et partout irréprochable, non, tout de même pas — mais il se doit d'être exemplaire. Dantec ce jour-là ne l'a pas été, et j'ai eu honte pour lui.

J'avais donc à l'égard de Maurice G. Dantec un à priori, quelque chose de finalement bien maigre et de très subjectif : sa gueule qui ne me revenait pas. Son français, à la fois commun, médiocre et pompeux dans l'utilisation — erronée qui pis est — de certains termes didactiques, n'a pas relevé sa cote dans mon estime (je parle bien de l'individu Dantec et pas de l'écrivain). Avec ça, une attitude quelque peu agressive et un ton de voix insupportable. Quelque chose d'un roquet à la fois sur la défensive et menaçant. Nous connaissons tous de ces chiens à mémères qui mènent grand tapage et qu'un coup de talon bien placé fait taire, définitivement parfois. Dantec chez Dutrizac, seul avec lui pourtant, ne m'a pas paru beaucoup plus dangereux qu'un de ces clebs braillards et diarrhéiques que la vue d'un chat propulse sous le divan. Le fauve, me suis-je dit, n'est peut-être qu'une fauvette. Quelques jours plus tard, Juan Asensio, qui avait à deux reprises rencontré Dantec, m'écrivit ceci de peu surprenant, tout compte fait : « L'homme est d'une gentillesse et d'une timidité extraordinaires, je n'en suis pas encore revenu. »

Dantec, qui ne s'exprime pas dans une forme irréprochable, profère toutefois peu d'âneries quant aux causes directes et indirectes des émeutes. Nous avions là des jeunes en rupture de société, en rupture de culture, issus pour la plupart de l'immigration exponentielle à la française, enfants de la délinquance, de la petite criminalité, de l'anarchie, du non-droit, shootés au rap le plus violent. Le travail de sape — contre la société occidentale, contre les Blancs — des islamistes en coulisse n'était pas le moteur des émeutes, mais l'un de ses carburants. Et certainement, il fallait mettre en évidence, comme cause lointaine mais primordiale, l'« urbanisme » délirant de la ceinture parisienne. Je cerne « urbanisme » de guillemets parce que, si c'est le mot adéquat, il ne répond guère, dans les banlieues françaises, à la seconde partie de sa définition selon le Trésor de la Langue Française : « Ensemble des sciences, des techniques et des arts relatifs à l'organisation et à l'aménagement des espaces urbains, en vue d'assurer le bien-être de l'homme et d'améliorer les rapports sociaux en préservant l'environnement. » La situation était donc potentiellement explosive. La mèche, qui n'attendait qu'une flamme, a été allumée par la mort de deux parmi trois jeunes imbéciles qui, fuyant la police, n'ont rien trouvé de plus intelligent que d'aller se réfugier dans un transformateur EDF. Racailles ou pas racailles, deux êtres humains sont morts (jeunes ou vieux, aucune importance), et ce n'est pas drôle. Dans un pareil contexte, je ne trouve pas Dantec très subtil quand, sur le mode sarcastique, l'air ravi de sa trouvaille, il parle des deux victimes qui « ont subi quelques dommages collatéraux liés à l'électricité ambiante ». À quoi bon se rendre plus odieux qu'on ne parait déjà ? Comment non plus ne pas déplorer cette jubilation sourde et quelque peu malsaine qui anime Dantec d'un bout à l'autre de l'entretien ? On ne peut, l'écoutant, s'empêcher de l'imaginer trépignant de joie dans son for intérieur : « Ça y est, ça pète enfin ! » Il l'avait dit, nul ne le croyait, et voilà que ça se produisait enfin ! La France à feu et à sang, enfin ! Des émeutes ont éclaté, « et ça va continuer ! » prophétise Dantec avec l'air de qui, sous son blouson, cache un flingue huilé la veille. Mais ce ne sont là que des impressions. Présomption ne signifie pas conviction ni surtout condamnation.

