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<title>Opus XVII - archives_i_bellum</title>
<description>Opus XVII</description>
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<lastBuildDate>Mon, 31 Dec 2007 15:37:12 +0100</lastBuildDate>
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<title>J'enfonce le clou</title>
<link>http://opusxvii.hautetfort.com/archive/2007/04/08/j-enfonce-le-clou.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Ygor Yanka)</author>
<category>Archives I : Bellum</category>
<pubDate>Sun, 08 Apr 2007 19:20:00 +0200</pubDate>
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&lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Troisième et sans doute dernier acte de la pièce ratée des entrailles pourries de laquelle est sorti le gnome littéraire &lt;a href=&quot;http://www.insiturevue.com/indexnonie.html&quot; title=&quot;In Situ ! (Sexe &amp;amp; dogue &amp;amp; rock'n'roll)&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;In Situ !&lt;/a&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;b&gt;Rappel des actes précédents&lt;/b&gt; :&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;1 - &lt;a href=&quot;http://opusxvii.hautetfort.com/archive/2007/03/29/un-petit-bonhomme-sans-rire-et-un-chinois.html&quot; title=&quot;Un petit bonhomme sans rire et un Chinois&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Un petit bonhomme sans rire et un Chinois&lt;/a&gt;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;2 - &lt;a href=&quot;http://opusxvii.hautetfort.com/archive/2007/04/05/lettera-di-liegi-nunzio-reste-de-glace.html&quot; title=&quot;Lettera di Liegi (+ Nunzio reste de glace)&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Lettera di Liegi (+ Nunzio reste de glace)&lt;/a&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://opusxvii.hautetfort.com/images/thumb_crucifixion.jpg&quot; alt=&quot;medium_crucifixion.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0pt; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0pt; float: left&quot; /&gt;&lt;u&gt;&lt;b&gt;J'enfonce le clou&lt;/b&gt;&lt;/u&gt; &lt;i&gt;(Ygor Yanka à Nunzio D'Annibale, 13 mars 2004)&lt;/i&gt;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Amico,&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Ta réponse à ma lettre est tombée en même temps qu'une lettre sèche et ironique de Raphaël. Il nous la joue à la chinoise, esprit supérieur et secret. Il fait son petit Debord en ce que Debord avait de plus déplaisant pour dérouter l'adversaire : il a tout compris, mais ne consentira pas à nous dire ce qu'il a compris. Tout juste ironise-t-il sur ma vieillesse et sur ma solitude actuelle. J'apprends ainsi que la masturbation ne rend plus sourd, mais idiot. Il confirme malgré tout entre les lignes qu'il avait bel et bien un dessein et qu'il n'est pas arrivé à nous l'inoculer. Il écrit : « Au sujet de la dive littérature, vous êtes l’un et l’autre en identité de vue, pas moi. Et il n’y avait manifestement pas de votre part désir de conciliation. » C'est curieux : nous étions quatre contre lui, et il aurait voulu que nous nous alignions sur ses positions ? Quant à notre manque de désir de conciliation, c'est vite oublier ta proposition de nous revoir le lendemain pour discuter. Selon lui, nous n'avions que l'intention de lui river son clou, voire peut-être de le ridiculiser aux yeux de Valérie. Sans doute est-ce cela qu'il appelle avec mépris comparer nos quéquettes. Comme si tout cela n'était qu'une question d'orgueil mâle, de préséance entre jeunes et vieux coqs. Raphaël imagine de la concurrence là où je ne voyais que de l'émulation, un peu à la manière de Joyce qui appelait son frère Stanislas « ma pierre à m'aiguiser ». Nous étions capables de nous bousculer sans nous envoyer à la face injures et crachats. La réelle amitié permet cela. C'est ce que nous faisons (ou faisions) avec Raph depuis cinq ans. Trois hommes, trois tempéraments, trois styles. Notre entente se faisait à travers l'énergie, la vigueur, la jubilation. Je voulais préserver cela. Je voulais que nous marchions de concert tout en gardant chacun nos spécificités. Raphaël aurait voulu que nous marchions de concert aussi, mais fondus l'un et l'autre dans un seul et même vêtement appelé Littérature, Verbe, Langage. Dès qu'il s'est avisé que nous refusions ce terne vêtement collectif, il a mis bas le masque pour nous chinoiser des prétextes sur le mode bredouillant. Et il s'en est allé visiter Paris au bras de son admiratrice au regard béant de gratitude intellectuelle et touristique !&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;J'ai tout de même aimé quelques femmes dans mon existence. Mon gout m'incline à ne choisir que des femmes de caractère, pas des sottes éperdues de vaine admiration devant mon prétendu génie. La Caroline de ma lettre (avec qui j'ai vécu trois ans) était un démon sensuel, elle m'aimait au physique et n'avait pour moi aucune espèce de considération intellectuelle, ce dont j'ai parfois souffert, je l'avoue. Je t'ai touché un mot de ma rencontre avec elle. Je prétendais la séduire en lui parlant de Nietzsche et autres philosophes, avant de m'apercevoir soudain qu'elle fixait moins ma pensée que l'échancrure de ma chemise ou mes bras velus. Une baffe que j'ai prise là, qui m'a conduit depuis à adopter toujours, avec une femme, la stratégie érotique. Raphaël, que j'ai pu voir à l'œuvre, pratique tout autrement. Il joue à l'intellectuel. Je l'ai vu une fois ahurir une jeune personne en lui citant et récitant Bossuet, saint Augustin, Sade et Sollers. Son verdict à elle a été qu'elle n'en avait rien à foutre. Et toc ! Voilà une femme. Lorsque, après la soirée Artaud (1), j'ai entrepris de lutiner la jolie Kathleen, j'y suis allé très fort. Sachant quel déplaisant baratineur peut être Olivier, son ami, j'ai fait tout le contraire en parlant non de ma cervelle ou de mes idées philosophiques, mais de mon pif, de la manière dont je m'en sers pour dénicher des odeurs sur le corps d'une femme. Et j'ai décrit ces odeurs, avec gourmandise. Et crois-moi, je suivais dans son regard la progression du poison que j'instillais dans ses veines (je sais aussi que ma voix est un atout non négligeable auprès des jeunes personnes). Quelques jours après, je l'appelais au téléphone. Elle a reconnu que je lui plaisais beaucoup, mais que, hélas ! elle était avec Olivier depuis peu de temps et qu'elle n'avait pas envie de jouer. Je lui ai répondu que moi non plus et que j'avais bel et bien l'ambition de lui prouver qu'elle était plutôt une femme pour moi que pour Olivier, qu'il suffisait pour qu'elle s'en rende compte qu'elle passe au moins une soirée avec moi à discuter, en tête à tête, chez moi, sans malice. Je la connais un peu depuis quatre ans (elle avait 16 ans à l'époque) et j'avais perçu chez elle, outre une intelligence certaine, un très plaisant petit démon de sensualité. Or, je sais qu'Olivier de ce côté-là n'excelle pas. Sous la couette, c'est un précieux, en adoration devant la Féminité (comme l'autre devant le Langage). Il séduit facilement des femmes, mais il n'assume pas toujours, et très vite s'ahurit des audaces féminines sous la couette (son côté italien sans doute, prérogatives masculines). Moi, j'ai l'art d'exciter chez une femme ses pires démons, et j'adore ses audaces, ses initiatives. Quand je fais l'amour avec une femme (&lt;i&gt;avec&lt;/i&gt;, non &lt;i&gt;à&lt;/i&gt;), c'est avec cette femme-là que je fais l'amour, non aux Femmes. Je n'ai pas envers les femmes d'admiration excessive, et je ne les prends pas pour plus mystérieuses qu'elles ne sont. Et je crois qu'elles m'en savent gré, de les prendre pour ce qu'elles sont, des corps, non des images, des odeurs, non des idées. Pas d'adoration, donc pas de mépris. De l'amour, de la passion, de la chair, jusqu'à susciter l'esprit. Bref, ne voulant pas forcer la main à la jeunette, ne voulant pas davantage me battre en duel avec Olivier, et comme, surtout, elle avouait un trouble à mon égard, je lui ai suggéré de réfléchir une semaine. Si elle ne m'appelait pas au bout de la semaine, je considérais qu'elle avait choisi Logos contre Éros. Elle ne m'a jamais rappelé. Je n'en suis pas affecté outre mesure. Je l'ai revue depuis. Je parle avec elle du temps qu'il fait, de football. Elle ne doit plus s'attendre à ce que je lui serve de l'Éros et des flatteries à la louche, puisqu'elle a choisi. Un truc tout chaud qu'on néglige, forcément ça refroidit.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Tout ça pour dire que je n'ai jamais cherché à fasciner une femme intellectuellement, à jouer avec elle au pédagogue, au petit maitre ès verbosités. Ce n'est pas le cas de Raphaël. Au Nouvel An, j'ai passé chez eux cinq jours. Ils se disputent les trois quarts du temps, violemment et, chose gênante, me prennent à témoin. Raphaël démontre à quel point Valérie est stupide, en des termes catégoriques et coupants. Il a raison, hélas ! Mais pour le style, il repassera. Je me demande parfois ce qu'il fait avec elle. L'amour ? Ça doit arriver, encore que l'année dernière, au printemps, Valérie est venue chez moi se plaindre qu'il ne l'avait plus touchée depuis trois mois, qu'elle n'en pouvait plus de se branler. Alors il lui parle d'Artaud, des Chinois, du Verbe, et elle feint de s'intéresser à ces choses, par vanité. Pour elle, c'est flatteur d'être la compagne d'un homme si remarquable. Et peu importe qu'elle ne saisisse pas le huitième de ce qu'il raconte. Toi et moi pouvons dire que Raphaël est intelligent, parce que nous nous intéressons aux mêmes choses, y réfléchissons beaucoup, entre deux câlins, trois bières et six clopes. Nous pouvons le louer pour telle réflexion, et lui tenir tête s'il délire. Valérie, elle, l'admirera toujours, quoi qu'il dise, sottises ou sublimités. Elle n'a pas les moyens intellectuels de le confondre si besoin est, et ne veut pas s'en donner. Elle voudrait, mais ne peut point. Parce que cela ne l'intéresse tout simplement pas, ce qu'elle refuse de reconnaitre. Caroline n'avait aucune prétention intellectuelle, bien qu'elle fût naturellement plus cultivée que Valérie, moins sotte, moins snob aussi. Elle jouait sa partition, pensait ce qu'elle pensait sans s'informer auprès de moi si elle avait tort ou raison de penser cela. Et je l'aimais pour ça aussi, son naturel, sa franchise, son dédain. Elle était mon sublime équilibre, mon rappel à l'ordre des choses terrestres, moi qui phosphore de l'aube au soir. Je la prenais d'égal à égale, non de haut, comme le fermier regarde une dinde. Et je lui ai toujours su gré d'opposer à mes constructions intellectuelles sa présence charnelle. Je suis un affreux bavard. J'avais dit à Caroline qui s'en plaignait parfois, qu'elle possédait une arme efficace contre mon bavardage : son sexe. Je parlais, jusqu'à ce que Caroline, lassée, me dise : « Viens me lécher. » Et je me précipitais groin en avant, oubliant du même coup ce dont je parlais. Elle avait ainsi l'art de dynamiter somptueusement mes cocasses monologues. Elle n'avait qu'à me dire : « J'ai envie de faire pipi ! » Je comprenais ce langage. Et de lui répondre : « Ça tombe bien, j'ai soif. » Géant !