dimanche, 08 avril 2007
J'enfonce le clou
Troisième et sans doute dernier acte de la pièce ratée des entrailles pourries de laquelle est sorti le gnome littéraire In Situ !
Rappel des actes précédents :
Amico,
Ta réponse à ma lettre est tombée en même temps qu'une lettre sèche et ironique de Raphaël. Il nous la joue à la chinoise, esprit supérieur et secret. Il fait son petit Debord en ce que Debord avait de plus déplaisant pour dérouter l'adversaire : il a tout compris, mais ne consentira pas à nous dire ce qu'il a compris. Tout juste ironise-t-il sur ma vieillesse et sur ma solitude actuelle. J'apprends ainsi que la masturbation ne rend plus sourd, mais idiot. Il confirme malgré tout entre les lignes qu'il avait bel et bien un dessein et qu'il n'est pas arrivé à nous l'inoculer. Il écrit : « Au sujet de la dive littérature, vous êtes l’un et l’autre en identité de vue, pas moi. Et il n’y avait manifestement pas de votre part désir de conciliation. » C'est curieux : nous étions quatre contre lui, et il aurait voulu que nous nous alignions sur ses positions ? Quant à notre manque de désir de conciliation, c'est vite oublier ta proposition de nous revoir le lendemain pour discuter. Selon lui, nous n'avions que l'intention de lui river son clou, voire peut-être de le ridiculiser aux yeux de Valérie. Sans doute est-ce cela qu'il appelle avec mépris comparer nos quéquettes. Comme si tout cela n'était qu'une question d'orgueil mâle, de préséance entre jeunes et vieux coqs. Raphaël imagine de la concurrence là où je ne voyais que de l'émulation, un peu à la manière de Joyce qui appelait son frère Stanislas « ma pierre à m'aiguiser ». Nous étions capables de nous bousculer sans nous envoyer à la face injures et crachats. La réelle amitié permet cela. C'est ce que nous faisons (ou faisions) avec Raph depuis cinq ans. Trois hommes, trois tempéraments, trois styles. Notre entente se faisait à travers l'énergie, la vigueur, la jubilation. Je voulais préserver cela. Je voulais que nous marchions de concert tout en gardant chacun nos spécificités. Raphaël aurait voulu que nous marchions de concert aussi, mais fondus l'un et l'autre dans un seul et même vêtement appelé Littérature, Verbe, Langage. Dès qu'il s'est avisé que nous refusions ce terne vêtement collectif, il a mis bas le masque pour nous chinoiser des prétextes sur le mode bredouillant. Et il s'en est allé visiter Paris au bras de son admiratrice au regard béant de gratitude intellectuelle et touristique !
J'ai tout de même aimé quelques femmes dans mon existence. Mon gout m'incline à ne choisir que des femmes de caractère, pas des sottes éperdues de vaine admiration devant mon prétendu génie. La Caroline de ma lettre (avec qui j'ai vécu trois ans) était un démon sensuel, elle m'aimait au physique et n'avait pour moi aucune espèce de considération intellectuelle, ce dont j'ai parfois souffert, je l'avoue. Je t'ai touché un mot de ma rencontre avec elle. Je prétendais la séduire en lui parlant de Nietzsche et autres philosophes, avant de m'apercevoir soudain qu'elle fixait moins ma pensée que l'échancrure de ma chemise ou mes bras velus. Une baffe que j'ai prise là, qui m'a conduit depuis à adopter toujours, avec une femme, la stratégie érotique. Raphaël, que j'ai pu voir à l'œuvre, pratique tout autrement. Il joue à l'intellectuel. Je l'ai vu une fois ahurir une jeune personne en lui citant et récitant Bossuet, saint Augustin, Sade et Sollers. Son verdict à elle a été qu'elle n'en avait rien à foutre. Et toc ! Voilà une femme. Lorsque, après la soirée Artaud (1), j'ai entrepris de lutiner la jolie Kathleen, j'y suis allé très fort. Sachant quel déplaisant baratineur peut être Olivier, son ami, j'ai fait tout le contraire en parlant non de ma cervelle ou de mes idées philosophiques, mais de mon pif, de la manière dont je m'en sers pour dénicher des odeurs sur le corps d'une femme. Et j'ai décrit ces odeurs, avec gourmandise. Et crois-moi, je suivais dans son regard la progression du poison que j'instillais dans ses veines (je sais aussi que ma voix est un atout non négligeable auprès des jeunes personnes). Quelques jours après, je l'appelais au téléphone. Elle a reconnu que je lui plaisais beaucoup, mais que, hélas ! elle était avec Olivier depuis peu de temps et qu'elle n'avait pas envie de jouer. Je lui ai répondu que moi non plus et que j'avais bel et bien l'ambition de lui prouver qu'elle était plutôt une femme pour moi que pour Olivier, qu'il suffisait