« Êtes-vous raciste ? » lui demande à la fin stupidement Dutrizac. Quel type, avec même une seule goutte de bon sens, irait sur l'air des lampions déclarer : « Mon cher Benoît, évidemment que je suis raciste ! Les nègres, les youpins, les bicots, tout ça, ce sont des sous-hommes, n'est-ce pas ? — de la barbaque tout juste bonne à alimenter les fours crématoires ! » Dantec répond donc platement qu'il n'est pas raciste, mais d'une façon trop formelle pour entrainer la conviction. Subsiste un doute... oh ! une poussière. La bonne question eût été peut-être : « Comment se fait-il que vous donniez l'impression d'être raciste ? » Alors Dantec aurait pu expliquer : « Le raciste fonde son opinion sur des théories, évidemment farfelues, selon lesquelles la race à laquelle il appartient, quelle qu'elle soit — car le racisme n'est pas, loin, s'en faut, l'apanage des Blancs —, est supérieure aux autres sur à peu près tous les plans. Moi, ce que je n'aime pas, ce sont les Musulmans, depuis, en gros, le 11 septembre 2001. Et notez-le, c'est important : je n'ai rien contre l'islam en tant que tel, mais contre ses dérives salafistes, l'islam de la terreur contre la démocratie et les valeurs occidentales. Je suis Blanc, occidental, démocrate et chrétien. Je défends donc un pré carré attaqué de toutes parts, et pas verbalement, par le terrorisme islamique, moderne incarnation du nihilisme pur, négation de la vie, négation de l'amour, négation de la liberté. Comme, et je n'y suis pour rien, les musulmans sont majoritairement arabes ou noirs, mes détracteurs, qui nient la menace islamiste et la réalité du conflit de civilisation inaugurant en sinistre fanfare le XXIe siècle, dénoncent chez moi un racisme imaginaire, feignant de croire que ma cible réelle n'est pas l'islam des ténèbres, mais la population plutôt basanée que forment majoritairement les disciples de l'islam — ceci pour ruiner tout mon crédit auprès de ceux qui réfléchissent encore au lieu de croupir, puisqu'un raciste, par définition, affabule. Si la preuve est faite que Maurice G. Dantec est un raciste, alors je ne suis plus crédible en rien, je suis regardé comme le pire ennemi du genre humain. »

Voilà, je pense, qui eût dissipé toute fumée. Dantec, que je ne crois pas doué d'une intelligence remarquable, nourrit lui-même le doute, notamment, comme c'est le cas à plusieurs reprises dans cette vidéo, lorsqu'il tend à confondre la religion (l'islam) et l'origine ethnique (arabe et noire, mais Dantec ne parle que des Arabes) de ses zélateurs. Une telle confusion, si elle n'est pas voulue, est une maladresse confinant à la bêtise. Si Dantec s'amuse à cela sciemment, il ne trouvera pas en moi un très ardent défenseur le jour, inévitable, où il aura de sérieux ennuis — SAUF s'ils prennent la forme d'une fatwa, puisque certains y songent. Dantec doit se méfier non de ses lecteurs, mais de ses groupies, de ces jeunes gens qui l'admirent davantage pour ses prises de positions politiques que pour son talent littéraire, son style, son art de ficeler plus ou moins bien de bonnes histoires. Et il doit se méfier de lui-même. La politique réussit rarement aux écrivains qui ne savent pas toujours jusqu'où s'engager trop loin. De plus intelligents que Dantec, comme Brasillach ou Drieu La Rochelle, ont bel et bien perdu la vie pour avoir préféré la politique à l'art, pour avoir trompé Apollon le lumineux avec Arès l'obscur — et d'autres comme Céline ou Rebatet, s'ils ont eu plus de chance, ont frôlé le mur.

Dantec l'écrivain... Je ne suis pas critique. Je ne suis qu'un lecteur avec ses gouts, et je ne demande pas à la littérature plus qu'elle ne peut donner. Je l'aime autant que je me méfie d'elle. Dantec, de par le genre de littérature où il s'illustre, n'avait aucune chance de me compter au nombre de ses lecteurs : je ne goute tout simplement pas la science-fiction. Son nom même ne me disait pas grand-chose, jusqu'à ce qu'éclate la trop fameuse « affaire Dantec », cabale médiocre montée contre l'écrivain par quelques professionnels de l'hygiène publique. Dantec a donc fait irruption dans ma sphère brutalement, par le biais du bouillant Dantec devant les cochons de Juan Asensio (que je ne connaissais pas davantage).
 