&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Valérie est sottement prétentieuse. Ses parents sont de détestables parvenus, riches à claquer, mais sans culture, dénués de gout comme de sensibilité. Tu les verrais, tous les deux constipés comme jamais un pape ne l'a été, tu comprendrais tout de suite et éclaterais de rire. Valérie n'est pas comme eux, et pourtant si. Elle est fascinée par le luxe, le luxe matériel, non intellectuel. Elle s'endette en achetant des meubles à crédit, des meubles qui ont l'air d'époque et qui ne le sont pas. Elle voudrait être une grande photographe sans jamais faire de photos, car cela demande de la patience, de la volonté, de la passion, du travail. À l'entendre, elle est toujours fatiguée, ou bien n'a pas le matériel qu'il faudrait. Et donc elle est frustrée, forcément, d'autant plus qu'elle voit son Raph se donner les moyens de lire et d'écrire (comble de l'ironie, il est meilleur photographe qu'elle). Ah oui, elle a un gosse. Mais ce gosse, c'est elle qui l'a voulu, et elle se l'est fait faire pour s'attacher l'homme (elle me l'a avoué un peu avant de tomber enceinte, me parlant des femmes comme de salopes ayant le cruel pouvoir de retenir un homme à travers l'enfant). Un caprice. Elle préfère Portishead à Bach, mais elle écoute Bach avec Raphaël, parce que celui-ci ne goute que les choses sublimes. Et quand elle vient chez moi seule, elle choisit toujours dans ma discothèque ce qu'elle aime en vérité : Portishead, Radiohead, Cure, etc, comme tu as pu le constater chez moi. Il y a quelques années, je faisais l'éloge à Raphaël de Cecilia Bartoli. Il ne lui trouvait que des défauts, même physiques. Et voici que depuis quelques mois il n'est plus question que d'elle, parce qu'il l'a vue à la télé dans un concert Vivaldi à l'Opéra de Paris, et Sollers était au troisième rang ! Et voici maintenant que Bartoli est sublime, belle et géniale. Et Valérie d'enchérir. Ben tiens ! Je suggérais à Raphaël de lire Jean-François Revel pour sortir un peu du gauchisme où il pataugeait. « Revel ? Beuh ! l'affreux libéral ! » Je souhaitais qu'il lise au moins &lt;i&gt;La connaissance inutile&lt;/i&gt; pour comprendre un certain état de la pensée de gauche à la mode Duras et autres canailles. Il n'a pas lu ce livre finalement, mais &lt;i&gt;Les plats de saison&lt;/i&gt;. Et le voilà, un soir chez Olivier, à nous faire l'éloge du libéralisme, des Américains, en répandant sur la gauche les pires ordures, justement ce qui, moi, me déplait chez Revel, sinon très intègre philosophe, et plume excellente. Il est vrai que cela lui a permis ce soir-là de se disputer méchamment avec Olivier, son habituel faire-valoir, surtout quand je croise dans les parages.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Lorsque je l'ai rencontré, il écrivait &lt;i&gt;Physique du temps&lt;/i&gt;. Le fond, l'énergie, la force, tout y était. La forme laissait à désirer, des phrases mal construites, diluant l'idée au lieu de la mettre en valeur, et surtout la ponctuation. Il ponctuait à la manière Sollers dans &lt;i&gt;Paradis&lt;/i&gt;, sous la fascination duquel il était. Je lui disais de laisser tomber ça, que d'ailleurs Sollers imitait là Joyce dans &lt;i&gt;Finnegans Wake&lt;/i&gt; ou Pierre-Albert Birot dans &lt;i&gt;Grabinoulor&lt;/i&gt; et que cette façon d'écrire était datée, non justifiée dans son livre. Il s'est un peu amendé dans son &lt;i&gt;Tombeau de Nanaqui&lt;/i&gt;, mais il ne ponctue pas dans l'art. Il y a deux manières de ponctuer. La première est syntactique, donc logique et rigoureuse, la seconde est rythmique, qui vient en complément de la première et subjective. Nous discutions de cela encore en novembre, et je lui recommandais de lire Chardonne pour en apprendre davantage sur cet art, &lt;i&gt;in situ&lt;/i&gt; (2). « Chardonne ? Beuh ! un fasciste ! » Fasciste ou pas (et Chardonne ne l'était pas), il n'en reste pas moins que personne en français ne maitrise comme lui l'art de ponctuer, et c'est pourquoi j'incitais Raphaël à le lire. Il n'avait qu'à prendre au hasard un livre du Charentais dans ma bibliothèque. Quelques jours avant la soirée Artaud, je vais chez lui, ici, à Liège. Sur sa table, un énorme traité sur la ponctuation. Et voici maintenant Raphaël qui met partout des points-virgules, pas toujours très heureusement. Demain il lira Goethe et mettra de l'allemand partout...&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Curieux grand stratège qu'un rien influence, la moindre suggestion d'un caporal retraité... Il ferait mieux, comme moi, de reconnaitre ses faiblesses et d'en jouer, au lieu de se prendre pour un Chinois énigmatique. Il n'est pas insensible, mais il feint de l'être. Il lui est arrivé de perdre la face, comme n'importe qui, et ça le rend plus aimable que sa Haute et Froide Attitude. Quand il dit, dans son portrait, qu'il pense avec Borges que le moi n'existe pas, il bouffonne et sait qu'il bouffonne. Il veut dire par là que son moi n'est pas un problème, qu'il est au-dessus de la mêlée psychologique, qu'il pense &lt;i&gt;purement&lt;/i&gt;, non avec ou contre ses affects. À jeun, c'est peut-être vrai. Le problème est qu'il aime boire, et que buvant il s'attendrit, et qu'attendri ses démons le rattrapent. Alors il devient aimable. Il parle de sa mère, de son enfance, de cette femme plus âgée, pieuse et sensuelle, qui l'a initié, lorsqu'il avait 15 ans, au christianisme et à l'amour. C'est tout de même plus plaisant à entendre que de barbantes injonctions sur le Verbe et la Littérature. Au cœur de la nuit, Raphaël est touchant. Et puis soudain, comme s'il se rendait compte de sa « faiblesse », il change de ton, devient mordant, parfois cynique, voire carrément méchant. Je lui ai toujours tout pardonné, au nom de notre amitié. Ce temps-là n'est plus, non parce qu'il m'aurait blessé dans mon orgueil d'auteur, mais parce qu'il s'est fichu de nous, s'est comporté comme un rustre, lui, l'aristo autoproclamé. Je pardonne une faute de français, pas la grossièreté de l'étoffe, en tout cas pas chez un qui se prétend stylé. Sinon, ma foi, je goute tous les styles. Je préfère un boulanger sachant pétrir et cuire le pain à un aristocrate de série B au jabot souillé de jus d'araignée.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Une lettre bien médisante, mais à chaque heure son coup, et à chaque homme son dû.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;J'insiste pour que tu me fasses parvenir ton « manifeste » (3). J'ai aimé ce ton, cet art qui t'est propre de badiner tout en portant le fleuret là où ça fait mal. On pourra dire dans cinquante ans : « Ce gai luron tout en célébrant Maria exécutait Blanchot. » On en redemande. Le style est enlevé, la plume allègre, le propos frondeur. Ce sont de très plaisantes &lt;i&gt;unzeitgemässe Betrachtungen&lt;/i&gt;, comme eût dit l'homme de Sils-... Maria !&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je répondrai à Raphaël, sans doute brièvement. Dès que ce sera fait, je t'enverrai sa lettre et ma réponse, mais sans le mettre au courant, et pour la documentation de Maria notre archiviste. Je joindrai à ma réponse la lettre de David. Pas envie de mettre tout ça sur le site. Sur le site, je ne mets que nos discussions relatives au projet. Raphaël me confirme qu'il se retire. Je lui laisse quelques jours de réflexion. Je pense que nous sommes obligés de poursuivre, même sans lui (sans quoi il triomphe, se croyant indispensable). Je ne suis pas du tout opposé, même s'il se retire vraiment, de prendre en compte, s'il nous en donne l'autorisation, son extrait du &lt;i&gt;Tombeau&lt;/i&gt;, qui est tout de même un bon texte. Que l'homme nous ait déçus par son comportement ne doit pas nous faire voir sa peinture en noir. Nous ferions ainsi d'une pierre deux coups : publier un bon texte, et prouver que nous ne sommes pas bassement mesquins. S'il confirme encore une fois son retrait, je ferai avec lui comme avec Jérémie en modifiant le mot de passe d'accès au site. Il n'y a pas de raison qu'il continue à nous suivre, alors. Ce n'est pas nous, mais lui qui s'est exclu.