vendredi, 01 juin 2007

Maleak I

Y. Yanka à Montréal (vieux port) — mai 2007Je ne manque pas d'un certain toupet. Je vais avoir 45 ans (je n'en crois rien, mais c'est comme ça), j'écris depuis plus de vingt ans et je n'ai pas le moindre livre publié à faire lire. Je n'ai qu'une seule fois, sans insister, essayé de me faire publier. Un lecteur un peu mieux luné ce jour-là et j'étais chez Flammarion. Un jour, peut-être...
 
Je suis donc écrivain. Je pourrais être notaire, maçon, ventriloque ou bourreau. Je suis écrivain. C'est comme ça, je ne puis rien contre, non mon ambition (car j'en manque cruellement), mais ma nature. Et peu importe que je sois ou non publié, demain ou dans mille ans. Peu importe même que j'écrive. Je suis écrivain dans l'âme. Je pense en écrivain, et si je n'écris pas tous les jours, sauf quelques lignes indispensables dans mon journal, au moins je vis en perpétuel état d'écriture (un peu comme un cowboy qui aurait en permanence la main sur le Colt, sans en faire usage toutefois, ou rarement).
 
Écrivain. Ce n'est pas une posture, non. Je ne suis pas fier de cela. Ça me rend plutôt malheureux, car je suis incapable de m'intéresser à l'existence sans, non l'écriture, mais la pensée de l'écriture. Et j'écris dans ma tête, sans cesse. Mon œuvre virtuelle est colossale. L'œuvre réelle est un peu moins impressionnante. Il y a de quoi tout de même imprimer quelques volumes. Un jour, peut-être, tout cela sera confié au feu purificateur et je me brulerai la cervelle dans la foulée. La vie sans les mots, même s'ils ne sont pas imprimés, pas écrits, cela ne m'intéresse plus. Mes nombreuses passions sont liées à l'écriture (l'écriture et non la littérature). On m'ôte la perspective d'écrire et je cesse immédiatement de me passionner pour les choses de la vie en général et en particulier, même les plus étrangères en apparence à l'écriture.
 
Je ne me vanterais pas d'avoir le cancer. Je ne me vante pas non plus d'être possédé par le cancer de l'écriture et la seule idée d'être applaudi un jour parce que je suis écrivain me remplit de colère. C'est bien simple : je hais les écrivains. Je veux dire : je hais les bateleurs de l'écriture, les mondains du Verbe, les grenouilles d'encriers. Je les hais, ces buses qui ne savent pas écrire mais font de la littérature, ou croient en faire parce qu'elles sèment à la volée des noms de grands auteurs sanctifiés. Bossuet ! Rimbaud ! Voltaire ! Et les Béotiens de frissonner, à la fois de terreur et d'envie. On admire souvent moins l'œuvre que les auteurs. Les vedettes de la plume excitent moins, certes, que celles, puantes, du cinéma, de la chanson ou pire, de la mode. On voudrait être Johnny Depp ou Leonardo Di Caprio. Qui rêve, chez les petites gens, d'être Jean d'Ormesson ou Michel Houellebecq, figures assez bien exposées médiatiquement ? Je sais : les deux premiers sont jeunes encore et en plus d'avoir du talent, ils sont beaux. Il arrive toutefois aux écrivains d'être beaux. Amélie Nothomb n'est pas sans charme, une fois ôtés et jetés à la poubelle ses ridicules chapeaux. Elle est jeune encore et a du talent, en plus d'être assez loufoque. Je ne sache pas que beaucoup de jeunes filles, parmi celles qui n'écrivent pas (car toutes les jeunes filles n'écrivent pas, contrairement à l'idée répandue), rêvent d'être Amélie Nothomb plutôt que n'importe quelle connasse (le mot est faible) durablement moche pourtant comme Paris H. ou Britney S. Un acteur quand il disserte à la télévision sur sa marque préférée de confiture, c'est encore du cinéma. Il est dans le spectacle, comme le chanteur, même quand il lâche, d'un air pénétré, des inepties comme : « Tu sais, il est dangereux, hein, Sarko ! C'est la droite dure ! » L'écriture est une activité de l'ombre et de solitude. Les écrivains n'ont rien à faire sur les tréteaux.
 