Dantec l'écrivain, je l'ai abordé par ce qui, dans son œuvre, me paraissait le plus susceptible de m'intéresser au moins dans un premier temps, à savoir son Journal métaphysique et polémique, sous-titre du Théâtre des opérations (TdO pour les intimes). Le titre du second volume (Laboratoire de catastrophe générale), et la forme dans laquelle il est rédigé m'ont paru séduisants après un bref examen du volume. J'en entamai donc la lecture, chaud par avance d'une fièvre que dix pages suffirent à couper, pour céder le relai à l'agacement, lui-même remplacé bientôt par l'exaspération que la colère puis le rire emportèrent. Après 350 ou 400 pages, j'abandonnai Dantec à ses démons.
 
Les notes qui suivent proviennent de ma lecture d'alors.  
 
Quelques observations. Tout bouillonnement n'est pas métaphysique par nature, et toute métaphysique n'est pas usine de traitement des eaux usées. Moi qui ai lu Bloy froidement, en lecteur, en écrivain et non en laquais fasciné, je ne suis pas convaincu qu'il serait très fier de sa postérité. Je ne sais si Dantec pense, mais il phosphore. Le cyclotron des lettres. Le laboratoire annoncé pourrait bien n'être que le bric-à-brac métaphysique d'un piètre penseur sous amphétamines. Un tas de notions de toute évidence pas digérées, et recrachées pêle-mêle. Du « c'est brouillon ! » du début de ma lecture, je suis passé au « c'est bouffon ! » au terme (avorté). Lueurs çà et là. La pointe de l'aube en a tant vu naitre, de ces génies blafards que les premiers vrais rayons du soleil ont dissipés comme des fantômes, dissous comme des vampires ! Théâtre ? Il y a de ça en effet. Et plutôt Labiche que Shakespeare — un Labiche qui aurait lu tout Heidegger en une nuit, tout en ingurgitant des cocktails louches mêlant au café l'alcool et la drogue. 
 
...
 
Faut-il canoniser Dantec ? demandais-je. Mon titre se voulait doublement parodique en référence au très sérieux Dantec mérite-t-il une fatwa ? du magazine Technikart et à celui, humoristique mais non entendu ainsi (donc modifié depuis) de JLK dans ses Carnets : Faut-il égorger Dantec ? 
 
 
NOTES
 
La vidéo de Dantec chez Dutrizac. 
 
En frontispice, Portrait-charge de Gauguin, huile sur bois, 1889, National Gallery of Art, Washington. 
 

lundi, 05 mars 2007

Take 2 (Proust à mon chevet)

medium_proust_chevet.jpgL'abominable écriture sévit encore. Je me relis toutefois sans peine. Il s'agit cette fois d'un extrait, sur deux pages opposées, de mon journal du 23 novembre 1997.
 
La mention encadrée [Inutile d'aller plus loin] sur la page de droite est une alerte censée me dissuader de poursuivre au-delà... non ma réflexion, mais mes interventions dans ce cahier dont les dernières pages contiennent des notes et des références qui n'appartiennent pas au journal.
 
Le texte :
 
Proust à mon chevet, « pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l'hivernage » — reprise d'une Recherche entamée il y a plus de dix ans et suspendue après Du côté de chez Swann, que je relis donc en ce moment... non sans impatience parfois. Je dois avouer que ces longues et serpentines phrases, aussi belles soient-elles, comme des rubans multicolores et parfumés, souvent me désorientent avant leur terme. Volutes, guirlandes et festons. Le vocabulaire est à la fête : opulent, étourdissant et d'une précision nuancée propre à donner le tournis. Tout l'art de Proust est dans la nuance, dans la fine, superfine émotion. Proust est à la littérature ce que sont les dentellières brugeoises au tricot. Perception psychologique pénétrante. Proust a le regard ample et l'œil aigu. Sa poésie, si fine, si délicate, si friable en fin de compte, exalte autant qu'elle accable. On applaudit à ses trouvailles et en même temps on soupire : « À quoi bon ? » Sa perfection m'indispose, comme chez une femme. Je cherche avidemment (sic) le défaut qui me la fera paraitre aimable et me détourne d'elle si je n'en décèle aucun. J'aime la lenteur et la grâce plus encore, si contraire à mon tempérament. Je préfère toutefois la verdeur et le débraillé — en un mot : le punch. Et Proust en manque, qui traine en chemin, avec de sublimes détours, c'est indéniable, et de capiteuses images, c'est évident. À Proust je préfère donc — question de tempérament sans doute — Dostoïevski et Claus... Loin de moi l'intention de reléguer Proust parmi les auteurs de seconde zone. Il est avec Shakespeare le plus achevé des créateurs et surtout le plus intimidant. Je ne lui reproche donc que d'être un géant — « et quel ! » s'exclamerait M. de Ghelderode.