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Pensant à ce projet qui continuerait entre un Belge et deux Parisiens, je me disais que ce serait nettement plus facile pour nous si j'habitais Paris. Hier, j'ai passé sur le Web quelques heures à éplucher les petites annonces pour voir s'il était possible de trouver un boulot. C'est désespérant. Gravir à mains nues l'Himalaya me parait plus fastoche. Et encore même j'en trouverais un, cela ne règlerait pas le problème du logement. Et dire qu'il y a trente ans, il suffisait de prendre sa valise et de s'installer... Paris se trouve pourtant sur la route du Portugal. C'est la bonne direction. En plus, j'y ai des amis. Écrire à Marcel Moreau, jadis correcteur au &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt; et voir s'il y a encore moyen de trouver une telle place grâce, peut-être, aux relations qu'il aurait pu conserver ? Vous ne connaissez pas une belle et riche femme crevant à Paris de solitude et dont le rêve serait de fumer du belge ? Elle aurait par exemple du poil aux mollets, et à cause de ça ne trouverait pas d'homme. Ça tomberait bien : j'aime ça, les poils aux mollets chez une femme ! Il faudrait juste s'assurer qu'elle ne travaille pas au bois de Boulogne, qu'elle ne porte pas entre les jambes un vilain saucisson et deux coucougnettes, même roses et dodues ! Parce que, hein, bon, Paris vaut peut-être bien une messe, mais son curé vaut mieux qu'un chapelet d'infamies.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je te salue bien bas, maraud. Mes plus empressés hommages à votre Altesse et Souveraine, reine du Brésil et des 7 Lézards (4) !&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Il stupido Belgio.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;small&gt;PS — La Bourse du Commerce, cette rotonde à la pointe du Jardin des Halles, a été construite sur l'ancien emplacement de la halle aux blés. Quant au Jardin des Halles proprement dit, il a bel et bien été établi sur l'emplacement des pavillons Baltard, démontés sous Pompidou, ce triste sire. Au temps de Zola, grouillait là le « ventre de Paris ». C'est fascinant. La maison de Nicolas Flamel, rue de Montmorency, est en vérité la plus ancienne maison de Paris : 1407. La pensée que Villon est passé devant me trouble énormément. Dans la même rue, au n° 5, se trouve un hôtel où Théophile de Viau, ce magnifique poète et libertin, aurait été hébergé et protégé. Non loin de chez toi se trouve la Tour Jean-Sans-Peur, la plus ancienne construction militaire à Paris, adossée aux remparts primitifs de Philippe-Auguste. Moi qui suis un toqué des ducs de Bourgogne, j'ai loupé ça. Faudra que je revienne. Aimes-tu l'histoire ? Moi, j'adore. Ce que j'aime dans une ville, c'est son âme, et partout je la traque. Profondeur historique et présent. Je hais les touristes, mais j'adore flâner, déambuler, comme nous l'avons fait dimanche. J'ai agrippé dans mon souvenir mille images, visages, morceaux de ciel et fragments d'architectures, et nous ne cessions de parler cependant, femmes et littérature. Bref, de la bonne et délicieuse vie. Pour ta gouverne, depuis que je suis rentré, je suis sorti deux fois, pour aller faire mes emplettes au supermarché du quartier. Impossible de croiser à Liège les fantômes de Villon, de Viau ou de Jean-Sans-Peur. Par contre, des imbéciles et des épaves, ça gicle ici...&lt;/small&gt;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;u&gt;&lt;b&gt;Notes&lt;/b&gt;&lt;/u&gt;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(1) - En janvier 2004, à Liège, à &lt;i&gt;L'An Vert&lt;/i&gt;, eut lieu une soirée lecture/théâtre articulée autour d'extraits du &lt;i&gt;Testament d'Artaud&lt;/i&gt;, de Raphaël Denys. Lecteurs/acteurs : Raphaël Denys, Nunzio D'Annibale, Ygor Yanka, Jérémie Sala. Mise en scène et sons : Claire Blach.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(2) - En relisant cette lettre, je me suis dit que c'était peut-être chez moi que les zozieaux d'&lt;i&gt;In Situ !&lt;/i&gt; avaient pris le titre de leur revue. Nous avions arrêté un titre (lors de notre rencontre parisienne) pour notre revue avortée, mais impossible de m'en rappeler.&lt;br /&gt;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(3) - &lt;i&gt;Les conséquences du nuage de Tchernobyl&lt;/i&gt;, texte de Nunzio D'Annibale qui eût été le manifeste de la revue coulée.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(4) - &lt;i&gt;7 Lézards&lt;/i&gt;, club de jazz de la rue des Rosiers, où Maria, la compagne de Nunzio, travaillait.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;u&gt;Illustration&lt;/u&gt; : photo extraite du documentaire de Jonathan Reed : &lt;i&gt;The Quest for Truth : The Crucifixion&lt;/i&gt;. &amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt;
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<title>Lettera di Liegi (+ Nunzio reste de glace)</title>
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<author>noreply@hautetfort.com (Ygor Yanka)</author>
<category>Archives I : Bellum</category>
<pubDate>Fri, 06 Apr 2007 00:08:59 +0200</pubDate>
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&lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://opusxvii.hautetfort.com/images/thumb_bosch_detail.gif&quot; alt=&quot;medium_bosch_detail.gif&quot; style=&quot;border-width: 0pt; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0pt; float: left&quot; /&gt;Dans &lt;a href=&quot;http://opusxvii.hautetfort.com/archive/2007/03/29/un-petit-bonhomme-sans-rire-et-un-chinois.html&quot; title=&quot;Un petit bonhomme sans rire et un Chinois&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;ma note précédente&lt;/a&gt;, j'ai raconté plus en long qu'en large comment un prétendu stratège chinois avait coulé un projet sans doute trop ambitieux de revue littéraire. Ces petits à-côtés de la littérature sont instructifs, s'ils n'intéressent pas tout le monde.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;À la question que personne ne me pose, de savoir si je publie ces pièces par esprit de vengeance ou par inimitié, je réponds franchement non. Nul doute, si j'étais resté en Europe, que l'on m'aurait demandé de prendre part au projet &lt;i&gt;In Situ&lt;/i&gt;. Et ma réponse eût été négative. Je ne veux pas écrire « à la manière de » ni « dans la mouvance de », ni « sous le patronage de » (Debord, Sollers — entendu que ces deux-là auraient tout, absolument tout compris et qu'on ne peut plus penser sans constamment se référer à leurs mânes). Je combats donc &lt;i&gt;In Situ&lt;/i&gt; et ses idées, sa rhétorique fumeuse, son intellectualisme bouffi, son hédonisme cocasse et gloussant. Mon opposition est littéraire et politique. &lt;i&gt;In Situ&lt;/i&gt; est à l'exact opposé de ce que je voulais faire, de ce que je croyais pertinent de faire, avec le projet avorté. Ceux qui pensent que faire de la littérature c'est bavarder sur la littérature, ceux-là sont mes ennemis. Il se fait que parmi mes ennemis littéraires je compte trois excellents amis, trois hommes qui, dans la vie, sont bien moins chiants que lorsqu'ils écrivent (sauf le poète du trio — David Laurens Atria —, parce que, peut-être, justement, il ne se prend pas pour un écrivain, et lorsqu'il écrit, ce n'est pas en pensant qu'il fait de la littérature, ce n'est pas en se rêvant nouveau Debord, nouveau Sollers, nouveau Retz ou nouveau Gombrowicz). Au moins ce garçon-là, dont la cervelle n'enfle jamais et qui est intelligent en ceci qu'il n'éprouve pas le besoin de le démontrer sans cesse, a compris d'instinct qu'il ne faut point confondre expansion cérébrale de soi et littérature.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;J'ai donc publié dans ma note précédente, après une nécessaire introduction, la lettre envoyée à Raphaël Denys quelques jours (le temps de la réflexion) après le lamentable échec de notre réunion parisienne. Dans l'intervalle, j'écrivis à Nunzio D'Annibale et lui confiai mes impressions. Il me répondit. Je donne ci-dessous ma première lettre (&lt;i&gt;Lettera di Liegi&lt;/i&gt;) et la réponse que Nunzio me fit (&lt;i&gt;Nunzio reste de glace&lt;/i&gt;). Je fais suivre cette lettre d'un addenda. Je réserve pour une troisième note (la dernière à ce propos ?) ma lettre (à N. D'Annibale) &lt;i&gt;J'enfonce le clou&lt;/i&gt;.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;...&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;u&gt;&lt;b&gt;Lettera di Liegi&lt;/b&gt;&lt;/u&gt; &lt;i&gt;(Ygor Yanka à Nunzio D'Annibale, 10 mars 2004)&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;C'est toujours pour moi très pénible de rentrer en Belgique après une escapade parisienne. Les gens ici sont infâmes de laideur, et tout est lent, malade. J'aime les visages et la variété des visages. Le visage liégeois est de papier mâché, grisâtre, funeste. Pas de quoi brosser de plaisants portraits. À Paris, rue des Rosiers, j'ai vu en quelques minutes plus de physionomies intéressantes que je n'en pourrais voir ici en un an d'observation assidue. Je n'ai pas pour Paris cette fascination imbécile et snob qu'a Valérie, mais Dieu que je voudrais y habiter ! Rien ne me retient ici que la dèche.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Il m'en a couté 86 euros de rentrer seul par le Thalys, mais je ne regrette pas un seul instant ma décision. Je ne pouvais pas, après ce qui s'est passé, rentrer avec le couple de touristes belges, ni moins encore dormir chez eux dimanche (1). Raphaël ayant refusé le rendez-vous de 11 heures chez toi (2), je me devais, par réaction, de n'être pas à celui de 18 heures pour prendre le bus du retour. J'ai agi, contrairement au petit monsieur, en homme libre. Orgueil très bien placé, je trouve.