mercredi, 11 avril 2007

Babar m'appelle !

medium_goux.pngJE SUIS, parait-il, un lecteur intelligent du Stalker. Cette compétence — flatteuse — me vaut d'être requis par Didier Goux pour que j'apporte la preuve que le texte récemment consacré par le Stalker au Grand Large du soir, de Julien Green, est intéressant ou neuf.
 
Joseph Vebret, jadis, estimait que je ferais un excellent agent littéraire. Voici que je dois aussi prouver que je peux être un bon avocat, une sorte d'Albert Naud (avocat de Céline), en espérant ne pas être contraint bientôt à endosser la robe de Tixier-Vignancour pour obtenir l'amnistie d'un client d'ores et déjà condamné, semble-t-il. 
 
Juan Asensio aurait ainsi commis un texte à sa seule gloire, en vampirisant le pauvre Green. Sa lecture du Grand Large du soir ne serait qu'un prétexte de plus pour parler de lui-même, de la météo lyonnaise et de sa jeunesse évanouie.
 
Didier Goux lit-il ce qu'il veut ou ce qu'il peut ? Je conçois qu'une trompe en perpétuelle agitation soit, par la gêne qu'elle occasionne, par la distraction qu'elle amène, un assez fâcheux obstacle à toute lecture un peu sérieuse, mais enfin, tout de même ! Je veux bien admettre aussi que Didier Goux, quelque peu malmené naguère par son cornac, veuille sa peau, mais s'il doit l'obtenir, ce n'est pas de cette grossière manière qu'il y parviendra, ni moins encore avec ma complicité active ou passive.
 
La veille du jour où le Stalker publiait sa note, je me trouvais à la librairie Martin à Joliette, nanti de quelques dollars en vue d'acheter deux ou trois livres. Dès l'entrée, au rayon des revues, j'avais pris le numéro de mars de L'atelier du roman, consacré à Philippe Muray. Dans le rayon littérature, j'ai hésité entre deux livres pour finalement porter mon choix sur No Country for Old Man, de Cornac — pardon, Cormac McCarthy. Le lendemain, je découvre la note du Stalker sur Le Grand Large du soir, livre auquel j'ai préféré celui de McCarthy. Deux jours plus tard, ma femme, qui devait repasser à la librairie pour acheter un énième Garfield pour son petit diable de 9 ans, reçut la consigne de me ramener pieds et poings liés Le Grand Large du soir. Voici déjà à quoi a servi au moins le texte de Juan : à me faire acheter le livre dont son texte traite. Je ne l'ai pas lu encore, mais parcouru. Je connais bien Julien Green, auteur pour moi inspirant. Il y a peu, ma femme me demandait de décrire en deux ou trois mots son style, et je n'ai rien trouvé de mieux que de comparer l'atmosphère particulière de ses romans à celle de Wuthering Heights, d'Emily Brontë : une atmosphère de sourdes, violentes passions dans un contexte social, moral et spirituel austère, donc étouffant. 
 
Juan, comme souvent, introduit son texte par une épigraphe — ici, en l'occurrence, une citation remarquable tirée du livre en question. Une épigraphe, selon le TLF, est une « citation placée en tête d'un écrit pour en suggérer le sujet ou l'esprit ». Non seulement l'épigraphe est magnifique (est-ce une surprise ?), mais elle suggère précisément ce dont Juan parle dans son texte : la nostalgie des jours en allés que réveillent certaines lectures, la raréfaction du caractère, id est de l'individu, zombifié par une société postmoderne qui préfère à la qualité et au plein la quantité et le vide, la nouvelle Babel qui s'élève à l'horizon et à l'horizontale — soit l'oubli, ou plutôt la perte de ce qui seul fonde un homme digne de ce nom : l'esprit, l'âme, la « touche divine », pour le dire à la manière d'un slogan publicitaire. 
 
Le texte proprement dit commence comme suit : « J'ai été quelque peu troublé par ma lecture du Grand Large du soir, le beau journal que Julien Green a tenu durant les deux dernières années de sa vie, comme par le fait de reconnaître, au hasard d'une rencontre, le visage d'un ami perdu de vue depuis des années, dont les traits se seraient lentement estompés. Et, avec la réapparition de ce noble visage, c'est toute l'atmosphère des années que l'on croyait oubliées qui se lève, à la brune, et vient hanter notre sommeil. » Très bel exorde, ou bien je suis un veau. Malheureusement pour les détracteurs du Stalker, la suite est de la même veine. Ce sont des textes pareils qui, moi, me donnent envie de lire.
 
Didier Goux, qui considère Asensio comme un bateleur monomaniaque et logorrhéique, un terroriste forain spécialisé dans le jet d'étrons fumants, une énorme tête pattue comme Bosch en a tant peint — refuse de voir ce que Juan lui donne pourtant par brassées dans ce texte : des preuves que le monstre, s'il est parfois bien virulent (et avouez, chers détracteurs, que vous lui fournissez de quoi l'être, en quantité industrielle), n'est pas un monstre froid agité de tics et parcouru en permanence de fièvres coprolaliques, un hyperintellectuel dénué de toute sensibilité. Bien entendu, ce n'est pas chez lui la première attestation d'une sensibilité mélancolique, et mélancolique parce que profonde, primordiale (si l'on veut bien noter que primordial se rapporte aux origines, aux fondements, avant de signifier important). Je parle bien de mélancolie, non de spleen ou de vague à l'âme — de mélancolie au sens religieux du terme, affection de l'âme et non de la psychè, ce que l'on nomme acédie, soit l'état d'une âme rongée par le doute, qui a perdu la foi mais pas son souvenir, qui ne se console pas d'une telle perte ni ne se résigne au vide, à l'absence. Là où d'aucuns diagnostiquent peut-être une pathologie, à tout le moins une débâcle, telle celle, piteuse, d'un gnou embourbé que sa détresse enlise à chaque mouvement davantage dans la fange — je vois le geste, la beauté du geste, l'effort, le superbe, le noble effort, et surtout la conscience, aigüe, la vigilance, la constante, terrible lucidité d'un être qui, au moins, a le courage d'affronter ses démons, au lieu de les noyer dans le stupre, l'alcool, le bavardage mondain, les claquettes, le jogging, la septième ou huitième vision de La grande vadrouille, comme relaté ici.
 