pour qu'elle s'en rende compte qu'elle passe au moins une soirée avec moi à discuter, en tête à tête, chez moi, sans malice. Je la connais un peu depuis quatre ans (elle avait 16 ans à l'époque) et j'avais perçu chez elle, outre une intelligence certaine, un très plaisant petit démon de sensualité. Or, je sais qu'Olivier de ce côté-là n'excelle pas. Sous la couette, c'est un précieux, en adoration devant la Féminité (comme l'autre devant le Langage). Il séduit facilement des femmes, mais il n'assume pas toujours, et très vite s'ahurit des audaces féminines sous la couette (son côté italien sans doute, prérogatives masculines). Moi, j'ai l'art d'exciter chez une femme ses pires démons, et j'adore ses audaces, ses initiatives. Quand je fais l'amour avec une femme (avec, non à), c'est avec cette femme-là que je fais l'amour, non aux Femmes. Je n'ai pas envers les femmes d'admiration excessive, et je ne les prends pas pour plus mystérieuses qu'elles ne sont. Et je crois qu'elles m'en savent gré, de les prendre pour ce qu'elles sont, des corps, non des images, des odeurs, non des idées. Pas d'adoration, donc pas de mépris. De l'amour, de la passion, de la chair, jusqu'à susciter l'esprit. Bref, ne voulant pas forcer la main à la jeunette, ne voulant pas davantage me battre en duel avec Olivier, et comme, surtout, elle avouait un trouble à mon égard, je lui ai suggéré de réfléchir une semaine. Si elle ne m'appelait pas au bout de la semaine, je considérais qu'elle avait choisi Logos contre Éros. Elle ne m'a jamais rappelé. Je n'en suis pas affecté outre mesure. Je l'ai revue depuis. Je parle avec elle du temps qu'il fait, de football. Elle ne doit plus s'attendre à ce que je lui serve de l'Éros et des flatteries à la louche, puisqu'elle a choisi. Un truc tout chaud qu'on néglige, forcément ça refroidit.
Tout ça pour dire que je n'ai jamais cherché à fasciner une femme intellectuellement, à jouer avec elle au pédagogue, au petit maitre ès verbosités. Ce n'est pas le cas de Raphaël. Au Nouvel An, j'ai passé chez eux cinq jours. Ils se disputent les trois quarts du temps, violemment et, chose gênante, me prennent à témoin. Raphaël démontre à quel point Valérie est stupide, en des termes catégoriques et coupants. Il a raison, hélas ! Mais pour le style, il repassera. Je me demande parfois ce qu'il fait avec elle. L'amour ? Ça doit arriver, encore que l'année dernière, au printemps, Valérie est venue chez moi se plaindre qu'il ne l'avait plus touchée depuis trois mois, qu'elle n'en pouvait plus de se branler. Alors il lui parle d'Artaud, des Chinois, du Verbe, et elle feint de s'intéresser à ces choses, par vanité. Pour elle, c'est flatteur d'être la compagne d'un homme si remarquable. Et peu importe qu'elle ne saisisse pas le huitième de ce qu'il raconte. Toi et moi pouvons dire que Raphaël est intelligent, parce que nous nous intéressons aux mêmes choses, y réfléchissons beaucoup, entre deux câlins, trois bières et six clopes. Nous pouvons le louer pour telle réflexion, et lui tenir tête s'il délire. Valérie, elle, l'admirera toujours, quoi qu'il dise, sottises ou sublimités. Elle n'a pas les moyens intellectuels de le confondre si besoin est, et ne veut pas s'en donner. Elle voudrait, mais ne peut point. Parce que cela ne l'intéresse tout simplement pas, ce qu'elle refuse de reconnaitre. Caroline n'avait aucune prétention intellectuelle, bien qu'elle fût naturellement plus cultivée que Valérie, moins sotte, moins snob aussi. Elle jouait sa partition, pensait ce qu'elle pensait sans s'informer auprès de moi si elle avait tort ou raison de penser cela. Et je l'aimais pour ça aussi, son naturel, sa franchise, son dédain. Elle était mon sublime équilibre, mon rappel à l'ordre des choses terrestres, moi qui phosphore de l'aube au soir. Je la prenais d'égal à égale, non de haut, comme le fermier regarde une dinde. Et je lui ai toujours su gré d'opposer à mes constructions intellectuelles sa présence charnelle. Je suis un affreux bavard. J'avais dit à Caroline qui s'en plaignait parfois, qu'elle possédait une arme efficace contre mon bavardage : son sexe. Je parlais, jusqu'à ce que Caroline, lassée, me dise : « Viens me lécher. » Et je me précipitais groin en avant, oubliant du même coup ce dont je parlais. Elle avait ainsi l'art de dynamiter somptueusement mes cocasses monologues. Elle n'avait qu'à me dire : « J'ai envie de faire pipi ! » Je comprenais ce langage. Et de lui répondre : « Ça tombe bien, j'ai soif. » Géant !