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Toujours beaucoup de mal à comprendre cette volte-face dudit petit monsieur. Notre pur stratège (à l'entendre) s'est pris les pieds dans le paillasson de ses propres contradictions. Ses « justifications » bredouillées ne m'ont convaincu que d'une seule chose : c'est qu'il n'est pas, comme homme, à la hauteur de ses écrits, comme tu l'as d'ailleurs toi-même diagnostiqué. Ce doit être pénible pour lui : il vomit et conchie les « ressentimenteux » et les frustrés, et voici qu'il est accablé d'une femelle au snobisme hilarant, ressentimenteuse à souhait et frustrée ô combien. Il en est accablé tout en en jouissant, dirait-on. Aimerait-il cela ? Avec elle, il sera toujours beau et intelligent, quand bien même ne comprend-elle pas le tiers du quart de ce qu'il raconte. Le serait-il autant avec... Maria (3), par exemple ? Certainement pas. C'est l'évidence même. Je voudrais bien avouer avoir été peut-être ébloui dans mon jugement par la beauté singulière de Maria, mais de belles femmes, j'en ai approché des centaines qui ne l'étaient que plastiquement. Pour le reste : des guenons prétentieuses, poseuses, grossières et épaisses du bulbe rachidien. Tout ce que n'est pas Maria. Tout ce qu'est Valérie, en plus d'être ressentimenteuse et frustrée. Cette histoire des photos de David... Lamentable ! Madame voulait son heure de gloire, et tu n'as pas joué le jeu, vilain bonhomme ! Tu dois te souvenir qu'elle nous avait déjà fait le coup chez moi en voulant installer un débat sur les femmes (toutes frustrées, selon elle), alors que nous discutions de notre projet. Elle a réessayé chez David, croyant que Maria allait entrer dans son délire par solidarité féminine. Mais Maria n'a pas été dupe une seule seconde et l'a envoyée paitre avec autant de calme que d'élégance, en une phrase sans réplique. Du grand art ! L'hystérie fut promptement mouchée, renvoyée au néant.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;David est peiné, mais je lui ai recommandé d'être moins sentimental. Il est peiné de la tournure des évènements, mais aussi pour notre amitié, à Raphaël et moi. Car je chercherai pas à contacter Raphaël. Je suis fidèle en amitié, mais là, j'ai un peu le sentiment d'avoir été trahi au moment où je m'y attendais le moins. Trahi, donc poignardé. Yanka pas maso. Je peux certes revoir Raphaël et passer avec lui de longues heures à discuter, mais il a introduit dans notre relation un soupçon que je ne suis pas près d'oublier et qui fera de moi désormais un ami méfiant et certainement très ironique. Qu'est-ce qui lui a pris ? Jalousie ? S'est-il senti mis en infériorité par son envie de bavardage verbeux et pensif alors que nous étions d'accord pour discuter plutôt des aspects pratiques ? Il a mal pris le fait que je dénonce sa tendance à l'autocratisme (qu'il nous reproche par ailleurs) ? Aurais-je touché là un point sensible ? Je connais le bonhomme et plus d'une fois j'ai perçu chez lui le désir d'être un &lt;i&gt;conducator&lt;/i&gt;, à la manière Debord ou Breton. Beaucoup de personnes le lui reprochent d'ailleurs, à tort parfois, parce qu'il fume d'énormes cigares et porte volontiers le gilet et la cravate, comme un important de ce monde. On ne juge pas quelqu'un sur de si faibles indices. Son intellectualisme me fait frire parfois, et je ne le lui ai jamais caché (lire à ce propos nos correspondances dans la partie publique de mon site). A-t-il cru qu'il m'avait enfin mis dans sa poche ? Et voici que nos divergences éclatent au grand jour. Je suis pour une littérature sensible (mais non sentimentale !) et lui pour une littérature pensive. Je pense à mes personnages, et lui à ses idées. Je n'ai que faire d'une littérature qui pense la littérature. Je préfère décrire mes pantoufles.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Sa réaction suite à ma « lettera amorosa » me reste en travers de la gorge. Orgueil cette fois mal placé ? Plutôt incompréhension. C'est pourtant bien Raphaël Denys qui écrit dans son &lt;i&gt;Tombeau de Nanaqui&lt;/i&gt; : « &lt;i&gt;Au royaume du gland aphasique et du clito aphone il sera toujours bon de rappeler que l'amour n'est &lt;b&gt;viable que verbalisé&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;. » Qu'ai-je fait dans cette lettre à Caroline, sinon verbaliser mon amour d'elle ? Mais voilà : ce qui est permis au grand Artaud ne l'est pas au petit Yanka. Artaud peut écrire : « &lt;i&gt;Tu sens bon. Tu es somptueuse et douce. Tu es inaccessible et très proche et toute menue&lt;/i&gt; », etc. — mais Yanka Ygor ne peut pas écrire : « &lt;i&gt;Je t'aime hystérique, parce que tu es alors viscérale. Un magmagnifique. Quelque chose comme une femme-monde, déesse tellurique crevant la croute terrestre et brandissant ses foudres&lt;/i&gt;. » Pas assez littéraire. Comprenne qui pourra...&amp;nbsp; A-t-il déjà seulement écrit à une femme autre chose que des citations de Sollers, de saint Augustin, de Bossuet, entre deux pensées sur le Verbe et la Littérature ? On se le demande ! Ma lettre à Caroline (11 aout 96 et que vous trouverez dans la partie publique de mon site, si toi ou Maria voulez la relire à tête reposée) était intitulée &lt;i&gt;Mon immortelle, mon impatience, mon souci&lt;/i&gt; — soit trois fleurs, mais aussi trois qualités. Aurais-je dû, pour complaire au petit bonhomme et obtenir son blanc-seing, ajouter&amp;nbsp; « &lt;i&gt;ma pensée&lt;/i&gt; » ?&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je suis en colère, mais d'une colère froide. J'aurais pu lui pardonner de n'être pas au diapason, mais tout ce dédain et cette grossièreté finale pour couronner le weekend, ça me hérisse le poil vigoureusement. S'il est bon d'avoir du style en littérature, il est bon aussi d'en avoir dans son comportement, surtout quand on se prétend aristocrate. Décidément, non, je ne pouvais pas reprendre la route avec des touristes.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Merci encore pour les trois livres. J'ai achevé Jourde hier soir. J'avais lu déjà le journal de Klee il y a plus de 15 ans et en avais gardé bon souvenir (les journaux de peintres sont parfois meilleurs que ceux des écrivains). Je vais le relire. Tu remercieras aussi pour moi la reine Maria pour sa gentillesse, sa sympathie sans pose ni esbroufe, sa charmante simplicité, sa discrète intelligence et, si je puis me permettre, son magnifique regard : un millefeuille chaud parfumé au gingembre.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;À te lire, cannibale !&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;The incredible Mister Y.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;...&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;u&gt;&lt;b&gt;Nunzio reste de glace&lt;/b&gt;&lt;/u&gt; &lt;i&gt;(Nunzio D'Annibale à Ygor Yanka, 12 mars 2004)&lt;/i&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Merci pour ta lettre. Merci pour l’éloge de la reine Maria, que j’approuve à cent pour cent. Ton analyse à propos de Raphaël me parait on ne peut plus juste. Surtout dans sa relation à la domination intellectuelle. Maria se rappelle de Valérie affirmant, vendredi soir, ne pas pouvoir lire le journal sans Raphaël. Ce qui est extrêmement grave. Cela me rappelle étrangement une lettre à Valérie, qu’on peut lire sur ton site. Tu avais déjà su voir ce défaut chez elle&amp;nbsp;: s’en remettre entièrement aux hommes pour savoir ce qu’elle DOIT penser. Bref, tu la mettais en garde contre toute relation didactique avec un homme. Et comme tu as raison&amp;nbsp;! Car le didactique, c’est l’ennui, c’est l’école prolongée&amp;nbsp;! La mort&amp;nbsp;! Quand on ne s’explique pas, quand on ironise, on laisse cours à toutes les interprétations, et alors on ne peut plus s’en plaindre. Raphaël s’est surement aperçu d’un coup qu’il avait à faire à deux autres fortes têtes. Je ne choquerais pas David en affirmant qu’avec Raphaël il est dans l’admiration plus que dans l’affirmation de soi. Seulement, depuis ce soir-là, David lui-même affirme son désaccord, et avoue avoir perdu un peu de son admiration. Et cela, Raphaël — le bougre n’est pas tout à fait un imbécile — l’avait senti avant vendredi soir. Il était inquiet, peut-être, de l’admiration de David pour moi, de notre accord inattendu. Un jeu d’influence qu’il n’avait surement pas prévu, nous considérant probablement pour des Valérie bis, tiers et quart. Et quand on sait que je pense que Valérie n’a rien à apprendre de Raphaël, on imagine ce qui l’en est de nous trois. S’apercevant de cela, s’apercevant qu’il ne dirigerait pas la revue vers ses propres lubies, il s’est mis hors jeu. Mais j’avais déjà assez d’estime pour Raphaël&amp;nbsp;! Au point de mettre mon orgueil de coté en proposant une réunion le lendemain, pour avancer et non pour ruminer les mêmes choses. Réunion qu’il refusa, préférant un tourisme intellectuel que je conchie. Valérie a surement plus d’aptitudes que nous à avaler du charabia comme le nectar des dieux. Là réside tout son intérêt pour le sieur Raphaël, qui est un professeur qui s’ignore. Je l’imagine en adoration devant ses petites élèves en jupettes, et elles lui répétant&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Redites-nous ça, Professeur Denys, nous n’avons rien compris, c’était tellement beau et élevé.&amp;nbsp;» Et lui, bandant, de répéter son charabia.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Quant à Debord et à son prétendu dirigisme, je n’y crois pas trop. Breton, il est vrai, a laissé le surréalisme vivoter sans passion, s’académiser, si tu veux, ce que Debord a toujours réussi à éviter. Et ton geste ressemble étrangement au style de Debord, geste magnifique, soit dit en passant, qui ne fait que confirmer toute mon estime pour toi.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Quant à Raphaël, à moins d’un miracle, je n’estime plus que ce qu’il écrit. Je lui laisse encore deux ou trois jours pour réagir, notamment à la lettre de David (ci-jointe). Un miracle, ce serait une réaction claire, nette et précise, presque un aveu. Dans le cas contraire, je ne veux plus en entendre parler. J’espère seulement que ses textes ne finiront pas par lui ressembler.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;David interprète les choses autrement. Raphaël aurait été vexé par nos emails, et surtout par ta saynète et l’hypothèse du dictateur. Peut-être. Mais quel manque de réaction, et sous quel grandiose prétexte&amp;nbsp;! Chinoiserie stoïcienne qui n’a rien à voir avec Lao-Tseu et compagnie&amp;nbsp;! Sous prétexte de « tempête dans un verre d’eau&amp;nbsp;», et autres raphaëleries&amp;nbsp;! Quel manque de stratégie, quelle sentimentalité ! Au lieu de nous prouver le contraire, M. Denys devient exactement le personnage de ta saynète, la nature imite l’art&amp;nbsp;? Trop c’est trop&amp;nbsp;! Quel manque de savoir-vivre&amp;nbsp;! Il se croit au Paradis et il est en Enfer, ce sera ma conclusion.