Ne voit-on rien ou ne veut-on rien voir ? A-t-on décidé, une fois pour toutes, que le bonhomme Asensio était, au pire, un pouacre, au mieux un agité du bocal atteint de nervosisme ? Les preuves qu'il donne de la qualité de son étoffe sont là, dans la Zone du Stalker, accessibles à tous et à chacun, pour autant qu'on se donne la peine de chercher un peu (car s'il pleure, c'est au-dedans, il ne sème pas à la volée ses larmes de rage, parce que chez lui, sans doute, le tempérament sanguin prédomine et qu'il possède au surplus cette dignité aristocratique qui lui défend de braire en public, voire cet instinct des vieilles bêtes hiératiques qui leur dicte de ne pas offrir ce qu'ils ont de plus précieux à la voracité des porcs) — pour autant qu'on veuille, avant de juger et de condamner un homme pour ses excès de colère, ses fredaines et ses turpitudes, en comprendre la motivation profonde, au lieu de s'arrêter aux effets. Un chien ne mord jamais sans raison. C'est parce qu'il menaçait de me mordre sans raison apparente que, naguère, j'ai cherché à comprendre ce roquet-là, plutôt que de lui envoyer au visage le contenu de mon écuelle, quand lui attendait sans doute une réplique, un crachat, une baffe — réactions qui lui eussent prouvé qu'il avait affaire une fois encore à un plus roquet que lui, à un vulgaire et très épileptique passant dominé par ses affects, tout en nerfs, en bile et en écume, sans âme.
 
Le texte que Juan consacre au Grand Large n'est pas une critique à proprement parler, en ce sens qu'il ne recense pas tous les thèmes abordés par Green. Il nous donne le fruit d'une décantation, la quintessence donc, met en lumière le substrat d'un homme au crépuscule de sa très longue vie. Green, non pas vieillard aigri, baderne impotente, mais vieil hidalgo que la grâce n'a jamais cessé d'éclairer, sauf qu'avec l'âge et l'expérience, la vue large que permettent le retrait, l'usure des passions chimériques (l'amour, le succès, la gloire, etc.), cette grâce s'est doublée d'un capiton, a gagné en gravité ce qu'elle a perdu en légèreté, et le regard de cet homme, intérieur désormais, est un regard téléologique sur lui-même, l'homme Green dans sa chair putrescible, mais aussi et surtout sur une civilisation, une qualité d'homme que guette l'extinction. 
 
Sa lecture de Green fait affleurer à la mémoire du Stalker des souvenirs oubliés. La lecture a ce merveilleux pouvoir de susciter jusqu'aux fantômes que l'on croyait disparus à jamais. Ceux du Stalker ne sont pas oiseux, puisqu'ils sont liés à de plus anciennes lectures de Green, précisément. Il lui en est resté quelque chose de diffus, une sensation de touffeur qu'il prête aux chaleurs aoutiennes de l'époque où il lisait Green avec fièvre, mais qui, j'en suis sûr, pour avoir éprouvé de semblables sensations avec le même auteur, en plein hiver parfois, émanait davantage de l'atmosphère propre aux romans de Julien Green, romans qui ont cette vertu de faire monter la température interne, tant la tension y est forte, la tension intérieure des personnages bien plus que le suspense de ses récits, qui n'en manquent point toutefois.
 
Juan reste donc sur une sensation toute physique, mais diffuse, de touffeur, accompagnée d'un malaise ressenti comme un vide dont il cherche la cause. Non, ce n'est pas « la perte des êtres autrefois aimés » qui le poigne, c'est autrement plus grave, plus douloureux : c'est la surabondance du creux chez « l'homme » moderne, ce vide pléthorique, cette absence de soi qui caractérise le postmoderne primate qui a remplacé l'homme, absence qui résonne en lui à la manière d'un gong sous les voutes désertées d'une cathédrale à l'abandon, où nul, par conséquent, ne prie plus désormais. Aux prières jadis murmurées, aux claires voix d'antan ont succédé les borborygmes du « langage oublié » (allusion à une magnifique chanson de Gérard Manset), les débris fracassés d'un rêve, que Juan et d'autres, les derniers hommes avant la nuit, contemplent désolés, tandis que les architectes du néant s'activent à construire, mais à l'horizontale, cette Babel creuse qui sera le doux, liquide, fœtal enfer de nos enfants, et qui l'est en vérité déjà pour une partie considérable de ce qui fut l'humanité.
 
Je vous plains, Didier Goux. Je me suis vu, lisant votre texte, vous montrant un coucher de soleil sur le Saint-Laurent, un soir d'aout, du côté de Rimouski, et vous me demandant, obèse : « En quoi est-ce intéressant ou neuf, cher ami ? » Mon cher Didier qui passez tant de temps à faire la bête, êtes-vous si rationnel, si peu subtil, si peu ouvert aux mystères, qu'il faille tout vous expliquer, y compris ce qu'un enfant comprend sans peine s'il ouvre les yeux, même si, au final, il ne peut mettre des mots sur ce qu'il a compris, faute de posséder le langage adéquat ?
 
Aux sots je peux expliquer certaines subtilités. Pour les aveugles, je ne peux rien, hélas !
 

dimanche, 08 avril 2007

J'enfonce le clou

Troisième et sans doute dernier acte de la pièce ratée des entrailles pourries de laquelle est sorti le gnome littéraire In Situ ! 
 
Rappel des actes précédents :
 
 
 
medium_crucifixion.jpgJ'enfonce le clou (Ygor Yanka à Nunzio D'Annibale, 13 mars 2004)
 
Amico,
 
Ta réponse à ma lettre est tombée en même temps qu'une lettre sèche et ironique de Raphaël. Il nous la joue à la chinoise, esprit supérieur et secret. Il fait son petit Debord en ce que Debord avait de plus déplaisant pour dérouter l'adversaire : il a tout compris, mais ne consentira pas à nous dire ce qu'il a compris. Tout juste ironise-t-il sur ma vieillesse et sur ma solitude actuelle. J'apprends ainsi que la masturbation ne rend plus sourd, mais idiot. Il confirme malgré tout entre les lignes qu'il avait bel et bien un dessein et qu'il n'est pas arrivé à nous l'inoculer. Il écrit : « Au sujet de la dive littérature, vous êtes l’un et l’autre en identité de vue, pas moi. Et il n’y avait manifestement pas de votre part désir de conciliation. » C'est curieux : nous étions quatre contre lui, et il aurait voulu que nous nous alignions sur ses positions ? Quant à notre manque de désir de conciliation, c'est vite oublier ta proposition de nous revoir le lendemain pour discuter. Selon lui, nous n'avions que l'intention de lui river son clou, voire peut-être de le ridiculiser aux yeux de Valérie. Sans doute est-ce cela qu'il appelle avec mépris comparer nos quéquettes. Comme si tout cela n'était qu'une question d'orgueil mâle, de préséance entre jeunes et vieux coqs. Raphaël imagine de la concurrence là où je ne voyais que de l'émulation, un peu à la manière de Joyce qui appelait son frère Stanislas « ma pierre à m'aiguiser ». Nous étions capables de nous bousculer sans nous envoyer à la face injures et crachats. La réelle amitié permet cela. C'est ce que nous faisons (ou faisions) avec Raph depuis cinq ans. Trois hommes, trois tempéraments, trois styles. Notre entente se faisait à travers l'énergie, la vigueur, la jubilation. Je voulais préserver cela. Je voulais que nous marchions de concert tout en gardant chacun nos spécificités. Raphaël aurait voulu que nous marchions de concert aussi, mais fondus l'un et l'autre dans un seul et même vêtement appelé Littérature, Verbe, Langage. Dès qu'il s'est avisé que nous refusions ce terne vêtement collectif, il a mis bas le masque pour nous chinoiser des prétextes sur le mode bredouillant. Et il s'en est allé visiter Paris au bras de son admiratrice au regard béant de gratitude intellectuelle et touristique ! 
 