Un jour, Dieu créa Houellebecq. Les Inrocks l'apprirent et coururent sus au nouveau phénomène des lettres. L'homme avait tout l'air d'un beauf quelconque, il sentait la clope, le vieux sperme et peut-être même le pipi, en hommage à Gros Dégueulasse. Sa voix était atone et ses propos incolores, tout comme son style. Raffarin plus tard représentera en politique la France d'en bas (on le fit croire du moins, parce que le bonhomme était inconnu et qu'on possédait de lui une insolite photo de jeunesse où on le voyait faire du rock et suer d'abondance). Houellebecq consacre en littérature l'avènement de cette France d'en bas (de Bordeaux ? de Nice ?) modeste, laborieuse et surtout, grise — celle-là même dont on sait qu'elle n'aime guère le savon. Comme si, soudain, la vraie vie entrait en littérature. Comme si la littérature jusque-là n'avait été, justement, qu'un cinéma avec ses vedettes maquillées et raides, raide comme l'était cet empoté de John Wayne. Houellebecq écrivait comme n'importe qui aurait pu écrire et parlait de choses très banales, assez vulgaires même, comme la masturbation compulsive ou la drague (régulièrement foireuse) de semi-vieilles quand on est soi-même semi-vieux, moche, bedonnant, et qu'on sent le linge de corps pas fréquemment changé, en plus d'être chauve, aigre et passablement con. Dieu révéla donc Houellebecq. Les Inrocks, fascinés par cette gueule de beauf rebelle, ce monument de grisaille stylistique (la marque d'un authentique et pur talent !), déroulèrent le tapis rouge et vidèrent les cendriers. Un micro fut tendu. Houellebecq y soupira, avant de faire « euh... » Deux doigts jaunis de nicotine grattèrent un sinciput et l'homme derrière le micro hurla que c'était génial, tellement vrai, tellement... woaw ! Trouant, quoi ! Houellebecq ne faisait pas de manières et c'était la marque du génie. Il écrivait tellement banalement des choses tellement banales qu'il devait être porté en triomphe et décoré dans l'heure. Justement, des manières, Houellebecq en faisait, mais pas de celles qu'on attend d'ordinaire d'un homme de lettres (il doit être lettré, fin, spirituel, suave, un rien pompeux et très légèrement ironique). Houellebecq, de toute évidence, ce n'est pas le salon du Wurtemberg. C'est plutôt le bar-tabac Chez Pascal à Lignières-Châtelain (Picardie, département de la Somme). Houellebecq était génial parce qu'il avait l'air con, comme tout le monde, comme vous, comme moi — sans l'être du tout (c'est ça l'astuce, car on n'éditerait pas un vrai con, tout de même !). Houellebecq, enfant du rock, faisait son Gainsbourg, son Renaud, en plus (faussement) crasseux s'il est possible, en plus terne, en plus inaudible à force de bafouillis. La face délavée, l'œil mort, les cernes, le cheveu rare (mal peigné qui pis est), l'haleine parfumée à la Gauloise sans filtre et à la Kronenbourg, furent un temps les irréfutables preuves du génie, selon Les Inrocks du moins et leurs jaunâtres séides.
 