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Maria te renvoie une série de compliments extrêmement sincères. Sais-tu que rien qu’avec tes lettres et autres interventions, elle avait déjà affirmé une préférence pour toi&amp;nbsp;? La force du style, qui nous décrit mieux que la description&amp;nbsp;! N’est-ce pas&amp;nbsp;?&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;À bientôt, j’en suis sûr, ami, Liège ne te mérite pas&amp;nbsp;! Je bois un café à ta santé&amp;nbsp;!&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Nunzio le zionun oiznuné&amp;nbsp;! Et Maria l’excellentissime&amp;nbsp;!&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;...&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;u&gt;&lt;b&gt;Addenda&lt;/b&gt;&lt;/u&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Nunzio D'Annibale et moi étions ainsi sur la même longueur d'onde pour condamner les desseins inavoués et les méthodes du « stratège » pékinois. Nous sommes restés tous les deux bons amis avec Raphaël Denys. Lorsque, début 2005, ce dernier a reçu chez lui un appel favorable de Philippe Sollers pour son manuscrit (&lt;i&gt;Le tombeau de Nanaqui&lt;/i&gt;, devenu &lt;i&gt;Le testament d'Artaud&lt;/i&gt;), je l'ai félicité chaleureusement. Je rappellerai au passage que je suis l'auteur de la première critique — laudative — du &lt;i&gt;Testament d'Artaud&lt;/i&gt; (dans le &lt;i&gt;Journal de la Culture&lt;/i&gt;). Je n'ai donc pas gardé rancune à mon ami... sauf que je me suis juré de ne plus jamais travailler avec lui sur un semblable projet.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;En juin 2005, je laisse la Belgique à ses moules. Moins d'un an plus tard, j'apprends par un mail de David Laurens Atria que mes trois ex-partenaires lancent une revue : &lt;i&gt;In Situ&lt;/i&gt;. Je la découvre et constate, effaré, triste, rigolard enfin, que son contenu correspond à tout ce que nous ne voulions pas faire avec le précédent projet : des sollerseries. Que s'est-il donc passé ? C'est simple : le chat Yanka parti, cet empêcheur de grignoter et d'obscurcir en rond, la souris chinoise Denys a remis les deux autres au pas. Il faudra un jour que je dénombre ceux qu'il a chinoisés, et c'est presque une armée déjà. Comment fait-il ? Eh bien, il parle de littérature et d'art, sans cesse, en étourdissant ses proies à coups de références et de citations (rarement pertinentes, j'en sais quelque chose). Comme il a soin de ne choisir ses victimes que parmi les demi-imbéciles et que ces derniers pullulent (en Belgique surtout, à Liège plus encore, à cause de la drogue, de la boisson et du socialisme qui font là-bas des ravages), les candidats à l'hébétude finale se pressent au portillon.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;u&gt;&lt;b&gt;Notes&lt;/b&gt;&lt;/u&gt;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(1) - R. Denys habitait alors de manière intermittente chez son amie dans la région montoise. Nous avions pris à Mons le bus pour Paris. Nous devions rentrer en Belgique de même et je devais, comme la veille de notre départ, dormir chez eux, ne pouvant rentrer le soir même à Liège par le train.&lt;br /&gt;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(2) - Notre réunion, houleuse dans sa partie finale, s'était achevée à l'aube. Bon prince, et se doutant peut-être que la boisson ingurgitée en masse (les deux gaillards ayant carburé au whisky) avait pu mettre en pelote deux ou trois nerfs très sensibles (surtout chez les grands mâles toqués de littérature), Nunzio D'Annibale avait proposé de nous revoir vers 11 heures chez lui. Raphaël Denys avait décliné l'offre et il la déclina encore à l'heure dite quand notre émissaire, le très conciliant David Laurens Atria, rentra bredouille d'une mission diplomatique. Raphaël Denys craignait évidemment d'être à nouveau mis en minorité et ridiculisé aux yeux de son amie. Il avait donc, pour rétablir auprès d'elle son prestige écorné, programmé une visite à Beaubourg (où personne ne le contredirait s'il proférait des âneries, et où ses obscurités seraient bues comme pures lumières).&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(3) - Maria de França e Silva, la compagne — actrice — de Nunzio D'Annibale et ancienne petite amie d'un écrivain français très connu. Apparait dans &lt;i&gt;Podium&lt;/i&gt;, le film de Yann Moix.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Illustration : Jérôme Bosch, &lt;i&gt;Sorcières et démons&lt;/i&gt; (détail).&amp;nbsp;&lt;/div&gt;
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<title>Un petit bonhomme sans rire et un Chinois</title>
<link>http://opusxvii.hautetfort.com/archive/2007/03/29/un-petit-bonhomme-sans-rire-et-un-chinois.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (Ygor Yanka)</author>
<category>Archives I : Bellum</category>
<pubDate>Fri, 30 Mar 2007 15:15:00 +0200</pubDate>
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&lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://opusxvii.hautetfort.com/images/thumb_bosch1.gif&quot; alt=&quot;medium_bosch1.gif&quot; style=&quot;border-width: 0pt; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0pt; float: left&quot; /&gt;DÉBUT 2004, avec trois compères et amis (1), nous avons cogité pas mal sur un ambitieux projet de revue littéraire. Enfin, nous ne cogitions pas tous avec la même ferveur. Comme toujours dans ce type d'aventure, il y a ceux qui se dépensent et ceux qui se contentent de penser, ces derniers trop grands seigneurs pour daigner retrousser leurs manches aux fins d'abattre leur part de besogne, bien qu'ils ne répugnent absolument pas à donner des directives.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Le projet évidemment capota. Il s'agissait ni plus ni moins (j'en ris encore) de convaincre un généreux éditeur de confier à quatre parfaits inconnus la direction d'une revue littéraire doublée d'une collection. L'objectif me paraissait tout de même un peu gonflé, mais réalisable à long, très long terme. Mes amis, beaucoup plus jeunes, fougueux et vaniteux que moi, pensaient et pensent sans doute encore que nul éditeur ne pourrait résister à leur talent. Moi qui, après bientôt vingt-cinq années de pratique assidue, doute toujours d'avoir autant de talent qu'on m'en prête, j'étais sidéré par leur toupet, et malgré moi séduit par la belle et saine énergie qu'ils dégageaient. Dans l'histoire, n'étais-je pas le vieux con, celui qui, s'il avançait, ne le faisait pas sans maugréer, avec de sempiternelles et lassantes mises en garde, des réticences ? Un peu, oui.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Un tel projet, une fois défini dans ses grandes lignes ( « une revue qui pense et se dépense »), devait être mis en route. La moitié d'homme à l'initiative du projet et qui devait en assurer les aspects pratiques (contacts avec les éditeurs, recherches de financement, tâches administratives), nous glissa entre les pattes le soir même de la réunion inaugurale, retenu qu'il était chez lui par sa mégère, une furie du nom de Saïda. Très fâcheux dans la mesure où les quatre rescapés, très chauds pour conspirer tout en vidant des bocks, l'étaient moins dès lors qu'il fallait sortir et aller poser la bombe. Des intellectuels, des artistes... Mais à l'heure de prendre d'assaut la Littérature, nous n'allions tout de même pas capituler parce qu'une bonne femme aboyait.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;J'avais alors un site. Je décidai d'en consacrer une partie, accessible par mot de passe, à notre projet en centralisant les messages qui abondaient de toutes parts, de sorte que chacun pût lire ce que les autres proposaient. Raphaël Denys et moi-même vivions en Belgique, mais pas dans la même ville, les deux autres à Paris. J'étais en outre le seul à avoir un ordinateur et Internet en permanence. Je passai donc de nombreuses heures, au détriment de mon propre travail (un roman) à colliger les minutes et à les mettre en forme, tout en réfléchissant moi-même beaucoup à ce projet dont je vis et sentis très vite les fumées ténébreuses.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je ne voulais pas d'une revue sur la littérature. Je voulais de la littérature, de la vie, du vif et pas du pensif étalé. Je pensais au contenu, certes, aux textes que nous produirions, mais aussi et surtout — parce que si j'ai parfois la tête dans les nuées, j'ai tout autant les deux pieds bien sur terre — à des choses apparemment futiles comme le format, la mise en pages, la police, les illustrations (en voulions-nous ?), les rubriques (récurrentes ou non ?), les thématiques possibles. Je cherchais à fédérer autour d'un projet commun quatre fortes individualités, de tempéraments semblables mais de sensibilités et de gouts très différents. L'harmonie, selon Héraclite, ne se dégage-t-elle pas de la confrontation des forces antagonistes ? Je voulais une revue intelligente, mais pas sérieuse. Je voulais une revue joyeuse, mais pas comique. Je voulais même bien d'une revue poétique, sans les brumes et les soupirs qu'un certain nous apportait, entre autres dégoulinades mystiques. Je voulais avant toute chose une revue qui fasse honneur à la langue française, et je le voulais parce que les deux autres véritables écrivains de la bande, s'ils ne manquaient point de talent, ne maitrisaient pas bien la grammaire et la ponctuation. Ils ignoraient et continuent d'ignorer que le plus beau marquis de la planète, s'il néglige les soins du corps et se vêt de loques, n'est jamais qu'un vagabond, un « crassoux », comme on dit ici — et il sera traité comme tel, tout marquis qu'il soit ou prétende être.