J'ai tout de même aimé quelques femmes dans mon existence. Mon gout m'incline à ne choisir que des femmes de caractère, pas des sottes éperdues de vaine admiration devant mon prétendu génie. La Caroline de ma lettre (avec qui j'ai vécu trois ans) était un démon sensuel, elle m'aimait au physique et n'avait pour moi aucune espèce de considération intellectuelle, ce dont j'ai parfois souffert, je l'avoue. Je t'ai touché un mot de ma rencontre avec elle. Je prétendais la séduire en lui parlant de Nietzsche et autres philosophes, avant de m'apercevoir soudain qu'elle fixait moins ma pensée que l'échancrure de ma chemise ou mes bras velus. Une baffe que j'ai prise là, qui m'a conduit depuis à adopter toujours, avec une femme, la stratégie érotique. Raphaël, que j'ai pu voir à l'œuvre, pratique tout autrement. Il joue à l'intellectuel. Je l'ai vu une fois ahurir une jeune personne en lui citant et récitant Bossuet, saint Augustin, Sade et Sollers. Son verdict à elle a été qu'elle n'en avait rien à foutre. Et toc ! Voilà une femme. Lorsque, après la soirée Artaud (1), j'ai entrepris de lutiner la jolie Kathleen, j'y suis allé très fort. Sachant quel déplaisant baratineur peut être Olivier, son ami, j'ai fait tout le contraire en parlant non de ma cervelle ou de mes idées philosophiques, mais de mon pif, de la manière dont je m'en sers pour dénicher des odeurs sur le corps d'une femme. Et j'ai décrit ces odeurs, avec gourmandise. Et crois-moi, je suivais dans son regard la progression du poison que j'instillais dans ses veines (je sais aussi que ma voix est un atout non négligeable auprès des jeunes personnes). Quelques jours après, je l'appelais au téléphone. Elle a reconnu que je lui plaisais beaucoup, mais que, hélas ! elle était avec Olivier depuis peu de temps et qu'elle n'avait pas envie de jouer. Je lui ai répondu que moi non plus et que j'avais bel et bien l'ambition de lui prouver qu'elle était plutôt une femme pour moi que pour Olivier, qu'il suffisait pour qu'elle s'en rende compte qu'elle passe au moins une soirée avec moi à discuter, en tête à tête, chez moi, sans malice. Je la connais un peu depuis quatre ans (elle avait 16 ans à l'époque) et j'avais perçu chez elle, outre une intelligence certaine, un très plaisant petit démon de sensualité. Or, je sais qu'Olivier de ce côté-là n'excelle pas. Sous la couette, c'est un précieux, en adoration devant la Féminité (comme l'autre devant le Langage). Il séduit facilement des femmes, mais il n'assume pas toujours, et très vite s'ahurit des audaces féminines sous la couette (son côté italien sans doute, prérogatives masculines). Moi, j'ai l'art d'exciter chez une femme ses pires démons, et j'adore ses audaces, ses initiatives. Quand je fais l'amour avec une femme (avec, non à), c'est avec cette femme-là que je fais l'amour, non aux Femmes. Je n'ai pas envers les femmes d'admiration excessive, et je ne les prends pas pour plus mystérieuses qu'elles ne sont. Et je crois qu'elles m'en savent gré, de les prendre pour ce qu'elles sont, des corps, non des images, des odeurs, non des idées. Pas d'adoration, donc pas de mépris. De l'amour, de la passion, de la chair, jusqu'à susciter l'esprit. Bref, ne voulant pas forcer la main à la jeunette, ne voulant pas davantage me battre en duel avec Olivier, et comme, surtout, elle avouait un trouble à mon égard, je lui ai suggéré de réfléchir une semaine. Si elle ne m'appelait pas au bout de la semaine, je considérais qu'elle avait choisi Logos contre Éros. Elle ne m'a jamais rappelé. Je n'en suis pas affecté outre mesure. Je l'ai revue depuis. Je parle avec elle du temps qu'il fait, de football. Elle ne doit plus s'attendre à ce que je lui serve de l'Éros et des flatteries à la louche, puisqu'elle a choisi. Un truc tout chaud qu'on néglige, forcément ça refroidit.
 