Valérie est sottement prétentieuse. Ses parents sont de détestables parvenus, riches à claquer, mais sans culture, dénués de gout comme de sensibilité. Tu les verrais, tous les deux constipés comme jamais un pape ne l'a été, tu comprendrais tout de suite et éclaterais de rire. Valérie n'est pas comme eux, et pourtant si. Elle est fascinée par le luxe, le luxe matériel, non intellectuel. Elle s'endette en achetant des meubles à crédit, des meubles qui ont l'air d'époque et qui ne le sont pas. Elle voudrait être une grande photographe sans jamais faire de photos, car cela demande de la patience, de la volonté, de la passion, du travail. À l'entendre, elle est toujours fatiguée, ou bien n'a pas le matériel qu'il faudrait. Et donc elle est frustrée, forcément, d'autant plus qu'elle voit son Raph se donner les moyens de lire et d'écrire (comble de l'ironie, il est meilleur photographe qu'elle). Ah oui, elle a un gosse. Mais ce gosse, c'est elle qui l'a voulu, et elle se l'est fait faire pour s'attacher l'homme (elle me l'a avoué un peu avant de tomber enceinte, me parlant des femmes comme de salopes ayant le cruel pouvoir de retenir un homme à travers l'enfant). Un caprice. Elle préfère Portishead à Bach, mais elle écoute Bach avec Raphaël, parce que celui-ci ne goute que les choses sublimes. Et quand elle vient chez moi seule, elle choisit toujours dans ma discothèque ce qu'elle aime en vérité : Portishead, Radiohead, Cure, etc, comme tu as pu le constater chez moi. Il y a quelques années, je faisais l'éloge à Raphaël de Cecilia Bartoli. Il ne lui trouvait que des défauts, même physiques. Et voici que depuis quelques mois il n'est plus question que d'elle, parce qu'il l'a vue à la télé dans un concert Vivaldi à l'Opéra de Paris, et Sollers était au troisième rang ! Et voici maintenant que Bartoli est sublime, belle et géniale. Et Valérie d'enchérir. Ben tiens ! Je suggérais à Raphaël de lire Jean-François Revel pour sortir un peu du gauchisme où il pataugeait. « Revel ? Beuh ! l'affreux libéral ! » Je souhaitais qu'il lise au moins La connaissance inutile pour comprendre un certain état de la pensée de gauche à la mode Duras et autres canailles. Il n'a pas lu ce livre finalement, mais Les plats de saison. Et le voilà, un soir chez Olivier, à nous faire l'éloge du libéralisme, des Américains, en répandant sur la gauche les pires ordures, justement ce qui, moi, me déplait chez Revel, sinon très intègre philosophe, et plume excellente. Il est vrai que cela lui a permis ce soir-là de se disputer méchamment avec Olivier, son habituel faire-valoir, surtout quand je croise dans les parages.