samedi, 03 mars 2007

Paul Léautaud, écrivain français

LE 21 FÉVRIER est sorti en kiosque, en France, le numéro hors série de La presse Littéraire consacré aux écrivains infréquentables. Je figure au sommaire avec un texte consacré à Paul Léautaud : Paul de Fontenay, comme Diogène de Sinope. Vivant au Canada, je n'ai pas encore reçu les deux exemplaires qui me reviennent et ne suis donc pas en mesure de me livrer à une critique globale.
 
Lorsque, fin septembre, Juan Asensio m'a contacté, avec d'autres, en vue de participer à ce projet, je n'ai pas hésité une seconde, pour diverses raisons. La première, non la moindre, mon intérêt pour les irréguliers en tous genres, les sulfureux, les trouble-fêtes et les vagabonds des lettres. La seconde, une garantie pour moi qui n'ai cure d'être lu à tout prix, c'est l'assurance qu'avec le bonhomme Asensio aux commandes, le flou artistique serait banni du programme. Sur le fond comme sur la forme, Asensio est très exigeant, et cela me plait. Avec un type pareil, on sait où on va et comment. 
 
Je n'ai pas hésité quant au choix de mon infréquentable. Ce serait Paul Léautaud. J'aurais pu choisir Georges Darien ou bien encore Pierre Gripari, notez. Mais envers Léautaud que j'affectionne (l'homme), j'ai une petite dette. Et je n'avais pas forcément envie de choisir un proscrit politique. Léautaud est l'une de mes marottes en littérature. Un personnage.
 
 
 
 
Mon choix arrêté, comment le traiter ? Avant même de savoir ce que j'allais bien pouvoir raconter, je savais plus ou moins ce que je ne ferais pas. Je ne suis pas l'homme des symphonies érudites, genre auquel je préfère de beaucoup celui, allègre et léger, du divertimento. Mon sujet s'y prêtait bien. À dire la vérité, je suis tout ce qu'on voudra, sauf un érudit. Mon approche de la littérature est sensuelle plutôt que cérébrale. Le tripatouillage de neurones, l'herméneutique, très peu pour moi. Un esprit clair et délié me séduira toujours plus qu'une tête trop remplie de notions et de références. Que je connaisse particulièrement bien Léautaud, pour avoir lu et relu ses œuvres, m'être intéressé au lascar par le biais des nombreux ouvrages que lui ont consacrés ses amis et ses admirateurs, ne fait en aucun cas de moi un spécialiste du vieil ermite de Fontenay-aux-Roses. Aux spécialistes des intentions cachées et des sous-entendus, de la part obscure des œuvres, Léautaud pose un énorme problème : tout est chez lui explicite. Il est même, oui, simpliste — mais pas au sens péjoratif du terme, au sens de « qui ne complique pas inutilement les choses, qui voit les choses telles qu'elles sont ».
 
Maintenant, Léautaud est abordable par maints côtés. Par quel bout le saisir et pour quoi prouver ? Je ne voulais pas d'une fastidieuse biographie. Je suis parti du principe que les lecteurs de La presse Littéraire savent plus ou moins qui est Léautaud, fils d'un souffleur à la Comédie-Française, secrétaire et rédacteur, toute sa carrière durant, au Mercure de France, critique théâtral amoureux fou de Molière, misanthrope, ermite, homme à chats et à chiens, auteur d'un Journal littéraire aussi volumineux que riche et cependant très inégal (c'est la loi du genre), devenu soudain célèbre à près de 80 ans par la grâce des ondes et une série d'entretiens avec Robert Mallet.
 