Tout ça pour dire que je n'ai jamais cherché à fasciner une femme intellectuellement, à jouer avec elle au pédagogue, au petit maitre ès verbosités. Ce n'est pas le cas de Raphaël. Au Nouvel An, j'ai passé chez eux cinq jours. Ils se disputent les trois quarts du temps, violemment et, chose gênante, me prennent à témoin. Raphaël démontre à quel point Valérie est stupide, en des termes catégoriques et coupants. Il a raison, hélas ! Mais pour le style, il repassera. Je me demande parfois ce qu'il fait avec elle. L'amour ? Ça doit arriver, encore que l'année dernière, au printemps, Valérie est venue chez moi se plaindre qu'il ne l'avait plus touchée depuis trois mois, qu'elle n'en pouvait plus de se branler. Alors il lui parle d'Artaud, des Chinois, du Verbe, et elle feint de s'intéresser à ces choses, par vanité. Pour elle, c'est flatteur d'être la compagne d'un homme si remarquable. Et peu importe qu'elle ne saisisse pas le huitième de ce qu'il raconte. Toi et moi pouvons dire que Raphaël est intelligent, parce que nous nous intéressons aux mêmes choses, y réfléchissons beaucoup, entre deux câlins, trois bières et six clopes. Nous pouvons le louer pour telle réflexion, et lui tenir tête s'il délire. Valérie, elle, l'admirera toujours, quoi qu'il dise, sottises ou sublimités. Elle n'a pas les moyens intellectuels de le confondre si besoin est, et ne veut pas s'en donner. Elle voudrait, mais ne peut point. Parce que cela ne l'intéresse tout simplement pas, ce qu'elle refuse de reconnaitre. Caroline n'avait aucune prétention intellectuelle, bien qu'elle fût naturellement plus cultivée que Valérie, moins sotte, moins snob aussi. Elle jouait sa partition, pensait ce qu'elle pensait sans s'informer auprès de moi si elle avait tort ou raison de penser cela. Et je l'aimais pour ça aussi, son naturel, sa franchise, son dédain. Elle était mon sublime équilibre, mon rappel à l'ordre des choses terrestres, moi qui phosphore de l'aube au soir. Je la prenais d'égal à égale, non de haut, comme le fermier regarde une dinde. Et je lui ai toujours su gré d'opposer à mes constructions intellectuelles sa présence charnelle. Je suis un affreux bavard. J'avais dit à Caroline qui s'en plaignait parfois, qu'elle possédait une arme efficace contre mon bavardage : son sexe. Je parlais, jusqu'à ce que Caroline, lassée, me dise : « Viens me lécher. » Et je me précipitais groin en avant, oubliant du même coup ce dont je parlais. Elle avait ainsi l'art de dynamiter somptueusement mes cocasses monologues. Elle n'avait qu'à me dire : « J'ai envie de faire pipi ! » Je comprenais ce langage. Et de lui répondre : « Ça tombe bien, j'ai soif. » Géant !
 
Valérie est sottement prétentieuse. Ses parents sont de détestables parvenus, riches à claquer, mais sans culture, dénués de gout comme de sensibilité. Tu les verrais, tous les deux constipés comme jamais un pape ne l'a été, tu comprendrais tout de suite et éclaterais de rire. Valérie n'est pas comme eux, et pourtant si. Elle est fascinée par le luxe, le luxe matériel, non intellectuel. Elle s'endette en achetant des meubles à crédit, des meubles qui ont l'air d'époque et qui ne le sont pas. Elle voudrait être une grande photographe sans jamais faire de photos, car cela demande de la patience, de la volonté, de la passion, du travail. À l'entendre, elle est toujours fatiguée, ou bien n'a pas le matériel qu'il faudrait. Et donc elle est frustrée, forcément, d'autant plus qu'elle voit son Raph se donner les moyens de lire et d'écrire (comble de l'ironie, il est meilleur photographe qu'elle). Ah oui, elle a un gosse. Mais ce gosse, c'est elle qui l'a voulu, et elle se l'est fait faire pour s'attacher l'homme (elle me l'a avoué un peu avant de tomber enceinte, me parlant des femmes comme de salopes ayant le cruel pouvoir de retenir un homme à travers l'enfant). Un caprice. Elle préfère Portishead à Bach, mais elle écoute Bach avec Raphaël, parce que celui-ci ne goute que les choses sublimes. Et quand elle vient chez moi seule, elle choisit toujours dans ma discothèque ce qu'elle aime en vérité : Portishead, Radiohead, Cure, etc, comme tu as pu le constater chez moi. Il y a quelques années, je faisais l'éloge à Raphaël de Cecilia Bartoli. Il ne lui trouvait que des défauts, même physiques. Et voici que depuis quelques mois il n'est plus question que d'elle, parce qu'il l'a vue à la télé dans un concert Vivaldi à l'Opéra de Paris, et Sollers était au troisième rang ! Et voici maintenant que Bartoli est sublime, belle et géniale. Et Valérie d'enchérir. Ben tiens ! Je suggérais à Raphaël de lire Jean-François Revel pour sortir un peu du gauchisme où il pataugeait. « Revel ? Beuh ! l'affreux libéral ! » Je souhaitais qu'il lise au moins La connaissance inutile pour comprendre un certain état de la pensée de gauche à la mode Duras et autres canailles. Il n'a pas lu ce livre finalement, mais Les plats de saison. Et le voilà, un soir chez Olivier, à nous faire l'éloge du libéralisme, des Américains, en répandant sur la gauche les pires ordures, justement ce qui, moi, me déplait chez Revel, sinon très intègre philosophe, et plume excellente. Il est vrai que cela lui a permis ce soir-là de se disputer méchamment avec Olivier, son habituel faire-valoir, surtout quand je croise dans les parages. 
 
Lorsque je l'ai rencontré, il écrivait Physique du temps. Le fond, l'énergie, la force, tout y était. La forme laissait à désirer, des phrases mal construites, diluant l'idée au lieu de la mettre en valeur, et surtout la ponctuation. Il ponctuait à la manière Sollers dans Paradis, sous la fascination duquel il était. Je lui disais de laisser tomber ça, que d'ailleurs Sollers imitait là Joyce dans Finnegans Wake ou Pierre-Albert Birot dans Grabinoulor et que cette façon d'écrire était datée, non justifiée dans son livre. Il s'est un peu amendé dans son Tombeau de Nanaqui, mais il ne ponctue pas dans l'art. Il y a deux manières de ponctuer. La première est syntactique, donc logique et rigoureuse, la seconde est rythmique, qui vient en complément de la première et subjective. Nous discutions de cela encore en novembre, et je lui recommandais de lire Chardonne pour en apprendre davantage sur cet art, in situ (2). « Chardonne ? Beuh ! un fasciste ! » Fasciste ou pas (et Chardonne ne l'était pas), il n'en reste pas moins que personne en français ne maitrise comme lui l'art de ponctuer, et c'est pourquoi j'incitais Raphaël à le lire. Il n'avait qu'à prendre au hasard un livre du Charentais dans ma bibliothèque. Quelques jours avant la soirée Artaud, je vais chez lui, ici, à Liège. Sur sa table, un énorme traité sur la ponctuation. Et voici maintenant Raphaël qui met partout des points-virgules, pas toujours très heureusement. Demain il lira Goethe et mettra de l'allemand partout...
 