Lorsque je l'ai rencontré, il écrivait Physique du temps. Le fond, l'énergie, la force, tout y était. La forme laissait à désirer, des phrases mal construites, diluant l'idée au lieu de la mettre en valeur, et surtout la ponctuation. Il ponctuait à la manière Sollers dans Paradis, sous la fascination duquel il était. Je lui disais de laisser tomber ça, que d'ailleurs Sollers imitait là Joyce dans Finnegans Wake ou Pierre-Albert Birot dans Grabinoulor et que cette façon d'écrire était datée, non justifiée dans son livre. Il s'est un peu amendé dans son Tombeau de Nanaqui, mais il ne ponctue pas dans l'art. Il y a deux manières de ponctuer. La première est syntactique, donc logique et rigoureuse, la seconde est rythmique, qui vient en complément de la première et subjective. Nous discutions de cela encore en novembre, et je lui recommandais de lire Chardonne pour en apprendre davantage sur cet art, in situ (2). « Chardonne ? Beuh ! un fasciste ! » Fasciste ou pas (et Chardonne ne l'était pas), il n'en reste pas moins que personne en français ne maitrise comme lui l'art de ponctuer, et c'est pourquoi j'incitais Raphaël à le lire. Il n'avait qu'à prendre au hasard un livre du Charentais dans ma bibliothèque. Quelques jours avant la soirée Artaud, je vais chez lui, ici, à Liège. Sur sa table, un énorme traité sur la ponctuation. Et voici maintenant Raphaël qui met partout des points-virgules, pas toujours très heureusement. Demain il lira Goethe et mettra de l'allemand partout...
Curieux grand stratège qu'un rien influence, la moindre suggestion d'un caporal retraité... Il ferait mieux, comme moi, de reconnaitre ses faiblesses et d'en jouer, au lieu de se prendre pour un Chinois énigmatique. Il n'est pas insensible, mais il feint de l'être. Il lui est arrivé de perdre la face, comme n'importe qui, et ça le rend plus aimable que sa Haute et Froide Attitude. Quand il dit, dans son portrait, qu'il pense avec Borges que le moi n'existe pas, il bouffonne et sait qu'il bouffonne. Il veut dire par là que son moi n'est pas un problème, qu'il est au-dessus de la mêlée psychologique, qu'il pense purement, non avec ou contre ses affects. À jeun, c'est peut-être vrai. Le problème est qu'il aime boire, et que buvant il s'attendrit, et qu'attendri ses démons le rattrapent. Alors il devient aimable. Il parle de sa mère, de son enfance, de cette femme plus âgée, pieuse et sensuelle, qui l'a initié, lorsqu'il avait 15 ans, au christianisme et à l'amour. C'est tout de même plus plaisant à entendre que de barbantes injonctions sur le Verbe et la Littérature. Au cœur de la nuit, Raphaël est touchant. Et puis soudain, comme s'il se rendait compte de sa « faiblesse », il change de ton, devient mordant, parfois cynique, voire carrément méchant. Je lui ai toujours tout pardonné, au nom de notre amitié. Ce temps-là n'est plus, non parce qu'il m'aurait blessé dans mon orgueil d'auteur, mais parce qu'il s'est fichu de nous, s'est comporté comme un rustre, lui, l'aristo autoproclamé. Je pardonne une faute de français, pas la grossièreté de l'étoffe, en tout cas pas chez un qui se prétend stylé. Sinon, ma foi, je goute tous les styles. Je préfère un boulanger sachant pétrir et cuire le pain à un aristocrate de série B au jabot souillé de jus d'araignée.
Une lettre bien médisante, mais à chaque heure son coup, et à chaque homme son dû.
J'insiste pour que tu me fasses parvenir ton « manifeste » (3). J'ai aimé ce ton, cet art qui t'est propre de badiner tout en portant le fleuret là où ça fait mal. On pourra dire dans cinquante ans : « Ce gai luron tout en célébrant Maria exécutait Blanchot. » On en redemande. Le style est enlevé, la plume allègre, le propos frondeur. Ce sont de très plaisantes unzeitgemässe Betrachtungen, comme eût dit l'homme de Sils-... Maria !
