mercredi, 29 août 2007

Il préfère l'amour en mère

IncesteLE PEU D'ÉCHO M'ÉTONNE, suscité par le texte de Raphaël Denys, Mother, sur le site des Imbuvables. Ce texte, à mon avis, mérite une salve d'applaudissements, et de figurer en placard publicitaire pour illustrer la rubrique des « Comiques involontaires » chère à nos dindons au si fier ramage, en plus de recevoir le Césaroscar de la Jactance, ainsi qu'un triple zéro pour le style, à la fois brouillon, solennel et baveux.

Mother — en anglais, pour épater les filles d'Albion, à moins que ce ne soit une manière d'hommage au barde anglais Lennon, en référence à son titre éponyme.

Mother, you had me
But I never had you
I wanted you
But you didn't want me
So
I got to tell you
Goodbye
Goodbye

Intitulé Maman, le texte eût paru d'emblée cucul, et les gens de ma génération eussent entonné spontanément la pitoyable rengaine du gamin Roméo, devenue depuis l'hymne des éternels enfants de Casimir. Mère était bien trop raide et trop distant pour un texte qui se voulait touchant (dans tous les sens du terme). Alors voilà, ce fut Mother, et ça fait chic.  

Après 170 mots d'un texte qui en totalise 1662, quinze artistes ont été nommés — trois peintres, douze écrivains. La méthode est désormais bien connue : aligner sans nécessité des noms prestigieux, dont l'auteur espère qu'ils lui vaudront, par contagion, le respect de ceux que la littérature des grands noms impressionnent, ce qui est, à la manière des écrivains, une façon de bomber le torse et de tenir en respect les ignares. C'est une des plus grosses ficelles du style à la Denys, et l'une de ses marottes les plus déplaisantes. La présence initiale et massive de tous ces noms a le mérite de nous plonger sans délai dans le véritable et unique objet du texte : la Littérature, la Poésie, le Langage. Sortira-t-il donc un jour de ce bourbier, lui qui, preuves à l'appui, ne sait faire de littérature qu'en parlant de Littérature ? Pour ce qui est de l'écriture proprement dite, du style en général et en particulier, il salope si constamment son ouvrage qu'on doit lui dénier toute prétention à figurer au sommaire des écrivains. Raphaël Denys est un gribouilleur et rien de plus. Sollers est le pourvoyeur de tous ses tics, et ce court texte en illustre quelques-uns.

Comme Raphaël Denys, j'ai eu deux mères. Contrairement à lui, ma mère naturelle ne m'a pas abandonné, puisqu'elle est morte quelques mois après ma naissance. Je suis donc bien davantage le fils de ma mère nourricière, demi-sœur de la défunte et femme extraordinaire sur le plan des qualités humaines et spirituelles (c'était une femme pieuse, sans être en rien une bigote). Je pourrais écrire sur elle un livre épais, l'évoquer dans sa vie de tous les jours, une banale vie de bourgeoise au foyer, sans mentionner le moindre auteur. Elle était une femme simple, chaleureuse, d'une bonté peu commune. Elle ne lisait point. Je ne l'ai jamais surprise plongée dans un quelconque bouquin. Elle lisait néanmoins chaque soir le feuilleton publié dans la gazette régionale. Elle était abonnée sinon au magazine, alors assez vieux jeu, Femmes d'aujourd'hui. Nonobstant, c'est une des femmes les moins idiotes qu'il m'a été donné de connaître. D'avoir eu pour mère (naturelle ou de substitution) une femme si simple, sans culture au sens des lettres, ne me remplit d'aucune honte, ni pour elle, ni pour moi. Si le destin a été cruel pour moi dans ma première année d'existence, je lui dois d'avoir eu mieux que je n'aurais eu, dix fois, cent fois mieux. Je peux donc dire, quitte à choquer les âmes faibles, que j'ai eu la chance de perdre ma mère au berceau... La littérature et toutes ses putrides annexes, ma tante n'avait pas besoin de cela. Lui suffisait son petit monde, l'éducation des enfants (cinq, en plus de moi), les soins du ménage, les visites aux innombrables connaissances, et la foi en Dieu. Avec elle, je n'ai jamais cherché à discuter littérature. Elle m'aimait pour ce que j'étais, et m'eût aimé maçon, gynécologue ou facteur, voire criminel. Je ne me lassais pas de l'écouter racontant, souvent pour la vingtième fois, des histoires du temps jadis, au village natal. Chaque tombe du cimetière avait pour elle un visage, et pas de pierre. Je me souviens, grâce à elle, de gens que je n'ai pas connus et qui sont morts vingt ans et plus avant ma naissance. Et j'ai assisté, grâce à elle, à l'entrée des Allemands au village. Que je ne croie pas en Dieu ne signifie pas que je nie son existence, puisque je l'ai vu à l'œuvre à travers ma tante, et c'était une œuvre de toute beauté, un hymne au dévouement et à l'amour – le simple et courageux amour de la vie, sans la métaphysique et les angoisses existentielles propres aux gens qui lisent trop, qui finissent par préférer l'encre du papier au sang de la vie, les fantômes aux vivants. Ma tante, qui parlait beaucoup, ne discourait jamais. Une femme sans imagination, mais de grand sens pratique. Une femme qui savait être élégante, de laquelle toutefois n'émanait aucune sensualité. Parfois, je cessais de l'écouter, captivé davantage par la lumière qu'elle portait dans son regard, signe que la maison, oui-da, était habitée par autre chose qu'une geisha rimbaldienne empaillée. Si j'ai désiré d'elle quelque chose, ce ne sont point de vénéneux baisers, ni de caresses malsaines : c'est son courage, sa force, son enthousiasme, sa lumière sans apprêt.