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Le « stratège » du quatuor prit ombrage des prérogatives que, sans le vouloir, je m'étais arrogées, et qui me valaient d'être pris par les deux autres beaucoup plus au sérieux que lui, sans doute parce que je pensais à notre projet, en gars pratique, en paysan qui sait qu'on ne nourrit pas les porcs avec de la fumée, tandis que lui se contentait de penser purement, comme les Badré, Haenel et Meyronnis dont il nous bassinait. Je proposais du concret ; lui nous poussait dans le dos pour que nous allions aux fumées. Nos soucis de rubriques l'agaçaient, nous devions toujours être « plus stratégiques, plus précis que ça ». Nous voulions bien, nous — mais en pratique ? Insistions-nous, il convoquait la Chine et Sun Tzu qu'il avait lu le mois précédent : « Il faut être Chinois ! » Nous ne sûmes jamais ce que cela voulait dire, sans doute parce que le bonhomme ne le savait pas lui-même.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je vous assure que je suis un gars patient et que j'aime assez la rigolade. Je goute un peu moins qu'on me fasse perdre mon temps avec des bouffonneries, surtout pensives. Je sortis donc de mes gonds, un tout petit peu. L'humour reprenant assez vite le dessus chez moi, je composai la saynète &lt;a href=&quot;http://www.yankay.net/opus_xvii/trois_auteurs.htm&quot; title=&quot;Trois auteurs en quête d'un éditeur, saynète en 58 000 actes&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;suivante&lt;/a&gt;, qui me valut de la part du « stratège » chinois une rancœur aussi tenace que silencieuse.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Bon an, mal an, nous progressions. Le Chinois suivait de loin, avec des airs de supériorité bafouée et certainement un fort désir de vengeance chevillé au ventre. Nous avions fixé quelques rubriques et devions nous voir à Paris pour mettre le projet sur rails et discuter d'un financement possible, via la Sorbonne. Chacun de nous devait apporter des textes que nous lirions. Un voyage et un séjour à Paris, lorsqu'on vit des allocations de chômage, c'est un certain sacrifice, surtout pour moi qui avais des obligations alimentaires tout en étant privé de la possibilité de recourir à la générosité parentale en cas de dèche. Je fis donc, par économie, le trajet en bus avec Raphaël Denys et sa compagne. Nous allions à Paris pour discuter, non pour visiter la ville. Mon billet de retour était payé, mais je rentrai en Belgique par le TGV, un jour après le couple. Et pourquoi ça ? Parce que notre projet, à Paris, fut coulé par le Chinois de l'équipage au terme d'une nuit houleuse. « Enragé noir », comme on dit au Québec, je me fendis au retour de la lettre suivante à Raphaël Denys. C'est le récit picaresque d'une foireuse aventure, avec rappels désobligeants et perfides de précédents.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;a href=&quot;http://www.yankay.net/opus_xvii/images/r_denys.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://opusxvii.hautetfort.com/images/thumb_r_denys.2.jpg&quot; alt=&quot;medium_r_denys.2.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0pt; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0pt; float: left&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;u&gt;&lt;b&gt;Un petit bonhomme sans rire et un Chinois&lt;/b&gt;&lt;/u&gt; &lt;div align=&quot;center&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Vous découvrez la Chine, et voici que tout le monde doit penser chinois. Vous rappelez-vous ? Un jour, vous achetez &lt;i&gt;In Girum...&lt;/i&gt; de votre ami Debord et vous installez avec lui à la table d'un bistrot. Arrive un jeune homme que vous n'aviez pas envie de voir, avide que vous étiez de vous plonger dans l'Œuvre du Maitre. Il vous demande un peu niaisement : « Quoi de neuf ? » — et vous brandissez sous son regard déconfit le Maitre Ouvrage. Un nouveau livre de l'Auguste Penseur venait de sortir, et il fallait que tout Liège fût au courant dans la seconde et se précipite. Vous saviez, vous me l'avez dit et je l'ai relaté dans mes papiers, que ce simple geste valait exhibition d'un crucifix à la face d'un vampire. Connaitre Debord n'est pas donné à tout le monde, et vous êtes bien placé pour le savoir. J'ai retenu de ce geste le triomphe non de l'intelligence terrassant la bêtise liégeoise, avérée pourtant, mais celui de votre suffisance. Quand on est riche, on ne brandit pas sa bourse pleine au nez des nécessiteux. Ce n'est pas utile. Nul ne vous fait grief de vos richesses, mais moi je vous fais celui d'être un parfait goujat, quand et où vous voulez, sans effort. Il est permis de moucher les cuistres et les faquins, pas les particuliers qui vous demandent bonnement de vos nouvelles, sans agressivité.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Vous rappelez-vous &lt;i&gt;Flux News&lt;/i&gt; et cet article obscur que vous aviez commis ? Vous écriviez pour les initiés, avec des gloussements de conspirateur. Vous parliez du Spectacle comme d'une chose connue de tous, et de Debord comme du loup blanc. Parce que vous connaissez une chose, tout le monde est censé être au vent. Un intellectuel (vous en êtes un, je ne le dis pas en mauvaise part) a le devoir d'éclairer, non de stupéfier. Mille fois je vous ai mis en garde contre ce défaut chez vous majeur. Vous pouviez et même vous deviez parler du Spectacle et de Debord, mais pas sur ce ton entendu. On ne soigne pas les ignorants en désignant publiquement leurs carences. On les indispose, on les irrite, on les fait fuir. Et puis on s'étonne qu'ils vomissent les « intelleux ». Les gens se vexent très vite, vous savez. Il est parfois nécessaire, en dehors des colloques universitaires, d'être un peu didactique. Vous ne détestez pas la pédagogie, puisque vous en usez chaque jour avec Valérie, votre patiente mais peu douée élève. Dans ce même article, vous aviez imaginé un horrible culte à Pyrrhon qui menaçait la Pensée Occidentale. Naturellement, vous ne disiez pas qui était ce monsieur et ne touchiez mot du scepticisme philosophique. Tout le monde sait qui est Pyrrhon, évidemment. Il passe sur MTV en boucle. Personne, vous le saviez, ne se risquerait à démonter un si impressionnant étalage de science énigmatique. Vous pouviez espérer peut-être éblouir un ou deux admirateurs d'obscurités à la mode d'Olivier. Passant par là, je tombai sur l'article et un vaste rire me secoua de la tête aux pieds. &lt;a href=&quot;http://www.yankay.net/opus_xvii/flux_news.htm&quot; title=&quot;Lettre à Raphaël Denys, 28 janvier 2000&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;La lettre&lt;/a&gt; que je vous ai écrite alors pour vous confondre, vous et vos inepties, se trouve sur mon site, si d'aventure vous éprouvez l'envie de vous rafraichir un peu la mémoire. En ce temps-là, c'est vrai, vous n'étiez pas encore un fin stratège... Vous étiez un peu plus petit, et moi très vieux déjà.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Vous voici donc devenu Chinois. C'est merveilleux. Je ne doute pas que chaque matin, face au miroir, vous forciez vos yeux au plissement. Des fois que le péquin doute de vos origines. Et surement, buvant votre thé vert, vous récitez Lie-Tseu. Et Valérie répète après vous. Cela m'impressionne beaucoup. Me voici donc malgré moi forcé de m'intéresser un peu aux Chinois. N'en ayant pas sous la main (désolé, je n'ai pour amis que des Ivoiriens et une palanquée d'Italo-sicilo-sardes), je vous observe et je prends des leçons. Mon idée du Chinois ne sort pas de l'imagerie populaire : un petit bonhomme cruel et froid, fourbe, aux yeux bridés, tout jaune, avec une natte dans le dos, se repaissant de nids d'hirondelles, passant son temps à concevoir des supplices tous plus raffinés les uns que les autres. Hé oui, mon cher, j'ai lu Tintin ! Je vous regarde donc. Un petit bonhomme cruel et froid et fourbe... Hm, il y a de ça. Le reste, mon Dieu, ce sont des détails. Ce n'est tout de même pas la couleur de la peau qui distingue le Chinois, ni la natte, ni les mœurs culinaires. Non, c'est la Pensée. Aaaah... Chaque fois que j'ouvre mon Littré à l'article « pensée », je lis des citations de Raphaël Denys, et je me délecte. Comme c'est chinois, ce n'est pas très clair, c'est énigmatique et stratégique. Je suis toutefois très édifié, et pétri de respect. Je n'étais pas, comme vous, un brillant élève, outre que je suis un paysan, un vrai de vrai, avec bottes de caoutchouc, bleu et béret. Paysan, donc épais, et teigneux, méfiant. Et puis cabochard, puisque Gaumais (le Gaumais est à la Belgique ce que le Breton est à la France). Ces gens-là doivent être dégrossis au Kärcher de la Pensée. Quelques mots bien sentis (Spectacle, Stratégie, Ressentiment, Pensée, Verbe), le spectre d'Artaud, un rictus sollersien, quatre gouttes de Debord, une pincée de Heidegger, deux sermons de Bossuet, un air de Bach, secouez le tout, faites boire et voici le manant Gaumais tout chinoisé, troquant son authentique béret contre un chapeau conique &lt;i&gt;made in Taiwan&lt;/i&gt;.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Les Chinois anciens et nouveaux débarquent à Paris (c'était écrit dans Céline). Nous ne débarquons pas à Meudon, mais Céline n'était pas très calé en géographie stratégique. Nous cheminons &lt;i&gt;undergroundement&lt;/i&gt; vers le centre de la Ville-Lumière. Une ville-lumière, vous vous rendez compte ? Que c'est beau ! Que c'est irréel ! On se croirait dans &lt;i&gt;Les amants du Pont Neuf&lt;/i&gt; ! &lt;i&gt;La traversée de Paris&lt;/i&gt; ! Vous êtes Jean Gabin, je suis Bourvil et Valérie Louis de Funès. Elle est là pour nous faire rire, je joue le rôle de l'idiot du village, à la fois ridicule et émouvant, et vous êtes Celui qui dit aux Femmes : « T'as de belles Pensées, tu sais ! » Promenade, les Tuileries, quais, passerelle, le faubourg Saint-Germain. Un poète musicien nous flanque, et une espèce de mafioso chevelu que l'on dit traficoter dans la Littérature. Un quintette ! Un orchestre de chambre sino-italien déambule dans Paris, ses fééries, ses ponts, ses pompes et ses ors ! Les touristes ! &lt;i&gt;Do you speak English ? Sprechen Sie Deutch ?