Curieux grand stratège qu'un rien influence, la moindre suggestion d'un caporal retraité... Il ferait mieux, comme moi, de reconnaitre ses faiblesses et d'en jouer, au lieu de se prendre pour un Chinois énigmatique. Il n'est pas insensible, mais il feint de l'être. Il lui est arrivé de perdre la face, comme n'importe qui, et ça le rend plus aimable que sa Haute et Froide Attitude. Quand il dit, dans son portrait, qu'il pense avec Borges que le moi n'existe pas, il bouffonne et sait qu'il bouffonne. Il veut dire par là que son moi n'est pas un problème, qu'il est au-dessus de la mêlée psychologique, qu'il pense purement, non avec ou contre ses affects. À jeun, c'est peut-être vrai. Le problème est qu'il aime boire, et que buvant il s'attendrit, et qu'attendri ses démons le rattrapent. Alors il devient aimable. Il parle de sa mère, de son enfance, de cette femme plus âgée, pieuse et sensuelle, qui l'a initié, lorsqu'il avait 15 ans, au christianisme et à l'amour. C'est tout de même plus plaisant à entendre que de barbantes injonctions sur le Verbe et la Littérature. Au cœur de la nuit, Raphaël est touchant. Et puis soudain, comme s'il se rendait compte de sa « faiblesse », il change de ton, devient mordant, parfois cynique, voire carrément méchant. Je lui ai toujours tout pardonné, au nom de notre amitié. Ce temps-là n'est plus, non parce qu'il m'aurait blessé dans mon orgueil d'auteur, mais parce qu'il s'est fichu de nous, s'est comporté comme un rustre, lui, l'aristo autoproclamé. Je pardonne une faute de français, pas la grossièreté de l'étoffe, en tout cas pas chez un qui se prétend stylé. Sinon, ma foi, je goute tous les styles. Je préfère un boulanger sachant pétrir et cuire le pain à un aristocrate de série B au jabot souillé de jus d'araignée.
 
Une lettre bien médisante, mais à chaque heure son coup, et à chaque homme son dû.
 
J'insiste pour que tu me fasses parvenir ton « manifeste » (3). J'ai aimé ce ton, cet art qui t'est propre de badiner tout en portant le fleuret là où ça fait mal. On pourra dire dans cinquante ans : « Ce gai luron tout en célébrant Maria exécutait Blanchot. » On en redemande. Le style est enlevé, la plume allègre, le propos frondeur. Ce sont de très plaisantes unzeitgemässe Betrachtungen, comme eût dit l'homme de Sils-... Maria ! 
 
Je répondrai à Raphaël, sans doute brièvement. Dès que ce sera fait, je t'enverrai sa lettre et ma réponse, mais sans le mettre au courant, et pour la documentation de Maria notre archiviste. Je joindrai à ma réponse la lettre de David. Pas envie de mettre tout ça sur le site. Sur le site, je ne mets que nos discussions relatives au projet. Raphaël me confirme qu'il se retire. Je lui laisse quelques jours de réflexion. Je pense que nous sommes obligés de poursuivre, même sans lui (sans quoi il triomphe, se croyant indispensable). Je ne suis pas du tout opposé, même s'il se retire vraiment, de prendre en compte, s'il nous en donne l'autorisation, son extrait du Tombeau, qui est tout de même un bon texte. Que l'homme nous ait déçus par son comportement ne doit pas nous faire voir sa peinture en noir. Nous ferions ainsi d'une pierre deux coups : publier un bon texte, et prouver que nous ne sommes pas bassement mesquins. S'il confirme encore une fois son retrait, je ferai avec lui comme avec Jérémie en modifiant le mot de passe d'accès au site. Il n'y a pas de raison qu'il continue à nous suivre, alors. Ce n'est pas nous, mais lui qui s'est exclu. 
 
Pensant à ce projet qui continuerait entre un Belge et deux Parisiens, je me disais que ce serait nettement plus facile pour nous si j'habitais Paris. Hier, j'ai passé sur le Web quelques heures à éplucher les petites annonces pour voir s'il était possible de trouver un boulot. C'est désespérant. Gravir à mains nues l'Himalaya me parait plus fastoche. Et encore même j'en trouverais un, cela ne règlerait pas le problème du logement. Et dire qu'il y a trente ans, il suffisait de prendre sa valise et de s'installer... Paris se trouve pourtant sur la route du Portugal. C'est la bonne direction. En plus, j'y ai des amis. Écrire à Marcel Moreau, jadis correcteur au Monde et voir s'il y a encore moyen de trouver une telle place grâce, peut-être, aux relations qu'il aurait pu conserver ? Vous ne connaissez pas une belle et riche femme crevant à Paris de solitude et dont le rêve serait de fumer du belge ? Elle aurait par exemple du poil aux mollets, et à cause de ça ne trouverait pas d'homme. Ça tomberait bien : j'aime ça, les poils aux mollets chez une femme ! Il faudrait juste s'assurer qu'elle ne travaille pas au bois de Boulogne, qu'elle ne porte pas entre les jambes un vilain saucisson et deux coucougnettes, même roses et dodues ! Parce que, hein, bon, Paris vaut peut-être bien une messe, mais son curé vaut mieux qu'un chapelet d'infamies. 
 
Je te salue bien bas, maraud. Mes plus empressés hommages à votre Altesse et Souveraine, reine du Brésil et des 7 Lézards (4) !
 
Il stupido Belgio.
 
PS — La Bourse du Commerce, cette rotonde à la pointe du Jardin des Halles, a été construite sur l'ancien emplacement de la halle aux blés. Quant au Jardin des Halles proprement dit, il a bel et bien été établi sur l'emplacement des pavillons Baltard, démontés sous Pompidou, ce triste sire. Au temps de Zola, grouillait là le « ventre de Paris ». C'est fascinant. La maison de Nicolas Flamel, rue de Montmorency, est en vérité la plus ancienne maison de Paris : 1407. La pensée que Villon est passé devant me trouble énormément. Dans la même rue, au n° 5, se trouve un hôtel où Théophile de Viau, ce magnifique poète et libertin, aurait été hébergé et protégé. Non loin de chez toi se trouve la Tour Jean-Sans-Peur, la plus ancienne construction militaire à Paris, adossée aux remparts primitifs de Philippe-Auguste. Moi qui suis un toqué des ducs de Bourgogne, j'ai loupé ça. Faudra que je revienne. Aimes-tu l'histoire ? Moi, j'adore. Ce que j'aime dans une ville, c'est son âme, et partout je la traque. Profondeur historique et présent. Je hais les touristes, mais j'adore flâner, déambuler, comme nous l'avons fait dimanche. J'ai agrippé dans mon souvenir mille images, visages, morceaux de ciel et fragments d'architectures, et nous ne cessions de parler cependant, femmes et littérature. Bref, de la bonne et délicieuse vie. Pour ta gouverne, depuis que je suis rentré, je suis sorti deux fois, pour aller faire mes emplettes au supermarché du quartier. Impossible de croiser à Liège les fantômes de Villon, de Viau ou de Jean-Sans-Peur. Par contre, des imbéciles et des épaves, ça gicle ici...
 