Je répondrai à Raphaël, sans doute brièvement. Dès que ce sera fait, je t'enverrai sa lettre et ma réponse, mais sans le mettre au courant, et pour la documentation de Maria notre archiviste. Je joindrai à ma réponse la lettre de David. Pas envie de mettre tout ça sur le site. Sur le site, je ne mets que nos discussions relatives au projet. Raphaël me confirme qu'il se retire. Je lui laisse quelques jours de réflexion. Je pense que nous sommes obligés de poursuivre, même sans lui (sans quoi il triomphe, se croyant indispensable). Je ne suis pas du tout opposé, même s'il se retire vraiment, de prendre en compte, s'il nous en donne l'autorisation, son extrait du Tombeau, qui est tout de même un bon texte. Que l'homme nous ait déçus par son comportement ne doit pas nous faire voir sa peinture en noir. Nous ferions ainsi d'une pierre deux coups : publier un bon texte, et prouver que nous ne sommes pas bassement mesquins. S'il confirme encore une fois son retrait, je ferai avec lui comme avec Jérémie en modifiant le mot de passe d'accès au site. Il n'y a pas de raison qu'il continue à nous suivre, alors. Ce n'est pas nous, mais lui qui s'est exclu.
Pensant à ce projet qui continuerait entre un Belge et deux Parisiens, je me disais que ce serait nettement plus facile pour nous si j'habitais Paris. Hier, j'ai passé sur le Web quelques heures à éplucher les petites annonces pour voir s'il était possible de trouver un boulot. C'est désespérant. Gravir à mains nues l'Himalaya me parait plus fastoche. Et encore même j'en trouverais un, cela ne règlerait pas le problème du logement. Et dire qu'il y a trente ans, il suffisait de prendre sa valise et de s'installer... Paris se trouve pourtant sur la route du Portugal. C'est la bonne direction. En plus, j'y ai des amis. Écrire à Marcel Moreau, jadis correcteur au Monde et voir s'il y a encore moyen de trouver une telle place grâce, peut-être, aux relations qu'il aurait pu conserver ? Vous ne connaissez pas une belle et riche femme crevant à Paris de solitude et dont le rêve serait de fumer du belge ? Elle aurait par exemple du poil aux mollets, et à cause de ça ne trouverait pas d'homme. Ça tomberait bien : j'aime ça, les poils aux mollets chez une femme ! Il faudrait juste s'assurer qu'elle ne travaille pas au bois de Boulogne, qu'elle ne porte pas entre les jambes un vilain saucisson et deux coucougnettes, même roses et dodues ! Parce que, hein, bon, Paris vaut peut-être bien une messe, mais son curé vaut mieux qu'un chapelet d'infamies.
Je te salue bien bas, maraud. Mes plus empressés hommages à votre Altesse et Souveraine, reine du Brésil et des 7 Lézards (4) !
Il stupido Belgio.
PS — La Bourse du Commerce, cette rotonde à la pointe du Jardin des Halles, a été construite sur l'ancien emplacement de la halle aux blés. Quant au Jardin des Halles proprement dit, il a bel et bien été établi sur l'emplacement des pavillons Baltard, démontés sous Pompidou, ce triste sire. Au temps de Zola, grouillait là le « ventre de Paris ». C'est fascinant. La maison de Nicolas Flamel, rue de Montmorency, est en vérité la plus ancienne maison de Paris : 1407. La pensée que Villon est passé devant me trouble énormément. Dans la même rue, au n° 5, se trouve un hôtel où Théophile de Viau, ce magnifique poète et libertin, aurait été hébergé et protégé. Non loin de chez toi se trouve la Tour Jean-Sans-Peur, la plus ancienne construction militaire à Paris, adossée aux remparts primitifs de Philippe-Auguste. Moi qui suis un toqué des ducs de Bourgogne, j'ai loupé ça. Faudra que je revienne. Aimes-tu l'histoire ? Moi, j'adore. Ce que j'aime dans une ville, c'est son âme, et partout je la traque. Profondeur historique et présent. Je hais les touristes, mais j'adore flâner, déambuler, comme nous l'avons fait dimanche. J'ai agrippé dans mon souvenir mille images, visages, morceaux de ciel et fragments d'architectures, et nous ne cessions de parler cependant, femmes et littérature. Bref, de la bonne et délicieuse vie. Pour ta gouverne, depuis que je suis rentré, je suis sorti deux fois, pour aller faire mes emplettes au supermarché du quartier. Impossible de croiser à Liège les fantômes de Villon, de Viau ou de Jean-Sans-Peur. Par contre, des imbéciles et des épaves, ça gicle ici...