&lt;/i&gt; &lt;i&gt;Parlate italiano ?&lt;/i&gt; C'est magnifique ! Les touristes... Nous en avions deux dans le groupe, et je l'ignorais. Ils étaient venus à Pâââris pour tourister amoureusement, nous ne l'apprîmes avec stupeur et peine que le lendemain. Pont Neuf, pont des soupirs, pont des chéris... Henri IV sur son socle chevauchait sa monture et regardait avec tristesse s'écouler le flot tranquille et photogénique des hébétés de la pupille...&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Vous connaissez la suite, je ne vais pas vous infliger vingt-cinq pages d'ironies burlesques, encore que le genre me plaise, et que j'excelle en cet art.&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je vais vous dire, et pas en mandarin, ce que je pense de cette histoire. Vous aviez besoin d'un prétexte pour vous retirer du jeu, et ce fut ma lettre à Caroline (2). J'ai su par David que ma saynète et mon allusion à vos &lt;i&gt;tendances&lt;/i&gt; autoritaires vous avaient blessé. Mon vieux, j'en suis bien marri. Je vous croyais Chinois, donc insensible, sans émotion, bien froid, bien dur, voire un peu constipé, mais un peu seulement, pour l'épate. Et comme de plus vous ne cessez de dénoncer la peste du ressentiment, je vous croyais hors d'atteinte. À quatre personnes vous avez laissé le sentiment d'un coup prémédité. En venant d'abord accompagné de Valérie, sachant qu'elle allait forcément à un moment ou l'autre cracher son flop de la soirée, et mettre sur la table ce que nous n'avions cure d'y voir apparaitre, c'est-à-dire une frustration et trois aigreurs (ce que vous appelez du ressentiment, comme c'est curieux). Elle a certes bien le droit de vous accompagner à Paris, mais était-ce bien le jour, vu que nous avions à discuter d'un projet fort avancé déjà, et sachant que forcément elle allait se plaindre d'être ignorée ? Mettez-vous à sa place : vous êtes dans une ville absolument féérique, vous n'avez pas le loisir de la visiter souvent, ses boutiques, ses lumières, ses vedettes, et la voici contrainte, pauvre enfant, de passer la soirée et une partie de la nuit en la déplaisante compagnie de rustres qui crachent au nez des femmes la fumée de leurs horribles cigares, en avalant des whiskys, parlant des sempiternelles mêmes insanités que toujours : Verbe, Langage, Littérature, et s'engueulant comme des ivrognes. Lui faire ce coup-là à Paris ! La Ville-Lumière ! Où c'est qu'il y a ce machin gigantesque en métal, ah oui, la Tour Eiffel ! Où c'est qu'y a pas longtemps, tu te rends compte ? Cecilia Bartoli est venue chanter pour Sollers et lui seul ! Et rester là dans cette pièce exigüe, sans que personne lui fasse de compliments, histoire de consoler un peu la pauvrette. Ouiiiin ! Raph, le vilain mafioso y veut pas dire que mes photos de David relèguent Man Ray au rang de photographe japonais niaiseux ! Emmène-moi, chéri, emmène-moi pas loin d'ici, à Saint-Germain-des-Prés. Pourquoi pas, sapristi, mais pourquoi ce weekend, sachant que vous y retourneriez avec elle, à Paris, le mois suivant ? On vous a fait une scène ? Vous en redoutiez une ? Ça me rappelle un truc tout récent et pas net... des &lt;i&gt;jérémiades&lt;/i&gt;. Un Chinois, un vrai, ça part au front le sabre à la ceinture, seul, et Madame Li attend sagement &lt;i&gt;at home&lt;/i&gt; le retour du guerrier.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Vous êtes depuis trop peu de temps Chinois pour impressionner et surtout duper un malicieux Gaumais blanchi sous le harnois. Vous aviez un dessein. Nous devions nous fédérer autour d'un projet qui devait, à vous entendre, nous rapporter Versailles, Venise et une collection de vases de l'époque Ming &lt;i&gt;made in USA&lt;/i&gt;. Voilà qui valait la peine de se dégourdir un peu, ce que nous fîmes dans un bel et enthousiaste ensemble. Il s'est très vite avéré que vous vous désintéressiez des aspects matériels et pratiques de l'entreprise : vous n'êtes pas un portefaix, ni un manant. Il m'a paru invraisemblable qu'un éditeur (les éditeurs n'étudient pas l'économie d'entreprise dans les manuels chinois de stratégie) puisse accepter de prendre en charge tous les frais d'édition d'une revue et confier au surplus à des inconnus la gestion d'une collection littéraire de haut vol. Parce que si une telle chose est possible, il est mille fois plus possible que les cent plus grands éditeurs français s'arrachent à coups de dollars votre &lt;i&gt;Tombeau de Nanaqui&lt;/i&gt; (3). Vous êtes très lucide d'un côté, et parfois tellement modeste qu'on en pleurerait, tant c'est beau et romantique, en reconnaissant qu'il ne sera pas facile pour vous de trouver un éditeur pour votre ours (&lt;i&gt;ours&lt;/i&gt; est un terme d'argot littéraire pour désigner une œuvre), mais de l'autre côté, vous sembliez convaincu que notre projet, tel que nous l'avions défini lors des travaux préliminaires de dégrossissage, était pertinent sous le double aspect littéraire et &lt;i&gt;stratégique&lt;/i&gt; (un mot très à la mode dans les cercles chinois). Et vous en étiez d'autant plus convaincu qu'un imbécile nommé Jérémie vous excitait en vous faisant accroire qu'il avait noué des contacts et qu'ils étaient fructueux pour une moitié. Non seulement Jérémie n'avait rien compris au projet (et pour cause, il était retenu prisonnier par sa mégère tandis que nous en jetions les bases), mais de plus, comme il faut bien l'admettre, il n'avait pas contacté le moindre éditeur. Et plouf ! Le stratège rate son premier numéro. Il a bien fallu, malgré nos jabots de dentelle, que nous empoignions nous-mêmes la cognée pour abattre le boulot. Ça, vous n'aimez pas. Moi non plus. Nous sommes propres sur nous et tenons à le rester. Et puis, c'est pas le moment de nous occasionner un lumbago. J'ai donc retroussé mes méninges pour réfléchir à ce projet et à une stratégie moins aberrante que la vôtre. Vous vouliez prendre d'assaut la capitale, au risque de perdre au combat le meilleur de la troupe de nos vaillants soldats. Je voulais aussi prendre la capitale, mais autrement, à l'ancienne, chaumière après chaumière, village après village, de proche en proche, jusqu'aux faubourgs, en épargnant le plus de vies humaines possible parmi les villageois et nos soldats. Que voulez-vous, je suis une ordure humaniste, et je répugne à verser le sang. On vous a bien entendu bougonner un peu, mais en gros, vous avez accepté cette révision de votre stratégie initiale. Ça non plus, vous n'avez pas aimé. Le bouffon soufflant au prince ses principes de gouvernement. C'est ce qu'on appelle une mise sous tutelle, et vous êtes, Dieu le sait, un Chinois libre. Et orgueilleux. Davantage que moi, ce qui est une prouesse. L'objectif et la stratégie pour y parvenir ayant été arrêtés, il fallut bien assigner à chaque homme son rôle et rédiger quelques ordonnances. Nous nous sommes mis à piétiner sur place comme des enfants, ne sachant pas, non pas quoi dire, car nous sommes prolixes, mais de quelle manière organiser les textes. La matière, nous l'avions, mais pas la forme où couler cette fonte pour façonner nos cloches (mes ancêtres, je vous le rappelle, étaient fondeurs de cloches). Nous voulions du concret, du pratique, et vous du Littéraire, du Pensif, du Stratégique, du Précis, et sans doute un peu de Chinois, pour l'exotisme. Avec ça, essayez donc de faire avancer une bourrique. Je me suis donc énervé, au moment même où Nunzio (vous savez, ce grossier et chevelu personnage qui prête aux touristes son appartement sans même exiger qu'on le remercie) montrait des signes d'impatience. Je vous ai, mille fois pardon, vilement caricaturé, et au passage j'ai mis en garde le Chevelu contre un autoritarisme chez vous latent. Nous avons débattu déjà de cette question. Vous n'êtes pas un tyran, mais vous en prenez le ton parfois, il suffit de vous observer quand vous pointez l'index en exécutant votre ennemi-ami tant aimé-haï, ce cher Olivier (4), à qui un jour terrible vous avez hurlé qu'il ne pensait pas. Pour quelqu'un qui n'aime pas les aboiements, vous m'avez donné déjà des preuves édifiantes et terrifiantes de vos capacités vocales. Le plus effrayant, c'est votre regard à ces moments-là. Caligula et Commode durent en avoir de semblables. Vous êtes avec d'autres tout aussi tyrannique, mais d'une manière plus &lt;i&gt;stratégique&lt;/i&gt; (encore !), plus douce, parce qu'il s'agit de séduire, d'enrégimenter. J'appelle ça de la tyrannie pédagogique. Fabio (5), David et Valérie vous admirent. Vous êtes assez dirigiste à leur égard, et influent. Ils vous admirent et moi, je ne vous admire pas. Je me contente de vous estimer (l'homme, l'écrivain). Et je pense que vous m'estimez aussi. Nous sommes vous et moi de forces égales, si ce n'est que vous êtes jeune et pertinent, et moi vieux et impertinent. Nous nous aiguisons l'un l'autre. Nous nous apprenons des choses mutuellement, échangeons des points de vue sur tout, sans que jamais l'un d'entre nous paraisse tomber sous la férule de l'autre. Dans le fond, c'est assez miraculeux, et donc rare, surtout entre mâles pratiquant le féroce métier des lettres, où les jalousies ont détruit maintes amitiés pourtant solides. Notre amitié est saine, sans autre objet qu'elle-même et la jouissance de bavasser, de trinquer, de festoyer. Vous ne nierez pas que vous êtes intellectuellement supérieurs à vos admirateurs, plus calme que l'un (F), moins sentimental que l'autre (D) et plus avisé que la dernière (V). Je ne dis pas que vous jouez tout le temps avec ça, vous n'êtes pas machiavélique