Notes
 
(1) - En janvier 2004, à Liège, à L'An Vert, eut lieu une soirée lecture/théâtre articulée autour d'extraits du Testament d'Artaud, de Raphaël Denys. Lecteurs/acteurs : Raphaël Denys, Nunzio D'Annibale, Ygor Yanka, Jérémie Sala. Mise en scène et sons : Claire Blach. 
(2) - En relisant cette lettre, je me suis dit que c'était peut-être chez moi que les zozieaux d'In Situ ! avaient pris le titre de leur revue. Nous avions arrêté un titre (lors de notre rencontre parisienne) pour notre revue avortée, mais impossible de m'en rappeler.
(3) - Les conséquences du nuage de Tchernobyl, texte de Nunzio D'Annibale qui eût été le manifeste de la revue coulée.
(4) - 7 Lézards, club de jazz de la rue des Rosiers, où Maria, la compagne de Nunzio, travaillait.
 
Illustration : photo extraite du documentaire de Jonathan Reed : The Quest for Truth : The Crucifixion.  
 
 

vendredi, 06 avril 2007

Lettera di Liegi (+ Nunzio reste de glace)

medium_bosch_detail.gifDans ma note précédente, j'ai raconté plus en long qu'en large comment un prétendu stratège chinois avait coulé un projet sans doute trop ambitieux de revue littéraire. Ces petits à-côtés de la littérature sont instructifs, s'ils n'intéressent pas tout le monde.
 
À la question que personne ne me pose, de savoir si je publie ces pièces par esprit de vengeance ou par inimitié, je réponds franchement non. Nul doute, si j'étais resté en Europe, que l'on m'aurait demandé de prendre part au projet In Situ. Et ma réponse eût été négative. Je ne veux pas écrire « à la manière de » ni « dans la mouvance de », ni « sous le patronage de » (Debord, Sollers — entendu que ces deux-là auraient tout, absolument tout compris et qu'on ne peut plus penser sans constamment se référer à leurs mânes). Je combats donc In Situ et ses idées, sa rhétorique fumeuse, son intellectualisme bouffi, son hédonisme cocasse et gloussant. Mon opposition est littéraire et politique. In Situ est à l'exact opposé de ce que je voulais faire, de ce que je croyais pertinent de faire, avec le projet avorté. Ceux qui pensent que faire de la littérature c'est bavarder sur la littérature, ceux-là sont mes ennemis. Il se fait que parmi mes ennemis littéraires je compte trois excellents amis, trois hommes qui, dans la vie, sont bien moins chiants que lorsqu'ils écrivent (sauf le poète du trio — David Laurens Atria —, parce que, peut-être, justement, il ne se prend pas pour un écrivain, et lorsqu'il écrit, ce n'est pas en pensant qu'il fait de la littérature, ce n'est pas en se rêvant nouveau Debord, nouveau Sollers, nouveau Retz ou nouveau Gombrowicz). Au moins ce garçon-là, dont la cervelle n'enfle jamais et qui est intelligent en ceci qu'il n'éprouve pas le besoin de le démontrer sans cesse, a compris d'instinct qu'il ne faut point confondre expansion cérébrale de soi et littérature.
 
J'ai donc publié dans ma note précédente, après une nécessaire introduction, la lettre envoyée à Raphaël Denys quelques jours (le temps de la réflexion) après le lamentable échec de notre réunion parisienne. Dans l'intervalle, j'écrivis à Nunzio D'Annibale et lui confiai mes impressions. Il me répondit. Je donne ci-dessous ma première lettre (Lettera di Liegi) et la réponse que Nunzio me fit (Nunzio reste de glace). Je fais suivre cette lettre d'un addenda. Je réserve pour une troisième note (la dernière à ce propos ?) ma lettre (à N. D'Annibale) J'enfonce le clou.
 
...
 
Lettera di Liegi (Ygor Yanka à Nunzio D'Annibale, 10 mars 2004)
 
C'est toujours pour moi très pénible de rentrer en Belgique après une escapade parisienne. Les gens ici sont infâmes de laideur, et tout est lent, malade. J'aime les visages et la variété des visages. Le visage liégeois est de papier mâché, grisâtre, funeste. Pas de quoi brosser de plaisants portraits. À Paris, rue des Rosiers, j'ai vu en quelques minutes plus de physionomies intéressantes que je n'en pourrais voir ici en un an d'observation assidue. Je n'ai pas pour Paris cette fascination imbécile et snob qu'a Valérie, mais Dieu que je voudrais y habiter ! Rien ne me retient ici que la dèche.
 
Il m'en a couté 86 euros de rentrer seul par le Thalys, mais je ne regrette pas un seul instant ma décision. Je ne pouvais pas, après ce qui s'est passé, rentrer avec le couple de touristes belges, ni moins encore dormir chez eux dimanche (1). Raphaël ayant refusé le rendez-vous de 11 heures chez toi (2), je me devais, par réaction, de n'être pas à celui de 18 heures pour prendre le bus du retour. J'ai agi, contrairement au petit monsieur, en homme libre. Orgueil très bien placé, je trouve.
 
Toujours beaucoup de mal à comprendre cette volte-face dudit petit monsieur. Notre pur stratège (à l'entendre) s'est pris les pieds dans le paillasson de ses propres contradictions. Ses « justifications » bredouillées ne m'ont convaincu que d'une seule chose : c'est qu'il n'est pas, comme homme, à la hauteur de ses écrits, comme tu l'as d'ailleurs toi-même diagnostiqué. Ce doit être pénible pour lui : il vomit et conchie les « ressentimenteux » et les frustrés, et voici qu'il est accablé d'une femelle au snobisme hilarant, ressentimenteuse à souhait et frustrée ô combien. Il en est accablé tout en en jouissant, dirait-on. Aimerait-il cela ? Avec elle, il sera toujours beau et intelligent, quand bien même ne comprend-elle pas le tiers du quart de ce qu'il raconte. Le serait-il autant avec... Maria (3), par exemple ? Certainement pas. C'est l'évidence même. Je voudrais bien avouer avoir été peut-être ébloui dans mon jugement par la beauté singulière de Maria, mais de belles femmes, j'en ai approché des centaines qui ne l'étaient que plastiquement. Pour le reste : des guenons prétentieuses, poseuses, grossières et épaisses du bulbe rachidien. Tout ce que n'est pas Maria. Tout ce qu'est Valérie, en plus d'être ressentimenteuse et frustrée. Cette histoire des photos de David... Lamentable ! Madame voulait son heure de gloire, et tu n'as pas joué le jeu, vilain bonhomme ! Tu dois te souvenir qu'elle nous avait déjà fait le coup chez moi en voulant installer un débat sur les femmes (toutes frustrées, selon elle), alors que nous discutions de notre projet. Elle a réessayé chez David, croyant que Maria allait entrer dans son délire par solidarité féminine. Mais Maria n'a pas été dupe une seule seconde et l'a envoyée paitre avec autant de calme que d'élégance, en une phrase sans réplique. Du grand art ! L'hystérie fut promptement mouchée, renvoyée au néant. 
 