J'ai lu Houellebecq. Je n'ai rien aimé chez lui. J'ai aussi lu Jean-Claude Pirotte, qui ne paie pas de mine non plus et qui fume et qui boit. D'où vient que deux lignes chez Pirotte me fassent enrager de n'en pas être l'auteur, tandis que je ne sauve absolument rien de toute l'œuvre de Houellebecq, à part quelques virgules, par charité chrétienne ? Ai-je déjà vu quelque part Pirotte se prendre pour Bob Dylan ? Non. Lui, le poivrot en cavale, l'ai-je déjà vu faire le pitre à la téloche en se prenant pour le fils caché de Buster Keaton et d'Annie Girardot ? Jamais. Ses livres ne sont pas épais et parlent de choses apparemment triviales (la Bourgogne et le bourgogne sous la pluie, pour résumer). Mais chacune de ses phrases est précieuse comme un rubis, bien qu'il écrive sans emphase. Qu'il parle d'une quelconque Hollandaise ou d'un soir pluvieux de février à Rethel, Pirotte célèbre la vie, même et surtout quand elle est triste, comme elle a l'art de l'être par temps de ciel bas dans les contrées nordiques. Il arrive, dans le fumier, à découvrir la pépite, l'éclat de beauté qui console des laideurs inouïes de l'existence ordinaire. Et c'est comme quand, un jour de profond désespoir, une fillette inconnue nous sourit, avec dans son regard la lumière éternelle du soleil de l'enfance. Dieu, qui n'existe pas, est un grand cachotier et un sublime, très délicat farceur. Et si ce n'est pas Dieu, qu'est-ce donc ? Je ne crois pas au hasard. Je crois au regard, je crois à l'attention.
 
Poursuivons. Je sais plus ou moins ce que je veux dire, rapport à mon titre (messager, en hébreu — sous-entendu « de Dieu »). Parce qu'un jour, il y a longtemps, il m'est arrivé quelque chose, non pas un regard, mais une voix — un chant plus exactement. Et j'ai su que c'était un appel — unique — et que j'aurais pu ne pas l'entendre, si j'avais été distrait comme la plupart du temps le sont les imbéciles. Moi, j'étais préparé depuis l'enfance à l'entendre, sauf que j'aurais pu ne pas l'entendre, car il m'arrive d'être sourd. Je vais y revenir, beaucoup plus bas. 
 
Ma femme, qui est parfois cruelle (c'est une squaw de la vieille tribu agricole des Malécites), me parlait récemment de notre voisin comme de l'homme idéal. C'est vexant comme tout de s'entendre dire ça, quand on n'est pas le voisin. Il m'arrive d'échanger quelques mots avec lui. C'est un solide gaillard, franc, sympathique, jovial et gentil. Une bonne trentaine d'années, une femme coiffeuse et deux enfants blonds, un garçon, une fille. Il travaille dans le gaz (et moi, dans la fumée). Il s'est fait construire une assez grosse maison et lorsqu'il s'y trouve, il est toujours en train de trimer (comme mon satané père — alors vous pensez bien que de me voir présenter en homme idéal un clone de mon père ne me fasse pas très plaisir !). Il a construit un poulailler, puis un cabanon, puis un autre cabanon, et sans doute encore un troisième cabanon, invisible de mon jardin. Je ne le vois que sur son petit tracteur, en train de charrier du bois. L'hiver, il déblayerait la neige de toute la région par pure gentillesse, et pour vous remercier de l'avoir remercié, il vous donnerait sa chemise après l'avoir lui-même repassée, plus une stère de bon bois. Il est travailleur, modeste et enthousiaste. C'est un homme simple, serviable, habile et bon. Bref, un vrai Québécois. Le mari idéal, le gendre idéal, le père idéal. Son truc à lui, c'est de vivre tranquille avec sa petite famille à la campagne, et d'avoir ben du fonne — c-à-d bien du plaisir, chose essentielle dans ce pays qui n'a pas d'autre philosophie que « travail » et « plaisir ». Travailler, donc bucher comme un bœuf afin de pouvoir se payer un gros « char » (une grosse voiture), une piscine privée et une semaine à Cuba, au Mexique ou en Floride en hiver. Et avoir ben du fonne, autrement dit avoir des amis avec qui regarder le hockey à la télé tout en vidant des bières aussi insipides que la Molson Dry, avec une demi-pizza tiède en guise de collation. À propos de bières, une anecdote... Un jour, alors que je dégoupillais une Kilkenny, mon beau-père, sérieux, lui qui ne cesse de blaguer, affirma que la Heineken était l'une des meilleures bières au monde — et j'ai cru que les yeux allaient me jaillir des orbites, de stupeur !
 