Notes
(1) - En janvier 2004, à Liège, à L'An Vert, eut lieu une soirée lecture/théâtre articulée autour d'extraits du Testament d'Artaud, de Raphaël Denys. Lecteurs/acteurs : Raphaël Denys, Nunzio D'Annibale, Ygor Yanka, Jérémie Sala. Mise en scène et sons : Claire Blach.
(2) - En relisant cette lettre, je me suis dit que c'était peut-être chez moi que les zozieaux d'In Situ ! avaient pris le titre de leur revue. Nous avions arrêté un titre (lors de notre rencontre parisienne) pour notre revue avortée, mais impossible de m'en rappeler.
(3) - Les conséquences du nuage de Tchernobyl, texte de Nunzio D'Annibale qui eût été le manifeste de la revue coulée.
(4) - 7 Lézards, club de jazz de la rue des Rosiers, où Maria, la compagne de Nunzio, travaillait.
Illustration : photo extraite du documentaire de Jonathan Reed : The Quest for Truth : The Crucifixion.
19:20 Publié dans Archives I : Bellum | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : Nunzio D'Annibale, Raphaël Denys, In Situ






Commentaires
Vous enfoncez le clou de belle et efficace manière. Quel petit monsieur !
Ecrit par : Samuel | dimanche, 08 avril 2007
Est-ce un générateur automatique de commentaires qui envoient les messages signés Samuel?
Ecrit par : IE | lundi, 09 avril 2007
Non, je dis ce que j'ai à dire.
Ecrit par : Samuel | lundi, 09 avril 2007
Vos disputes, je m'en fous comme de l'an 40.
Mais malgrè cela, qu'est ce que je me suis amusé à vous lire !
Je n'ai pas apprécié vos trois notes comme certains se régalent d'un Gala ou d'un Voici car, je le répète, de vos prises de bec je me moque totalement. Mais la manière dont vous racontez tout cela est si... divertissante, attachante, habile.
Y aura t'il une suite à tout ça ? Apparemment non, mais on peut toujours demander.
Le chinois vous a-t-il répondu ?
Ecrit par : Aïn | mercredi, 11 avril 2007
Aïn, c'est très bien vu. Je n'accorde pas non plus grande importance à la chamaille proprement dite. Disons qu'elle me permet d'affirmer certaines valeurs et de peaufiner une écriture dite de combat, très utile en littérature. Une des expressions préférées de Raphaël Denys était : « C'est la guerre ! » Lui la fait à coup d'énigmes et de baguettes chinoises. Moi, je préfère des armes plus tranchantes. Et pour ce qui est d'être précis et clair, je crois que je donne à mon ami une petite leçon. S'il pouvait en avoir retenu quelque chose ! Mais non, le voilà reparti dans ses sollerseries (tout Raphaël Denys est contenu dans Sollers, malheureusement, il tient de Sollers tous ses tics, et d'autres prélevés chez Debord). Un homme sous influences donc. Étant passé par là, je sais qu'on peut en sortir. Seulement le petit bonhomme (il mesure 1,60 m, pas plus) a déjà 32 ans. Les pages que je lui ai fait supprimer du début de son livre sur Artaud étaient de bredouillantes justifications que je résume comme suit : « Je ne suis pas un universitaire et je me permets d'écrire sur Artaud, pardonnez-moi. » De la part d'un qui se foutait volontiers de la gueule des sorbonagres à lunettes, faut avouer... ! Le livre devait m'être dédié. Au final, rien. Un oubli, parait-il. Je n'en crois rien. Il n'a tout simplement pas osé dédier un livre publié chez Sollers à un pourfendeur de Sollers. Mais nous sommes restés amis, du moins tant que j'étais encore en Belgique. Depuis, le grand silence... Il faut dire que je ne l'ai pas ménagé dans mes critiques d'In Situ ! Faudrait savoir : est-ce la guerre ou non ? Je peux être l'ennemi littéraire de Raphaël Denys et continuer d'apprécier le bonhomme. Je suis un chien fidèle en amitié, outre que ce type est très attachant, pas chiant pour un sou. Il prend seulement un peu trop la littérature au sérieux et il rage que je possède toujours sur lui quelques années d'avance. S'il doit devenir le futur Sollers, je serai son Muray.
Une suite ? Mes archives sont vastes, sait-on jamais... Pour l'instant, c'est tout.