Je suis donc parti de l'idée d'un portrait avec morceaux choisis (du bonhomme, pas de l'œuvre). Premier et considérable écueil : que dire d'un homme de qui je ne possède plus que deux volumes (sa Correspondance parue chez 10/18) ? Juin 2005 : je quitte (abandonne ? largue ?) la Belgique pour la lointaine Amérique et les beaux yeux d'une squaw. Je réduis quarante-deux années de vie à une petite soixantaine de kilos : vêtements, livres, manuscrits, babioles, un chat roux. Je vends tous les livres (plusieurs centaines) que je n'emporte pas, sauf une caisse que je confie à des amis. Dans cette caisse, plusieurs Léautaud : le volume des Entretiens avec Robert Mallet, le Choix de pages de Paul Léautaud, par André Rouveyre, et le Journal particulier de Léautaud (le second, celui de 1933, consacré à ses tumultueuses amours avec Anne « le Fléau » Cayssac). Le reste, dont le Journal littéraire, je l'ai vendu. Je me suis donc fait expédier par le premier avion ces quelques livres pour le coup très précieux et que je n'avais pas la moindre chance de retrouver dans ma campagne cariboulaise. Ces livres-là, avec les deux volumes de la Correspondance, augmentés de notes éparses dans divers cahiers, me fournissaient, pour me mettre à la tâche, une meilleure base que rien du tout saupoudré de quelques souvenirs. Mais pour écrire le texte dont je rêvais (Une journée avec Paul Léautaud), il me manquait le principal, à savoir le Journal littéraire. Car c'est cela que j'aurais voulu faire : suivre Léautaud à la trace, toute une journée, en me glissant peut-être dans la peau d'un de ses chats. Faute de grives...
 
Infréquentable, Léautaud ? Assurément, mais pas maudit. Le maudit, en littérature, c'est l'incompris, éventuellement le malchanceux, le banni des devantures des libraires et des rayons de bibliothèques municipales et paroissiales. Léautaud n'est pas infréquentable pour tout le monde. Il l'est, en gros, pour les bêtes à bon Dieu : grenouilles de bénitier, rats de sacristie, vaches sacrées du Romantisme, moutons de Panurge, cafards, huitres, pintades, poussins, pigeons... et pour toutes les mouches à merde et à miel d'oreille que compte l'univers. Convenez que ça fait du monde... Infréquentable, admettons — mais en vertu de quoi ? Accouchez donc, M. Yanka ! Il rotait en société ? Pétait ? Matait les fillettes dans les jardins publics ? Détroussait les cadavres ? Volait son employeur ? Compissait les monuments aux morts ? Conspirait contre sa patrie ? Ce sont là, mon Dieu, des choses aujourd'hui bien banales, à quoi n'a jamais joué Léautaud, parce qu'il avait d'autres chats à fouetter et que s'il avait bien des défauts, il n'avait pas celui d'être anarchiste au sens politique, pleurard et revendicateur du terme. Il était un honnête homme et un citoyen rangé. Je dirais, si j'osais, qu'il était un bourgeois. Voilà, j'ai osé. Mais un bourgeois terrible, trempé. Édenté aussi. Et pauvre.
 
Léautaud est infréquentable de nos jours encore (et de nos jours surtout) parce qu'il était tout ce que nous ne sommes plus : un homme libre, un esprit libre. Vous regimbez, je le sens. Et pourtant vous savez que vous êtes moins libres que jamais dans toute l'histoire humaine. Vous êtes, nous sommes enchainés à nos lubies : ordinateurs, téléphones cellulaires, télévisions, voitures, cinémas, discothèques, obligations sociales et professionnelles, etc. C'est ça la vie, mais c'est la mort en vérité, la mort spirituelle. Cet homme qui, en 1950, vivait exactement de la même manière qu'il vivait en 1890, insoucieux du progrès (l'électricité, le téléphone, le transistor et même l'innocent stylo), indifférent aux modes, vivrait tout pareillement aujourd'hui, sinon de la même manière au poil près, dans le même esprit de souverain dédain des contingences matérielles et morales. Un esprit libre est un voyou. Et cependant Léautaud n'était pas, mais pas du tout, un apache. Un esprit libre est un danger pour notre belle jeunesse. Ah ça, madame, pour sûr ! Il vous détournerait en trente secondes de sa console de jeux votre enfant mineur pour le plonger dans Molière, Stendhal, La Rochefoucauld, Chamfort, Verlaine, qui sont à coup sûr un danger pour le repos de l'âme de votre chère tête blonde. Infréquentable comme tout ce qui pue la franchise et le bon sens, la vivacité d'esprit et la causticité, le tout ponctué d'un rire malicieux de petit diable en goguette, avec dans le regard cette lueur joyeuse et féroce échappée des coulisses d'un théâtre de lutins. Nous ajouterons : infréquentable parce que d'une autre époque, anachronique superbement. Intempestif donc, rebelle à l'air du temps et au vent qui décoiffe et recoiffe au gré des modes, des engouements vaniteux (le snobisme).
 