Je suis à peu près tout le contraire de notre voisin. Je ne suis ni grand (1,69 m), ni épais (58,5 kg). Solide, je le suis, sur le plan de la santé en général et de la vigueur intellectuelle. Franc, cela m'arrive — brutalement, à la manière des timides. Sympathique parfois, avec qui je veux et quand je veux, et je ne veux pas toujours. Jovial, jamais. Gentil, oui, très, et même trop, au point de souvent m'effacer. Serviable, jamais. Aucune goutte d'altruisme dans mon sang. Bref, je ne vais pas énumérer toutes les qualités de mon voisin et me comparer à lui. Tout homme idéal qu'il paraisse aux yeux de ma femme, ce n'est pas lui qu'elle est allée chercher en Belgique pour en faire son mari, et jusqu'à preuve du contraire, c'est avec moi qu'elle couche. J'ai toujours trouvé assez bizarre que les femmes nous présentent tel et tel comme le mari ou l'amant idéal, mais ce n'est jamais celui-là qu'elles épousent ou mettent sous leur couette. Elles choisissent toujours des petits chauves au sourire rare et aux dents cariées ou des grosses brutes bien baveuses qui ont la main plutôt légère et le rot facile. Les femmes veulent toujours être des mères pour leurs maris (tout mari pour sa femme est un gamin qu'il faut sans cesse remettre droit dans la réalité et gourmander) et être en même temps des petites filles que nous devons sans cesse rassurer (« Mais oui, je t'aime ! » — « Mais oui, tu es belle ! » — « Mais non, tu n'es pas grosse ! »). Avec ça, elles ont la larme facile, un peu trop à mon gout.
 
À l'homme idéal, que demande-t-on ? D'être parfait, soit transparent (la lumière est transparente). L'homme moderne parfait doit être fort, très fort, mais aussi très sensible. Il doit être dur et tendre. Il doit... Il doit beaucoup.
 
(À suivre) 

Commentaires

Cher Ygor, il y a beaucoup d'appelés et peu de Pessoa. Tout miser sur la fameuse malle aux manuscrits que le monde ébloui découvrira après votre mort... hmm ! c'est bien risqué, je trouve. Mais enfin, c'est affaire trop personnelle pour que j'arrive là-dedans avec mes grosses pattes et ma démarche dandinante.

Je suis davantage surpris par votre diatribe contre Houellebecq (que je trouve injuste, à côté de la plaque même), et triste de sa faiblesse : "n'importe qui peut écrire comme lui", c'est un peu l'équivalent du "mon gamin de 6 ans, i' pourrait faire la même chose" devant un tableau de Picasso, non ? Je trouve, moi, l'écritude de Houllebecq parfaitement adaptée (et sans doute seule adaptée) au monde qu'il veut décrire, aux envers qu'il entend dévoiler. Mais il est vrai que je ne suis pas critique, on me l'a suffisamment fait savoir en d'autres temps. Le fait de vous appuyer sur les Inrocks pour l'attaquer me paraît également faible, surtout quand on sait le peu qu'a duré leur "idylle".

En réalité, je me sens un peu gêné pour défendre cet auteur, dans la mesure où je l'aime de moins en moins. Depuis "La Possibilité d'une île", en particulier, je me range parmi ce que Finkielkraut appelle "les déçus du houellebecquisme".

Mais, le découvrant par hasard, à une époque où quasiment personne ne le connaissais, j'ai énormément aimé "Extension du domaine de la lutte", livre dans lequel il me semblait voir une illustration romanesque pertinente et forte de ce que Girard nomme "la propagation du désir mimétique". J'attendais de ce jeune auteur un approfondissement, un élargissement, et même une élévation, dans la voie qu'il me paraissait avoir ouverte. Il semble hélas que ce ne soit pas le cas, et je le déplore.

J'aime beaucoup votre dernier paragraphe, sur les femmes, les pères, nous, etc., et suis ravi d'avoir pu lire un texte nouveau de vous.

Bien à vous,

Didier.