Tout ça pour dire que, contrairement à Raphaël Denys, je ne méprise pas les gens sans culture, pourvu qu'ils soient eux-mêmes, sans pose ni prétention, dénués de cette culpabilité sanieuse qu'éprouvent les illettrés à qui on a fait croire que la littérature était, de l'existence, le nectar et l'ambroisie — que l'existence sans la littérature était une existence de limule ou de ver, quelque chose de tellement plat qu'une sole à côté semble obèse. Je préfère un paysan bien crotté et astucieux à un simili-marquis toqué de vaine littérature et dédaigneux — car, M. Denys, sans culture ne signifie pas sans intelligence, et si vous êtes indéniablement cultivé, je vous ai vu tant de fois bien en peine, timide, timoré, ahuri, lâche.  Voilà aussi pourquoi, rayon littérature, la robustesse paysanne et le bon sens d'un Péguy me séduisent infiniment plus que les grâces toute verbales d'un Mallarmé, poète empantouflé. Quant à Rimbaud, dont vous faites grand cas parce que Sollers en fait grand cas, c'était un gamin de merde, si bien que Verlaine l'encula. Il ne devint poète que pour tuer la poésie (la poésie des poètes, dont vous parlez), après quoi, en bon Ardennais, c'est-à-dire en terrien, il chaussa ses godillots et « voyagea terriblement », comme Verlaine l'écrivit. Il se mit à vivre sa vie, en homme, au lieu de la rêver en poète. Je n'aime Rimbaud que pour son crime et sa rupture.

La mère d'un Raphaël Denys ne pouvait pas être inculte, on s'en doute. Elle était au surplus, nous dit-on, belle, ce qui va de soi quand on se donne la peine de mettre au monde le successeur du bon roi d'Aquitaine, l'imitateur sans talent d'un pasticheur de talent. Il fallait non seulement que cette femme eût des lettres, mais qu'elle parlât volontiers de littérature, comme son fils, en ayant sur la littérature, sans en faire, des opinions, comme son fils, qui par malheur se mêle d'en faire, quand tout indique qu'il eût été meilleur au banjo, à la flûte ou à la clarinette. Je les imagine tous les deux, lors cet « ultime dîner tête à tête » (on se croirait dans un film : le fils amoureux transi de sa mère et l'objet de son désir saisissant le col de la bouteille de chardonnay — on m'a toujours appris qu'il fallait mettre la minuscule aux noms de cépages — pour en reverser une lichette dans des verres forcément de cristal), le noir de ses pupilles à lui dans le blanc de ses yeux à elle, lui bandant sous la table et elle devinant qu'il bande, petit salaud que mon utérus naguère hébergea, et devisant littérature, comme dans un quelconque mais très prétentieux navet signé Godard (ici, plongée sur le décolleté du personnage féminin). Elle : « Mon cher enfant, tu vois, la poésie des poètes, moi, je m'en contrebalance. C'est à peine si j'ai ouvert Rilke et Rimbaud, alors, tu penses bien... Oh ! doués, je ne dis pas, mais tellement... tellement peu virils (en aparté : toi, tu l'es : tu bandes !), au fond, avec tous leurs vers... un tel grouillement qu'on en attraperait rien qu'à lire, hu ! hu ! hu !... Dis donc, il est putanamment bon ce p'tit bordeaux... Tu dis ? C'est du chardonnay ? Ah... Il est bon tout de même (en aparté : quel goût ça peut bien avoir, le sperme de son propre fils ?) et si ça continue, toi et moi, nous allons rouler sous la table... Franchement, mon p'tit canard, la poésie... ! Si ça existe, la poésie, c'est ailleurs qu'on la trouve, chez... au hasard... Nichke, Saint-Shimon, Chollers, Rachine, Bochuet...» — Et lui, au comble de la félicité, dégorgeant trois litres et demi de sperme dans son calcif : « Voilà ! Précisément ! »