David est peiné, mais je lui ai recommandé d'être moins sentimental. Il est peiné de la tournure des évènements, mais aussi pour notre amitié, à Raphaël et moi. Car je chercherai pas à contacter Raphaël. Je suis fidèle en amitié, mais là, j'ai un peu le sentiment d'avoir été trahi au moment où je m'y attendais le moins. Trahi, donc poignardé. Yanka pas maso. Je peux certes revoir Raphaël et passer avec lui de longues heures à discuter, mais il a introduit dans notre relation un soupçon que je ne suis pas près d'oublier et qui fera de moi désormais un ami méfiant et certainement très ironique. Qu'est-ce qui lui a pris ? Jalousie ? S'est-il senti mis en infériorité par son envie de bavardage verbeux et pensif alors que nous étions d'accord pour discuter plutôt des aspects pratiques ? Il a mal pris le fait que je dénonce sa tendance à l'autocratisme (qu'il nous reproche par ailleurs) ? Aurais-je touché là un point sensible ? Je connais le bonhomme et plus d'une fois j'ai perçu chez lui le désir d'être un conducator, à la manière Debord ou Breton. Beaucoup de personnes le lui reprochent d'ailleurs, à tort parfois, parce qu'il fume d'énormes cigares et porte volontiers le gilet et la cravate, comme un important de ce monde. On ne juge pas quelqu'un sur de si faibles indices. Son intellectualisme me fait frire parfois, et je ne le lui ai jamais caché (lire à ce propos nos correspondances dans la partie publique de mon site). A-t-il cru qu'il m'avait enfin mis dans sa poche ? Et voici que nos divergences éclatent au grand jour. Je suis pour une littérature sensible (mais non sentimentale !) et lui pour une littérature pensive. Je pense à mes personnages, et lui à ses idées. Je n'ai que faire d'une littérature qui pense la littérature. Je préfère décrire mes pantoufles.
 
Sa réaction suite à ma « lettera amorosa » me reste en travers de la gorge. Orgueil cette fois mal placé ? Plutôt incompréhension. C'est pourtant bien Raphaël Denys qui écrit dans son Tombeau de Nanaqui : « Au royaume du gland aphasique et du clito aphone il sera toujours bon de rappeler que l'amour n'est viable que verbalisé. » Qu'ai-je fait dans cette lettre à Caroline, sinon verbaliser mon amour d'elle ? Mais voilà : ce qui est permis au grand Artaud ne l'est pas au petit Yanka. Artaud peut écrire : « Tu sens bon. Tu es somptueuse et douce. Tu es inaccessible et très proche et toute menue », etc. — mais Yanka Ygor ne peut pas écrire : « Je t'aime hystérique, parce que tu es alors viscérale. Un magmagnifique. Quelque chose comme une femme-monde, déesse tellurique crevant la croute terrestre et brandissant ses foudres. » Pas assez littéraire. Comprenne qui pourra...  A-t-il déjà seulement écrit à une femme autre chose que des citations de Sollers, de saint Augustin, de Bossuet, entre deux pensées sur le Verbe et la Littérature ? On se le demande ! Ma lettre à Caroline (11 aout 96 et que vous trouverez dans la partie publique de mon site, si toi ou Maria voulez la relire à tête reposée) était intitulée Mon immortelle, mon impatience, mon souci — soit trois fleurs, mais aussi trois qualités. Aurais-je dû, pour complaire au petit bonhomme et obtenir son blanc-seing, ajouter  « ma pensée » ?
 
Je suis en colère, mais d'une colère froide. J'aurais pu lui pardonner de n'être pas au diapason, mais tout ce dédain et cette grossièreté finale pour couronner le weekend, ça me hérisse le poil vigoureusement. S'il est bon d'avoir du style en littérature, il est bon aussi d'en avoir dans son comportement, surtout quand on se prétend aristocrate. Décidément, non, je ne pouvais pas reprendre la route avec des touristes.
 
Merci encore pour les trois livres. J'ai achevé Jourde hier soir. J'avais lu déjà le journal de Klee il y a plus de 15 ans et en avais gardé bon souvenir (les journaux de peintres sont parfois meilleurs que ceux des écrivains). Je vais le relire. Tu remercieras aussi pour moi la reine Maria pour sa gentillesse, sa sympathie sans pose ni esbroufe, sa charmante simplicité, sa discrète intelligence et, si je puis me permettre, son magnifique regard : un millefeuille chaud parfumé au gingembre.
 
À te lire, cannibale !
 
The incredible Mister Y.
 
...
 
Nunzio reste de glace (Nunzio D'Annibale à Ygor Yanka, 12 mars 2004) 
 
Merci pour ta lettre. Merci pour l’éloge de la reine Maria, que j’approuve à cent pour cent. Ton analyse à propos de Raphaël me parait on ne peut plus juste. Surtout dans sa relation à la domination intellectuelle. Maria se rappelle de Valérie affirmant, vendredi soir, ne pas pouvoir lire le journal sans Raphaël. Ce qui est extrêmement grave. Cela me rappelle étrangement une lettre à Valérie, qu’on peut lire sur ton site. Tu avais déjà su voir ce défaut chez elle : s’en remettre entièrement aux hommes pour savoir ce qu’elle DOIT penser. Bref, tu la mettais en garde contre toute relation didactique avec un homme. Et comme tu as raison ! Car le didactique, c’est l’ennui, c’est l’école prolongée ! La mort ! Quand on ne s’explique pas, quand on ironise, on laisse cours à toutes les interprétations, et alors on ne peut plus s’en plaindre. Raphaël s’est surement aperçu d’un coup qu’il avait à faire à deux autres fortes têtes. Je ne choquerais pas David en affirmant qu’avec Raphaël il est dans l’admiration plus que dans l’affirmation de soi. Seulement, depuis ce soir-là, David lui-même affirme son désaccord, et avoue avoir perdu un peu de son admiration. Et cela, Raphaël — le bougre n’est pas tout à fait un imbécile — l’avait senti avant vendredi soir. Il était inquiet, peut-être, de l’admiration de David pour moi, de notre accord inattendu. Un jeu d’influence qu’il n’avait surement pas prévu, nous considérant probablement pour des Valérie bis, tiers et quart. Et quand on sait que je pense que Valérie n’a rien à apprendre de Raphaël, on imagine ce qui l’en est de nous trois. S’apercevant de cela, s’apercevant qu’il ne dirigerait pas la revue vers ses propres lubies, il s’est mis hors jeu. Mais j’avais déjà assez d’estime pour Raphaël ! Au point de mettre mon orgueil de coté en proposant une réunion le lendemain, pour avancer et non pour ruminer les mêmes choses. Réunion qu’il refusa, préférant un tourisme intellectuel que je conchie. Valérie a surement plus d’aptitudes que nous à avaler du charabia comme le nectar des dieux. Là réside tout son intérêt pour le sieur Raphaël, qui est un professeur qui s’ignore. Je l’imagine en adoration devant ses petites élèves en jupettes, et elles lui répétant : « Redites-nous ça, Professeur Denys, nous n’avons rien compris, c’était tellement beau et élevé. » Et lui, bandant, de répéter son charabia.
 