Léautaud ne fut : ni couard, ni téméraire. Il ne quitta son ermitage durant aucune des deux grandes guerres, bien qu'on l'en pressât. Qu'avait-il à craindre et de qui ? Deux régiments eussent pu s'affronter sous ses fenêtres qu'il ne se fût pas dérangé, mais il eût été dérangé et eût craint pour ses chats. Être dérangé, il détestait ça. La solitude était son unique gourmandise, à cet homme frugal. Lui, si friand de conter par le menu ses galipettes avec les rares femmes (Anne Cayssac, Marie Dormoy) que son physique ingrat lui permit de « connaitre », qui s'en émoustillait, il parla peu et même pas du tout de l'unique femme avec qui il vécut jamais : Blanche Blanc. Ils sont séparés déjà quand, en 1910, il conclut une lettre à Blanche, un peu dépité : « Il commence à faire chaud. Quelle bonne odeur il doit y avoir sous tes bras, entre tes seins, entre tes cuisses, surtout ! » (1) Un trait de haute sensualité, ça. Sans doute Blanche n'était-elle pas coquine assez pour lui. Il déteste en effet les mijaurées. Anne Cayssac, dit « le Fléau », en fut une assez belle toutefois, mais au lit ou sur la table, elle lâchait tous ses chiens — et Léautaud aimait aussi ces chiens-là.
 
Un homme entier, non réductible à ses composantes. Ni bon donc, ni mauvais. Ni gentil, ni méchant. Cruel, ça oui. C'est le propre de la vérité d'être cruelle, toujours. Il fut sinon un charmant et galant homme, un farfadet parfois, mais parfois seulement, un chouia ridicule (a-t-il appris chez Molière à faire le gracieux auprès de ces dames ?). Pauvre comme Job et accablé comme lui de tourments (ses chats et ses chiens qui l'obligent), il ne maudissait pas plus les riches qu'il ne sanctifiait les pauvres. La charité ni la solidarité n'étaient son fort. Quant au confort... Écoutons Léautaud : « Pour moi, le confort n'a pas d'importance. D'ailleurs, ce qu'on appelle le confort correspond souvent à mes yeux à un encombrement d'objets inutiles. [...] Il m'arrive d'aller déjeuner chez des dames qui sont fort munies d'argent. Eh bien, ces meubles, ces tapisseries, ces cuisiniers, ces maitres d'hôtel !... S'il fallait que je vive dans des maisons pareilles, je m'en irais illico ! » (2). Il ne blague pas. Son pavillon, à Fontenay, est une turne où les chats et les chiens non seulement, mais les araignées règnent despotiquement. Dans l'une des vidéos disponibles sur le site de l'INA, Mallet parle des hamacs que formaient chez Léautaud les toiles d'araignées, et Marie Dormoy, dans sa tombe, en frémit encore. Son matelas, qui n'a plus été refait depuis quarante ans, est comme une planche, et le vieil ermite s'en accommode. Il s'éclaire aux bougies, se chauffe au bois, écrit à la plume d'oie. Pascal ne disait-il pas : « [...] j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. » (3). Aussi Léautaud se plaignit-il rarement de son sort, car il avait pu réunir entre ses quatre murs de quoi, selon Pascal, vivre cent ans et plus sans gémir. « Les livres, la rêverie, la solitude devant mon papier, mes deux bougies et le plaisir d'écrire : contente-toi de cela pour quoi tu es fait uniquement », écrit Léautaud (4).
 