Le texte est tellement mal ficelé qu'on se demande si c'est volontaire, si le loustic se fiche à ce point du lecteur, ou s'il croit, comme je le pense, écrire superbement, divinement, à la manière du bœuf Sollers (Denys étant sa grenouille), soit avec une sauvagerie maîtrisée, quelque chose comme un long pet fugué. Dès le départ : fifres et fanfreluches. Une pluie d'allitérations s'abat sur le lecteur ainsi mouillé : « (Ma mère)... frêle femme, frêle feuille, flamande, flammèche, à la voix fluette en réalité femme de feu extrêmement fine... »  C'est la prose d'un gars qui, avant même d'avoir bu, vomit déjà : hoquet au démarrage, suivi d'une brusque accélération avec enfilade facile de faucilles falsifiées et de farfelues fausses frénésies. Ayant négligé, même en trois mots, de planter le décor de sa romance (il suffisait, pour dissiper le trouble, de commencer par un sobre : « J'ai revu ma mère »), l'auteur fait rire de lui au bout de trois lignes : « Ma mère [...] qui, au premier coup d'œil, me fit bander et penser aux fameux primitifs Bouts, Christus ou même Van Eyck [...] » On ne devine pas encore qu'il revoit alors sa mère. On l'imagine au jour de sa naissance, le 1er janvier 1975. Il bande, ithyphallique poupon, au premier regard porté sur la parturiente, et il pense déjà à la peinture ! On se dit : « Putain, quelle précocité ! Logique qu'il soit devenu le génie qu'il est... » On imagine la scène, et là, big laugh. On recommence la lecture, car on croit avoir loupé un truc, peut-être sauté une phrase. Eh bien non, et re-big laugh. On saisit, bien plus tard, que l'auteur a voulu dire plus ou moins ceci : « Ma mère, lorsque je l'ai revue, au premier regard me fit bander. » Une telle phrase est un un peu trop simple pour un artiste aussi flamboyant et baroque que Raphaël Denys. Le reste, comme il l'écrit lui-même, lucide au moins sur ce point : « amas de mots, lego... ».

Le clou du texte, donc du spectacle, nous est offert dans les derniers instants avant l'entracte : une phrase de vingt-cinq kilomètres sans ponctuation, hideuse, violente et soudaine, comme la gerbe d'un soûlot. Jaune aussi, et vitreuse. Je la prends au vol et je la coupe à l'hémistiche :

« ... allons, viens-là dans mes bras à genoux comme si de rien n'était elle s'est mise tout à coup à m'embrasser front joues lèvres cou comme un dieu roi héros aimé ému par sa beauté bas tailleur chemisier échancré qui te croiras si tu racontes ça tu diras que tu as rêvé tout inventé pour épater et moi drôle que je puisse faire ça sans dégoût fascination ou terreur sillon fesses fraîches pommelées et elle personne ne sait ne saura ne peut savoir ça secret mon fils mon homme enfoui endurci à jamais parti et moi mère fille de ton fils humble et haute plus que toute créature, et elle surtout ne pas pleurer, et moi, retour au bercail doucement laissons durer, c'est à ce moment là qu'une troisième voix se fit entendre... » 