Je vais mettre en ligne une nouvelle série : « Anatomie d'un couac », consacrée à nos correspondances entre Joseph Vebret et moi, à propos d'une édition qui n'a pu se faire, à cause... à cause... Patience et vous saurez !
Ecrit par : Yanka | mercredi, 11 avril 2007
Vous aussi étiez-donc sous influence vampirisante. Peut-on savoir laquelle ? Comment en êtes vous sorti ? Excusez-moi si je suis indiscret mais vous attisez ma curiosité.
En tout cas, vivement .
Au plaisir de vous lire.
Ecrit par : Aïn | mercredi, 11 avril 2007
Un petit bug je pense. Vous aurez compris bien sûr que j'écrivais : "Vivement "anatomie d'un couac""
Ecrit par : Aïn | mercredi, 11 avril 2007
Sur les influences. Tout au début, je lisais Victor Hugo. Quoi que j'écrive, on me disait que j'écrivais comme Victor Hugo (remarque admirative), alors que je ne parlais pas de Victor Hugo. J'écrivais depuis 6 mois un roman quand je tombe sur Bukowski dont je lis plusieurs livres. Là-dessus je salope tout mon roman en écrivant sous l'influence manifeste de Bukowski (que je n'ai jamais aimé pourtant) ! Il y avait un problème. Toutefois j'avais remarqué que, grand lecteur de l'Ulysse de Joyce, je n'étais pas influencé par lui au point de vue du style, alors que je connaissais des chapitres presque par cœur. Cela m'a intrigué. Faulkner non plus ne m'influençait pas, pas plus que Dostoïevski... du moins pas directement, mais bien en profondeur. Les petits écrivains influençaient mon style d'une manière caricaturale et les grands influençaient plus mon esprit, en ce sens qu'ils m'ouvraient les yeux, me poussaient à observer, au-dehors comme au-dedans. Mes racines, qui étaient traçantes, devinrent pivotantes : la verticalité donc, plutôt que l'horizontalité.
J'ai fait le choix d'apprendre à écrire au lieu de chercher à écrire en vue d'une publication, car à peine avais-je mis le point final à un roman que je voulais le recommencer, parce que dans l'intervalle j'avais lu plein de choses et que je trouvais stupide ce que j'écrivais. Je n'étais pas mûr. Je me suis consacré sept ans durant à un unique et énorme roman. Je vous assure que j'ai sué, faisant, refaisant mes chapitres, toujours dans le sens de la réduction, de l'élagage, alors qu'avant je rajoutais. J'avais déjà compris que le véritable travail d'un écrivain consistait à réduire la sauce au lieu de la rallonger. Au final, à force de réécriture, je connaissais mon roman presque par cœur, et il m'a dégouté. Pendant deux ans, je me suis consacré à mon journal, tout en lisant beaucoup, en prenant des notes. Lorsque je me suis remis à la fiction, j'ai découvert, ébahi, que j'avais trouvé MON style et qu'il ne devait rien à aucun auteur en particulier. Impossible, en me lisant, de déceler mes écrivains préférés. J'avais, de mes lectures, intégré le meilleur. Je ne devais plus craindre la moindre influence pour ce qui est du style immédiat.
Voilà, en gros. Et cela explique aussi pourquoi, écrivant depuis bientôt 25 ans, je ne compte aucune publication. J'ai mis ce souci de côté. Je sais qu'un jour je serai publié, et je me fiche que ce soit après ma mort. Ce qui compte pour moi, c'est d'écrire, pas de parader dans les foires aux vanités littéraires, même si, comme tout auteur, j'écris tout de même dans l'espoir d'être lu, mais pas à tout prix, ni par n'importe qui. C'est mon terrible orgueil à moi.
Un secret : être soi. Se connaitre, ne pas se craindre. Ne pas se forcer non plus, reconnaitre ses faiblesses, en jouer. Un homme, surtout un écrivain, ce n'est pas un être toujours sublime, ni davantage un maudit de profession. Se méfier aussi des « messages » à faire passer. Moi, c'est parce que je n'ai rien à dire, à personne, que je suis libre dans ma peau d'écrivain. Je pense ce que je pense et comme je le pense sans me soucier de ce qu'il faudrait penser pour paraitre honorable ou de bonne fréquentation. Ma seule crainte, c'est de n'être pas à la hauteur, point de vue style, de saloper ma langue.