Léautaud, qui ne ménage personne et qui sacrifierait une amitié pour un bon mot, cache sous des airs bourrus une âme tendre. Il était jeune encore, certes, mais c'est bien lui pourtant qui, par l'intermédiaire d'un gamin, offrit en catimini un bouquet de violettes au pauvre soulard clochardisé qu'était devenu Paul Verlaine et que le jeune Léautaud ne voulait point déranger. N'est-ce pas un trait de touchante délicatesse ? C'est encore lui qui, malgré son horreur des enfants, eut un jour pitié d'un misérable gamin en extase, l'œil exorbité, à la devanture d'une pâtisserie de luxe, au point de l'inviter à l'y suivre et de choisir toutes les pâtisseries qu'il souhaitait. Léautaud, rapportant l'anecdote, a soin toutefois de préciser (le croit qui veut) qu'il fit ce geste moins par pitié que par curiosité, car il y avait à l'intérieur de belles dames élégantes et cela l'amusait fort de voir sur leurs visages se peindre l'épouvante à la vue du couple certainement horrible en diable que lui et l'enfant formaient. André Billy, dans ses Souvenirs intimes, rapporte avoir de ses yeux vu Léautaud, rue de Médicis, voler au secours d'une vieille chiffonnière qui s'épuisait dans les brancards de sa carriole. Lorsque Mallet lui rappelle ce fait (5), Léautaud confirme, ajoutant : « Je le ferais encore si l'occasion s'en présentait. » Car ce que Léautaud détestait, ce n'est pas la commisération agissante, mais celle inopérante, gratuite et partant nulle, de ces belles âmes qui salivent plus en plaignant la misère qu'elles ne suent en la soulageant. L'actuelle campagne électorale en France nous en donne quelques-unes à admirer, de ces belles et grandiloquentes âmes engluées du foutre du défunt abbé Pierre. Mais laissons la crapule à ses grimaces et la manche à ses effets...
 
Subversif, Léautaud ? Non, en ce sens qu'il ne cherchait pas à subvertir l'ordre établi (« foutre le boxon »). Il l'était dans sa lutte contre les idées reçues, et quand je parle de lutte, je devrais préciser : lutte d'instinct, de nature, et non de posture, en vertu d'un engagement, d'une charte personnelle et raisonnée. Il ne se mêlait pas de politique. Son pire ennemi persécuté, il aurait pétitionné en sa faveur à titre individuel et non par réaction clanique. Les guerres sont pour lui des tueries injustifiées. Toutefois il comprend la position du malheureux Apollinaire qui, au lieu de se réfugier en Suisse comme des amis le lui proposait, choisit en 1914 de se battre pour la France qui l'avait accueilli, alors qu'il n'était pas belliciste pour un sou. Ses opinions comme sa morale, à Léautaud, découlent de sa nature profonde, de son tempérament, qu'il a toujours privilégiés. C'est ainsi qu'il reconnait être fermé à certaines choses. Intolérant donc. Il sait que la nature humaine n'est pas configurée par défaut sur « tolérance ». Nos modernes dévots, apôtres sévères, furieux et vigilants de la tolérance obligatoire, trouveraient à coup sûr dans la tignasse de Léautaud d'affreux poux, s'il disait aujourd'hui, dans les mêmes termes, ce qu'il disait à son époque tous les jours sans être menacé par personne d'aucun procès. Léautaud, ce brave homme, serait catalogué fasciste par ces castrés de nature que sont les bien-pensants.
 
Jean-Louis Kuffer (alias JLK sur la blogosphère), se demande dans un récent billet ce que Léautaud vient faire dans cette galère d'infréquentables où le bon, savoureux Paul doit souffrir la sulfureuse proximité d'un Robert Brasillach ou d'un « grand catholique » (selon Rémi Soulié qui lui consacre un article) comme Carl Schmitt. Voudrait-on faire croire que Brasillach et Léautaud ont la moindre chose en commun ? — que Léautaud, qui ne cachait pas sa répugnance pour le prosélytisme exacerbé de Bloy, puisse cacher sous sa pèlerine un missel ? Rien de tout cela. Je pense, par le présent article (qui, soit dit en passant, n'est pas celui que j'ai donné à La presse Littéraire), avoir répondu à JLK, et prouvé que, dans mon esprit du moins, l'infréquentable en littérature ne l'est pas obligatoirement en raison de ses options politiques ou religieuses (considérées comme abjectes par les petits-enfants du CNE), et que les infréquentables, entre eux, ne forment en aucun cas un groupe solidaire, une école, ni même un courant de pensée. 
 