Ecrit par : Didier Goux | vendredi, 01 juin 2007

"De tous les métiers terrestres celui qui me convenait le mieux était le violent métier d'écrivain. Mais je ne vois pas là une détermination mystique. En fait, j'ai été poussé, emporté par l'époque; j'aurais pu être n'importe quoi, et encore aujourd'hui, il y a des moments où je me sens disponible pour n'importe quelle aventure, pour tout recommencer, comme si souvent." C'est ainsi qu'un certain Rodolpho Walsh parle de lui-même, dans l'autoportrait qui figure dans le recueil de nouvelles intitulé "Les métiers terrestres" (La Découverte).
Si l'écriture agit comme une maladie, c'est qu'on en a la santé, non? Il n'y a pas davantage de sens à se brûler la cervelle pour de l'écriture (même si l'idée du suicide reste évidemment à discuter avec soi-même) qu'il n'y en a à applaudir quelqu'un simplement parce qu'il est écrivain. Par contre, les manuscrits, s'ils existent, sont fatalement découverts un jour. Le danger, c'est qu'ils restent virtuels, à l'état latent. Enfin bon, en tous les cas vos papiers devraient à mon sens finir par motiver un éditeur. Je suis bien placé pour savoir que la rencontre avec le livre peut prendre du temps. (Personnellement je n'attends plus.)
Je préfère perdre mon temps à lire de l'écriture dans le genre de la vôtre.

Amicalement.

Stéphane Prat.

Ecrit par : Stéphane Prat | vendredi, 01 juin 2007

Houellebecq est un coup médiatique perpétré par Raphaël Sorin avec l'aide des Inrocks. La baudruche s'est vite dégonflée. « Extension du domaine de la lutte » est en effet son meilleur livre, en tout cas le moins ennuyeux. J'ai renommé ce livre « Expansion de l'abdomen de la pute ».

M'ont énervé et continuent de m'énerver : les groupies (Houellebecq n'est pas pour rien un auteur « rock'n'roll »). Du jour au lendemain Houellebecq devenait un génie pour avoir (parait-il) décrit notre monde tel qu'il est. Et pour faire bonne figure, par mimétisme, l'auteur a cru devoir faire son Burroughs des campings (il y a bien des madones des sleepings). Je n'ai pas du tout reconnu le monde dans les descriptions palotes de Houellebecq, un monde de branlettes compulsives, de sperme séché, de vulves avariées, avec un peu de prétendue science (sainte génétique !) pour faire sérieux et vaguement inquiétant. Gracq dans les années 50 dénonçait l'envahissement de la littérature par les hordes de la sociologie et de l'université. Nous constatons, avec Dantec et Houellebecq, une semblable tentative d'intimidation, mais cette fois par les exaltés de la S.-F.

« N'importe qui peut écrire comme lui. » C'est l'impression qu'il donne, parce que son style est un non-style, antilittéraire au possible (c'est voulu, je sais). Écoutez, Didier Goux... Vous qui n'êtes pas un écrivain (parait-il), vous écrivez dix fois mieux que lui, avez dix fois plus d'humour, pour ne rien dire de l'imagination (je ne parle ici que de vos écrits dans le cadre de votre blog). Vous êtes assez bien placé pour savoir ce qu'il faut écrire pour intéresser un éditeur, puisque vous l'écrivez, sans en être très fier (littérature alimentaire !). Houellebecq décrit sa névrose, pas la nôtre. Les névroses de l'époque, c'est chez Duteurtre (notre Marcel Aymé) qu'on les trouve, dans des livres populaires au meilleur sens du terme, cruels, drôles et tragiques. Je ne sache pas que Duteurtre se prenne pour un autre et qu'il prétende enfermer notre époque dans ses fantasmes. S'il n'aime pas le monde, Duteurtre aime la vie. Pas Houellebecq. Duteurtre a de l'humour. Pas Houellebecq. Houellebecq est sérieux, très sérieux — donc chiantissime.

Je me suis posé la question de savoir si Houellebecq posait au beauf névrosé ou s'il en était un réellement. Mon verdict est qu'il en est un, tout le prouve. Entre Céline et Houellebecq, le même incomblable fossé qu'entre Proust et Despentes. On a les écrivains que nous méritons vraiment ou ceux que nous fourguent des éditeurs moins soucieux de vraie littérature que de coups qui rapporteront gros grâce au battage médiatique et à la complicité de pseudo-critiques incultes et stipendiés ?