Aussi : je me fiche pas mal d'être un révolutionnaire. Je m'inscris aisément dans la tradition et je n'ai de honte aucune à me prétendre héritier. Rien ne s'invente. Tout se découvre. Je n'apporte rien de neuf. Je ne fais que varier sur des thèmes immémoriaux. J'ai cette chance, par rapport aux grands devanciers, de connaitre un autre monde, en plus du leur. Kafka n'a pu lire Thomas Bernhard. Moi, si. Je suis donc en principe plus riche que Kafka, et a fortiori que Baudelaire, Rabelais, etc. Je veux être l'homme de tous les temps et non de ce temps-ci uniquement. Énorme ambition donc, mais modestie quant à l'art. Je me contenterais de pouvoir écrire un petit livre aussi parfait que « L'espadon » (Hugo Claus). Je suis encore trop bavard pour y parvenir.
J'ajoute que, sur le plan psychologique, Montaigne m'a beaucoup aidé en m'incitant à être un homme complet plutôt que partiel. Si j'ose parfois me montrer bête, sentimental, naïf ou quelque peu rustique (je revendique mes origines paysannes), c'est à Montaigne que je le dois. Un père pour moi, bien plus qu'un professeur (comme Kafka est un frère de sang et non d'encre).
Ecrit par : Yanka | mercredi, 11 avril 2007
Merci pour l'historique de votre style.
Alors à quand votre première publication, puisqu'apparrement cela ne s'est pas encore fait ?
Quelles sont aujourd'hui vos relations avec Nunzio maintenant qu'il écrit malgrè tout pour In Situ ? A-t'il expliqué pour quelles raisons il participe à cette revue ?
Enfin, une dernière question. Je crois que je l'avais déjà posé d'ailleurs. Je sais plus trop. Bref. Le fameux chinois a répondu à vos attaques ?
PS : Au fait, je trouve dommage que certains délaissent vos histoires avec Denys pour s'intéresser plus à ces disputes camusiennes picrocholines (il me semble bien que c'est un mot très apprécié par un des principaux acteur de cette bataille rangée).
Ecrit par : Aïn | jeudi, 19 avril 2007
Une première publication ? Pour que cela ait une chance d'avoir lieu, il faudrait que je sollicite des éditeurs, et ce n'est pas le cas.
Je n'ai plus la moindre relation avec mes amis qui semblent ne guère apprécier qu'on critique leur revue géniale, forcément géniale. Ils connaissent tous les trois l'adresse de ce blog et à certains signes je sais qu'ils prennent en compte quelques-unes de mes remarques formulées sur L'Éphémère Chinois, mais ça leur écorcherait trop la gueule d'admettre qu'une fois de plus j'avais raison.
Il y aura deux ans bientôt que j'ai quitté la Belgique. Sur un forum familial, j'ai posté des photos de ma nouvelle vie et j'ai envoyé les liens à ceux que je croyais mes amis, pensant tout naturellement que ça leur ferait plaisir d'avoir de mes nouvelles en images (surtout que les deux Parisiens n'ont jamais rencontré celle qui allait devenir ma femme). Nul écho, sous aucune forme. Il y a quelques semaines j'ai envoyé à R. Denys un mail certes bref, mais amical, où je demandais notamment des nouvelles de son fils, dont je suis le parrain. Pas la moindre réponse. Et cette nouvelle muflerie m'a incité à reprendre les hostilités dans le domaine littéraire (puisque seule la littérature les fait bander, et pas la vie).
La méchanceté, je pardonne ; la grossièreté, beaucoup moins, surtout chez des gens qui se prennent pour des aristocrates, et qui ne sont au vrai que des valets de ferme s'imaginant que le label « aristocrate » s'acquiert en buvant du whisky, en portant des gilets avec montre à gousset (R. Denys) et en fumant des cigares de nabab, entre une cantate de Bach et une glossolalie artaldienne.
Ecrit par : Yanka | vendredi, 20 avril 2007
Ils sont plus médiocres qu'aristocrates. Ils sont à leur place à Saint-Germain, la ville dont le prince est un porc, pour reprendre une formule du Stalker.
Ecrit par : Samuel | vendredi, 20 avril 2007
Les commentaires sont fermés.