Quant à Debord et à son prétendu dirigisme, je n’y crois pas trop. Breton, il est vrai, a laissé le surréalisme vivoter sans passion, s’académiser, si tu veux, ce que Debord a toujours réussi à éviter. Et ton geste ressemble étrangement au style de Debord, geste magnifique, soit dit en passant, qui ne fait que confirmer toute mon estime pour toi.
 
Quant à Raphaël, à moins d’un miracle, je n’estime plus que ce qu’il écrit. Je lui laisse encore deux ou trois jours pour réagir, notamment à la lettre de David (ci-jointe). Un miracle, ce serait une réaction claire, nette et précise, presque un aveu. Dans le cas contraire, je ne veux plus en entendre parler. J’espère seulement que ses textes ne finiront pas par lui ressembler.
 
David interprète les choses autrement. Raphaël aurait été vexé par nos emails, et surtout par ta saynète et l’hypothèse du dictateur. Peut-être. Mais quel manque de réaction, et sous quel grandiose prétexte ! Chinoiserie stoïcienne qui n’a rien à voir avec Lao-Tseu et compagnie ! Sous prétexte de « tempête dans un verre d’eau », et autres raphaëleries ! Quel manque de stratégie, quelle sentimentalité ! Au lieu de nous prouver le contraire, M. Denys devient exactement le personnage de ta saynète, la nature imite l’art ? Trop c’est trop ! Quel manque de savoir-vivre ! Il se croit au Paradis et il est en Enfer, ce sera ma conclusion.
 
Maria te renvoie une série de compliments extrêmement sincères. Sais-tu que rien qu’avec tes lettres et autres interventions, elle avait déjà affirmé une préférence pour toi ? La force du style, qui nous décrit mieux que la description ! N’est-ce pas ?
 
À bientôt, j’en suis sûr, ami, Liège ne te mérite pas ! Je bois un café à ta santé !
 
Nunzio le zionun oiznuné ! Et Maria l’excellentissime !
 
... 
 
Addenda 
 
Nunzio D'Annibale et moi étions ainsi sur la même longueur d'onde pour condamner les desseins inavoués et les méthodes du « stratège » pékinois. Nous sommes restés tous les deux bons amis avec Raphaël Denys. Lorsque, début 2005, ce dernier a reçu chez lui un appel favorable de Philippe Sollers pour son manuscrit (Le tombeau de Nanaqui, devenu Le testament d'Artaud), je l'ai félicité chaleureusement. Je rappellerai au passage que je suis l'auteur de la première critique — laudative — du Testament d'Artaud (dans le Journal de la Culture). Je n'ai donc pas gardé rancune à mon ami... sauf que je me suis juré de ne plus jamais travailler avec lui sur un semblable projet.
 
En juin 2005, je laisse la Belgique à ses moules. Moins d'un an plus tard, j'apprends par un mail de David Laurens Atria que mes trois ex-partenaires lancent une revue : In Situ. Je la découvre et constate, effaré, triste, rigolard enfin, que son contenu correspond à tout ce que nous ne voulions pas faire avec le précédent projet : des sollerseries. Que s'est-il donc passé ? C'est simple : le chat Yanka parti, cet empêcheur de grignoter et d'obscurcir en rond, la souris chinoise Denys a remis les deux autres au pas. Il faudra un jour que je dénombre ceux qu'il a chinoisés, et c'est presque une armée déjà. Comment fait-il ? Eh bien, il parle de littérature et d'art, sans cesse, en étourdissant ses proies à coups de références et de citations (rarement pertinentes, j'en sais quelque chose). Comme il a soin de ne choisir ses victimes que parmi les demi-imbéciles et que ces derniers pullulent (en Belgique surtout, à Liège plus encore, à cause de la drogue, de la boisson et du socialisme qui font là-bas des ravages), les candidats à l'hébétude finale se pressent au portillon.
 
Notes
 
(1) - R. Denys habitait alors de manière intermittente chez son amie dans la région montoise. Nous avions pris à Mons le bus pour Paris. Nous devions rentrer en Belgique de même et je devais, comme la veille de notre départ, dormir chez eux, ne pouvant rentrer le soir même à Liège par le train.
(2) - Notre réunion, houleuse dans sa partie finale, s'était achevée à l'aube. Bon prince, et se doutant peut-être que la boisson ingurgitée en masse (les deux gaillards ayant carburé au whisky) avait pu mettre en pelote deux ou trois nerfs très sensibles (surtout chez les grands mâles toqués de littérature), Nunzio D'Annibale avait proposé de nous revoir vers 11 heures chez lui. Raphaël Denys avait décliné l'offre et il la déclina encore à l'heure dite quand notre émissaire, le très conciliant David Laurens Atria, rentra bredouille d'une mission diplomatique. Raphaël Denys craignait évidemment d'être à nouveau mis en minorité et ridiculisé aux yeux de son amie. Il avait donc, pour rétablir auprès d'elle son prestige écorné, programmé une visite à Beaubourg (où personne ne le contredirait s'il proférait des âneries, et où ses obscurités seraient bues comme pures lumières).
(3) - Maria de França e Silva, la compagne — actrice — de Nunzio D'Annibale et ancienne petite amie d'un écrivain français très connu. Apparait dans Podium, le film de Yann Moix. 
 
Illustration : Jérôme Bosch, Sorcières et démons (détail). 

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