Je sais aussi ce que je pourrais écrire pour accéder à la notoriété ou quelque chose dans le genre. Je m'y refuse. La notoriété me laisse froid. Être édité pour être édité ne m'intéresse « pas pantoute » (« pas du tout » en québécois). J'écris ce que je dois écrire et non ce qu'il faudrait écrire pour espérer une édition. Je ne veux rien concéder aux aberrations de l'époque et je refuse d'être d'un temps autre que mon temps intérieur. Je ne me plains pas de mon sort, puisque je n'ai jamais bombardé les éditeurs de manuscrits (comme Zagdanski l'a fait). Il est possible que « mon » éditeur ne me connaisse pas et qu'il m'attende (je n'en crois rien, mais bon...). J'écris trop bien, parait-il, et l'époque n'est plus au style, même simplement correct, sans fioritures. Si Lully revenait, il ferait sans doute du rock, du rap ou du slam (et Bach ?). Et Proust s'occuperait de la chronique télé du Figaro, tout en rédigeant des biographies de Ruquier, Drucker et autre animalcule. Moi, j'écris contre mon époque en l'ignorant tout bonnement (je fais comme si le monde s'était arrêté en 1975, et d'ailleurs il s'est sans doute arrêté là, et depuis il sèche). Je ne fais cependant pas dans la nostalgie, ce n'est pas un refuge, mais une tranchée d'où je décris d'une manière un peu fantastique le monde actuel et à venir, en faisant abstraction du bric-à-brac technique (télé, ordinateur, etc.). Je décris non le dehors mais le dedans, l'âme barbare et crasseuse, par le biais de deux ou trois personnages qui sont comme des dinosaures au temps des Pokémons.

Ecrit par : Yanka | vendredi, 01 juin 2007

Belle analyse du "besoin d'écrire" que l'on vit bien souvent hélas moins comme un don du ciel que comme une maladie honteuse (et textuellement transmissible).

Pour vous le monde s'est arrêté en 1975 ! Veinard... Je n'ai jamais réussi à dépasser 1918 !

SB

Ecrit par : stephane | samedi, 02 juin 2007

Vous êtes écrivain à l'époque de la disparition des écrivains. Comme l'aurait écrit Muray vous arrivez après la fin de l'histoire. L'humanité s'étant débarassée du négatif, de la contradiction, du conflit, elle n'a plus besoin d'écrivains pour produire de l'art à partir d'une matière qui n'existe plus. L'époque veut des agents d'ambiance du système culturel-festiviste. Des intermittents du spectacle permanent masquant le triomphe mortifère du Bien chimiquement pur. Le camouflant et le propageant dans le même geste suicidaire.
Vous êtes assez courageux. Et assez talentueux.

Ecrit par : Samuel | samedi, 02 juin 2007

Je pense que je vais finir par adopter une devise dans le genre : « Vertical et radical ! » avec le point d'exclamation de rigueur. Même à genou, rester droit. Même contre mille, rester soi. C'est l'âge, parait-il. Je bous intérieurement d'une sainte colère qui n'explose cependant jamais, que je maitrise encore et mets en forme grâce à l'art.

Je vous remercie en tout cas pour votre bienveillance encourageante. Vous êtes mes petites lucioles dans l'obscurité.

Samuel, vous avez mille fois raisons (et Muray, bien sûr, qui a bien fait de se casser avant l'Apocalypse, mais qui nous laisse bien seuls). Si les écrivains ont disparu (nous sommes évidemment d'accord qu'ils n'ont pas tous disparu, et que beaucoup se taisent, si bien que, comme longtemps les coelacanthes, on croit qu'ils ont disparu, mais ils se cachent), le gout de la véritable littérature demeure présent, et c'est frappant sur le Web. C'est pourquoi j'encourage des entreprises comme celle du Grognard (lien dans la signature de Stéphane ci-dessus), inutile en soi, et anachronique — donc nécessaire. Comme, de plus, c'est soigné...