Reconnaissez-vous ce modèle d'écriture-dégueulis ? Philippe Solaire, ce vieux Râ madré ! Je puis en attester, quitte à parier ma dernière dent, d'ailleurs pourrie : Raphaël Denys écrit ainsi depuis le premier jour, à la fois pour imiter son idole et par facilité, pour se dispenser de la fatigue d'avoir à ordonner des groupes de mots au sein des phrases, et de ponctuer, art que le déjà vieux clown ne maîtrise point, parce qu'il le méprise tout bonnement, comme il méprise l'art d'écrire et ces imbéciles à lunettes et à bec de pétrel qu'il croit que sont toujours les lecteurs.

Son problème, à Raphaël Denys, c'est qu'il ne peut rien faire dans la vie sans se référer à la littérature. Il est gonflé de littérature comme l'est de vent une baudruche, ou d'eau le cadavre d'un noyé. Je serais enclin à plus de mansuétude si le garçon était un toqué d'écriture, mais manquait d'expérience, par jeunesse. Rome ne s'est pas construite en un jour. Il aurait pleine conscience de ses imperfections et travaillerait à s'en défaire. Il progresserait lentement, mais sûrement. Un jour, il écrirait des choses acceptables. La forme épouserait le fond. Or, ce n'est pas l'écriture qui l'obsède, c'est la Littérature, ce magasin de pompes et d'accessoires pour curés. S'il était hanté par l'écriture au lieu d'être obsédé par la Littérature, il écrirait mieux, il aurait le souci du style — pas du beau style, du style tout simplement, c'est-à-dire, comme je l'ai écrit déjà, « l'alliage entre un tempérament et une manière de l'exprimer ». Cet alliage doit être harmonieux. Avec le rythme, la mélodie et le timbre, l'harmonie est l'une des quatre composantes de la musique. La combinaison de ces quatre éléments fait la musique, lui donne un sens. Nous parlons ici de l'art d'écrire et non de la musique, j'entends bien. Est-ce tellement différent, si l'art est autre ? Si la méthode, d'un art à l'autre, varie, le principe demeure. Ce qu'on imagine ou pense est de peu d'intérêt si on n'est pas fichu de l'exprimer autrement que sous une forme évoquant plutôt le gargouillis intestinal d'un gnou malade, que la musique des sphères. Aussi, quelle ironie de trouver, au milieu du fatras Mother, un passage où le gaillard, tout bandé, tendu comme un satyre coursant la gueuse, la bave aux lèvres, fustige — à juste titre — les tenanciers de gargote qui cuisinent mal : « [...] éther, vapeur, révolte désinvolte, rien à voir, bien sûr, avec sens, précision, rigueur [...] » Est-ce que je lis bien ? Sens, précision, rigueur ? Vous ne prétendez tout de même pas, M. Denys, illustrer ce trinôme. Si ? Alors c'est du foutage de gueule, et que le diable m'emporte.

Commentaires

Merci, cher Ygor, pour ce texte plein de sens, de précision, de rigueur, d'une ironie mordante, d'une jouissive férocité.
Quel uppercut dans l'absence d'estomac de Denys l'ahuri, abruti sollersophile. Il préfère l'amour en mort distillé par le Joyau terne de nos lettres comateuses ? Il est déjà dans son sarcophage le mage fumeux.
Je suis toujours heureux de vous lire aussi en verve vivante et percutante.

Ecrit par : Samuel | jeudi, 30 août 2007

J'ai tout de même du mal à croire, très cher, que vous ayez pu lire ce verbiage jusqu'au bout. Et que vous trouviez en plus le courage d'écrire à son propos, alors là...

Ecrit par : Didier Goux | vendredi, 31 août 2007

Le chat lorsqu'il s'en prend à une souris n'a pas besoin de courage : son instinct le pousse. C'est la même chose pour moi confronté à cette horde de lamantins poussifs aux cols goitreux surmontés de têtes étroites. Là où je jubile, c'est que le n°6 d'In Situ est annoncé, avec au sommaire au moins un texte d'Olivier Pé. Alors là, on va se marrer, parce que celui-là, c'est le champion toutes catégories du sabir grandiloquent. Vivement le 15 septembre pour un nouveau tir aux pipes !

Ecrit par : Yanka | lundi, 03 septembre 2007

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