Pour conclure, je mets ici le commentaire que j'ai laissé sous le billet consacré aux infréquentables par JLK : 
 
L'écrivain infréquentable, pour moi, est celui dont on sait, en avouant qu'on le lit, qu'on l'aime, qu'il nous vaudra d'être regardé avec suspicion par ceux pour qui la littérature doit être un hymne à l'humanisme le plus tiède. Nous savons que la seule évocation du nom de Céline devant certaines personnes suffit pour les voir se tétaniser. Qui lit Céline, et a fortiori s'en délecte, est de facto suspect de lire aussi, la nuit, en cachette, Mein Kampf. À une époque, je voulais faire lire Jean-François Revel à un ami écrivain (publié chez Gallimard depuis). Il s'y refusait à cause de la réputation de Revel : un libéral, un anticommuniste, un suppôt de Satan. Même chose pour Chardonne que je lui conseillais pour améliorer son style, sa ponctuation notamment. Chardonne pas assez catholique pour toutes les papautés de gauche, donc insignifiant. Et fasciste, bien sûr. J'en rirais si de telles opinions émanaient de personnes non cultivées. Il existe donc, si je puis dire, un indice d'infréquentabilité que l'on mesure en prononçant les noms de certains artistes. L'infréquentable est celui qui, au rebours des modes et des conformismes, dit ce qu'il pense comme il le pense, parce qu'il ne cherche pas à plaire. Ce n'est très certainement pas un hasard si la toute grosse majorité des écrivains à qui l'on pense via la notion d'infréquentable sont, à tort ou à raison, étiquetés de droite. Marcel Aymé, qui avait beaucoup d'amis à droite (dont Céline) et qui défendit bec et ongle Brasillach, était de gauche, mais non de cette gauche mollassonne et gendarmesque que l'on voit à l'œuvre depuis, en gros, 1968. Céline, comme médecin des pauvres, était socialement plus à gauche que bien des bobos qui n'ont de gauche que la rhétorique et les claquettes. L'infréquentable prend le parti de l'authenticité, de la liberté de pensée, contre toutes les aliénations mentales et les conformismes. Il est plutôt, philosophiquement, de droite, parce qu'à droite on n'idéalise pas l'homme, on regarde le monde tel qu'il est et non pas tel qu'il devrait être si on faisait de l'homme selon Montaigne (un homme, ni ange, ni démon) un homme selon Rousseau (un être foncièrement bon que la société corrompt). La réalité (principe souverain), c'est l'homme tel qu'il est, dans toutes ses dimensions, et non ce pantin social cher à la gauche, une éternelle victime des inégalités. Le meilleur des hommes (meilleur au sens de la bonté) n'est pas forcément celui dont la bouche (restons poli) ne désemplit pas de mots comme pitié, compassion, empathie ou le condouloir cher à la lopette philosophique Onfray. Léautaud, parce qu'antisocial, farouche, solitaire et individualiste, a été réputé misanthrope. Il ne se qualifie jamais lui-même ainsi. Il était indifférent au sort des autres et avait une vision pessimiste de l'humanité. Il n'avait pas de théorie sociale et ne considérait pas a priori le pauvre comme un être bon et pur et le riche comme un salaud. Il savait qu'on trouve chez les pauvres un nombre considérable de salauds et chez les riches un nombre tout aussi considérable d'êtres désintéressés et généreux. En isolant certaines anecdotes de sa vie, via ses démarches entreprises auprès de gens fortunés pour tirer du pétrin des malheureux et des malheureuses, on pourrait prouver que Léautaud avait un cœur en or, comme on pourrait prouver par certaines de ses réflexions qu'il était un détestable bonhomme. C'est cela qui me plait chez lui : il ne pose pas, il est entier, tout ensemble délicieux et abominable, aimable et abject.
 
 
Notes 
 
Sauf indications contraires, les citations proviennent d'ouvrages de Léautaud.
 
(1) - Correspondance 1, 10/18, p. 325. 
(2) - Entretiens avec Robert Mallet, Gallimard, 1951, p. 386.
(3) - Pascal, Pensées, fragment 139 dans l'édition Brunschvicg.
(4) - Propos rapportés par R. Mallet dans les Entretiens, ibid., p. 355.
(5) - Ibid., p. 213.
 
La photo de Paul Léautaud provient de la collection, dirigée par Roger Thérond, « Les Trésors des Archives de Paris Match », Avec les écrivains du siècle, Éditions Filipacchi, 2000, p. 57.   

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