Ma note a trainé plus de 15 jours dans les soutes du blog. Je ne parvenais pas à l'achever (à dire ce que je voulais dire au départ). Je semble avoir besoin de prendre quelques chemins de traverse avant de plonger au cœur du tourbillon. Approche dilatoire. On verra ce que ça donnera au final. Du lard ou du boudin.

Ecrit par : Yanka | samedi, 02 juin 2007

Bon, nous ne nous accorderons pas sur Houellebecq, ce n'est pas bien grave, après tout. Cela dit, je lui trouve, moi, un humour irrésistible, au moins dans ses premiers romans. Après, évidemment...

Pour la petite discussion qui a suivi, à propos de l'inactualité de l'art en général et de la littérature en particulier, je me permets de vous proposer ceci :


" Tout livre doit hurler à son lecteur : ne compte pour me connaître que sur toi. Ne me juge qu'avec tes propres yeux, et ton propre esprit. Cherche-moi par toi-même et cherche par toi-même les livres qui me suivront, comme ceux qui m'ont précédé. Ne m'oublie pas. N'oublie pas que je ne vis que par toi, et que tout est fait pour nous séparer. Ne compte pas sur le journalisme pour te parler de moi. À mon sujet, ne fais confiance ni à son silence ni à sa parole. Souviens-toi que nous sommes en guerre. Souviens-toi qu'il occupe entièrement le pays. Ne m'oublie pas. N'oublie pas mes frères. Souviens-toi que nous serons de plus en plus difficiles à trouver, selon toute vraisemblance - de moins en moins visibles, de plus en plus entourés de silence. Souviens-toi que nous prenons le maquis, eux et moi, et que nous retournons à la nuit, dont nous ne sommes sortis qu'un moment, deux ou trois siècles. "

(Renaud Camus, K 310 (journal de l'année 2000), p. 257.)

On n'est jamais tout à fait seul - ou rarement.

Ecrit par : Didier Goux | samedi, 02 juin 2007

Mais je ne fais que reprendre Muray : que ferait donc l'époque d'un écrivain qui lui mettrait le nez dans la soue où elle s'ébat voluptueusement pour oublier son état de spectre ? Sinon le vouer à l'opprobe public comme ennemi du peuple, agent de la CIA ou du Mossad, néoréac schizophrène, bref comme terroriste avant de le désigner aux épurateurs de mal-pensants.

Heureux de vous être une lumière dans les ténèbres.

Merci Didier Goux, pour cet extrait de K 310.

Ecrit par : Samuel | samedi, 02 juin 2007

Très belle note, cher Ygor.
La lisant, souriant lorsque vous écrivez que votre oeuvre imaginaire (mais pas moins réelle) est tout bonnement colossale, j'ai songé à une nouvelle magnifique de Borges, Le miracle secret que vous devez sans doute connaître.

Ecrit par : Stalker | dimanche, 03 juin 2007

Mais où donc est la suite ?
Saurons-nous quel était cet appel, ce chant, cette voix ?
On s'ennuie de vous lire, cher Ygor...
Cessez donc de me faire languir ainsi cher ami...
Ce n'est pourtant pas dans vos habitudes ;-)

Bisouxxx

Ecrit par : Une certaine squaw... | mercredi, 20 juin 2007

Je suis en accord total avec une certaine squaw... pleine de vie.
Habituée à naviguer sur le net à bord d’une « Chaloupe », j’ai souvent goûté au plaisir de vous lire à bord et ailleurs …
J’ai découvert Opus XV II, il y a peu … On ne peut rester sans nouvelle …
Je ne suis pas qualifiée pour donner un avis littéraire sur vos écrits. J’aime tout simplement et inconditionnellement.
Si certains sont pour vous vos « petites lucioles dans l'obscurité », n’oubliez pas ce que vous êtes vous, ce que vous apportez aux autres et notamment au travers de vos mots justes et recherchés.

Avec toute nom amitié lointaine,
Hirondelle

Ecrit par : Hirondelle | vendredi, 22 juin 2007

Les commentaires sont fermés.