à ce point et je ne vous soupçonne pas d'entuber vos amis, mais votre supériorité est tellement criante et surtout &lt;i&gt;incontestée&lt;/i&gt; (d'où l'admiration que l'on vous porte) qu'elle vous trouble parfois, et vous monte à la tête. Vous aimez garder la main, avoir toujours un pion d'avance. Moi, quand une personne soucieuse de lire me demande quoi lire, je m'informe de ses gouts littéraires et j'indique quelques livres dans ces gouts-là. Vous, vous avez toujours plus ou moins l'objectif de réformer l'entendement du lecteur et non de rassasier sa simple gourmandise de lecture. Parce que pour vous, les gens ne lisent jamais ce qu'il &lt;i&gt;faudrait&lt;/i&gt; lire (sous-entendu : pour être plus intelligents). Vous dites souvent &lt;i&gt;il faut&lt;/i&gt;, quand je me contente d'&lt;i&gt;on peut&lt;/i&gt;. N'oubliez jamais que je prends beaucoup, beaucoup de notes — sans intentions, je vous rassure : par graphomanie pure. Ça vous énerve que les gens puissent être libres, mais bêtes ; moi, ça m'amuse. Vous n'estimez réellement que les gens qui &lt;i&gt;pensent&lt;/i&gt; (vous n'êtes jamais parvenu à me faire comprendre ce que ça signifiait, mais je suis une brute, c'est donc normal) et méprisez assez le reste, le petit peuple, la basse-cour. Si on vous en donnait le pouvoir, ce qu'à Dieu ne plaise, vous transformeriez les boulangers, les bouchers, les maçons, bref, toutes les professions &lt;i&gt;utiles et nécessaires&lt;/i&gt; (j'emprunte à Épicure sa terminologie) en une armée de Penseurs. Et puis, bien sûr, vous pleurnicheriez, parce qu'il n'y aurait plus de pain, plus de viande, plus de maison. À tort peut-être, je me fiche que les gens pensent ou jouent aux billes. Je demande au boulanger de cuire du bon pain, au boucher de découper de la bonne viande et au maçon de construire de solides maisons. Si ceux-là se mêlent de penser, ils ne feront plus rien de bon, le pain va bruler, la viande pourrir et la maison s'écrouler. Et pour mon propre compte, je vous le répète, je n'ai cure de penser. Comme homme de lettres, je suis un artisan, comme Flaubert, Balzac, Dostoïevski, Shakespeare et tant d'autres, qui se fichaient de la Pensée comme se fichent de la Lune les vers de terre, et travaillaient en toute immodestie à leurs projets : peintures de mœurs et de caractères. Vous n'auriez tout de même pas le toupet de dire à ces gens-là que ce qu'ils écrivaient n'est pas assez littéraire ? Ouf, vous me rassurez. Balzac décrivant son époque &lt;i&gt;pense&lt;/i&gt; son temps, sans y penser. Dans un seul petit livre de Balzac il y a plus d'intelligence réelle et de sensibilité que dans les œuvres complètes à venir de vos Meyronnis, Badré et autres bavards pensifs. Je prise assez l'intelligence. Je l'aime discrète, drôle, tendre ou cinglante. L'intelligence épatante, imbue d'elle-même, qui se mire et gonfle ses pectoraux me séduit moins, et c'est un euphémisme. L'art littéraire n'a pas pour vocation de discourir sur la littérature. Il y a pour ça des critiques et des historiens dont c'est le métier, métier honorable d'ailleurs. C'est très d'époque, de discourir. La philosophie, qui n'a plus rien à apprendre de concret aux hommes, discourt sur elle-même et se mord la queue. Le peintre peignant pense la peinture, la théorise, au point d'en oublier son sujet. L'amant au lieu de baiser pense et blablate. Il pourrait tout aussi bien, s'il est intelligent &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; sensuel, faire merveilleusement l'amour à sa copine tout en portant l'acte à un haut degré d'incandescence spirituelle. L'érotisme — y compris verbal — sert à cela. C'est un art, et c'est un don... que tout le monde n'a pas. Nous vous proposions donc de faire de la littérature sans ruminer sur elle, &lt;i&gt;en l'illustrant&lt;/i&gt;, qui par des lettres amoureuses, qui par de savoureux vagabondages, etc. Cela ne vous a pas semblé très probant. Des fantaisies. &lt;i&gt;De la daube pour le Spectacle&lt;/i&gt;. Il faut être plus intelligents que cela, plus stratèges, plus Chinois. Voilà qui nous laisse avec la désagréable impression que nous n'avons rien compris à rien, et que vous seul avez pigé. Pigé quoi ? &lt;i&gt;Qu'il fallait être plus intelligents que cela, plus stratèges, plus Chinois.&lt;/i&gt; Et en pratique, monsieur Li ?&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Ce n'est pas gênant d'être l'ami d'un tyran (véritable ou d'opérette, supposé ou fantasmé), mais ça pose problème dès lors qu'une collaboration est envisagée. Vous voulez prendre la Chine, et moi le Pérou. Effectivement, il y a là divergences de vues, et graves. Nunzio veut, lui, prendre le Brésil. Ce pays jouxtant le Pérou de mes rêves, il embarque ses troupes sur son galion et nous voguons de conserve vers la chaude Amérique du Sud. Vous, cap à l'Est, Yin et Yang, nous cap Sud-Ouest, maracas et poncho ! Quant à Maria, qui ne prend pas ses ordres chez Nunzio, et n'a pas besoin de lui pour se faire une opinion (comme un malade implorant son médecin de lui indiquer le remède à ses migraines et autres pathologies) ni pour comprendre de quoi ça cause dans la gazette, il saute aux yeux qu'elle n'aime pas trop les Chinois, bicause qu'on ne sait jamais s'ils pensent Yin ou bien Yang ou bien les deux, sans compter qu'ils sont susceptibles de vous planter là sans mot dire, et surtout pas merci — « Merci, la couche était moelleuse et le séjour agréable. » Reste David. Il aurait tant voulu que nous fissions le même chemin, main dans la main, une fleur à la bouche, déclamant des poésies chinoises, péruviennes et brésiliennes ! Mais enfin, le poète est moins fasciné qu'on aurait pu croire, et quoique que très peiné par votre renoncement, il semble de beaucoup préférer l'Amazonie aux rives du Yang-Tsé-Kiang.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je n'ai jamais caché que j'étais sensible aux critiques. Vous, par contre, dans votre récent autoportrait, vous affirmez fièrement penser, comme Borges, que le moi n'existe pas. Et voilà que vous nous faites un petit caca nerveux égotiste du plus mauvais genre. Confirmation le lendemain par David quand il m'apprend que vous avez été blessé par la caricature de ma petite saynète et aussi par mon allusion à votre tendance à l'autoritarisme. Vous n'en avez rien dit. Je ne vous prends pas pour un être insensible, mais quand on veut jouer au Chinois, avoir l'air ne suffit pas. Votre attaque, si soudaine, contre ma lettre, ressemblait trop à une basse vengeance.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je suis sensible aux critiques négatives de la même manière que je suis peu sensible aux critiques laudatives. Vous avez applaudi au texte de David où j'ai cependant relevé des expressions floues et indicibles comme &lt;i&gt;aile révolutionnaire&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;mélodie rare&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;exister au bord de la falaise&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;enlacer des arbres dans des forêts profondes&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;l'ombre spécieuse d'un remords&lt;/i&gt; — lesquelles vous feraient hurler de rire venant d'un autre. Nous étions pourtant d'accord de refuser ce genre de prose où se sont illustrés les pires romantiques. Je n'ai rien dit sur le moment, pour éviter de polémiquer à une heure si cruciale, me réservant d'inciter David à plus de concret, à moins de poésie brumeuse. J'en aurais eu le loisir, puisque je dormais chez lui. Je suis certainement plus souple avec David que je ne le serais avec vous ou Nunzio, car je ne considère pas David comme un écrivain, ainsi que je le lui ai dit le lendemain, sans haine. Vous êtes toujours le premier à lancer à David toutes sortes de fleurs, et derrière lui, à vilipender le genre de prose où il s'illustre et dont nous ne voulions pas dans cette revue. Dernièrement encore, nous en avons parlé. Vous étiez d'accord avec moi pour écarter la poésie des sphères, la poésie poétisante, airs penchés, douleurs éthérées, front d'albâtre et luth. J'ai noté que vous m'avez dit : « Il faudrait que quelqu'un le lui dise. » Quelqu'un ? Pourquoi pas vous, qui êtes plus intime avec lui, qui devez savoir comment lui dire des choses désagréables sans blesser sa vive sensibilité ? Et vous n'avez rien dit. Si : vous avez déclaré que c'était parfait, c'est-à-dire littéraire, pour reprendre votre expression. Or, vous savez que ce ne l'est pas.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Arrive alors ma lettre, à laquelle on ne demandait pas d'être littéraire (bien qu'elle soit irréprochable sur ce point, avec des images fortes et peu brumeuses, vous en conviendrez) : une lettre d'amour tout de même peu banale dans le genre. Et vous me descendez en vrille, d'une manière qui sentait la vengeance. Vous avez joué là-dessus pour rétablir en votre faveur les forces en présence, sentant bien à quel point vous étiez en désaccord avec nous, et depuis quelques semaines déjà. Si ma lettre était trop peu littéraire pour la rubrique, autant se passer de la rubrique. C'est cela que vous nous avez dit, sans le dire. Car il apparait que vous trouviez stupides nos idées de rubriques, que vous aviez un autre dessein. Vous n'avez cessé de nous faire sentir que vous étiez à cent coudées au-dessus de nos fantaisies. Pour vous, la littérature est une chose trop sérieuse pour qu'on en joue. Il faut en causer. Je vous ai toujours dit que l'objet de la littérature n'est pas le bavardage autour de la littérature, mais la simple articulation de phrases autour de personnages, d'histoires, avec de la pensée, bien sûr, mais en filigrane et pas en gros pâtés pensifs. Et quand je mets l'accent sur le style, sur la nécessité d'en avoir, je ne parle pas de la pure forme, mais de l'alliage entre un tempérament et une manière de l'exprimer. De l'énergie et de la jubilation. De cela vous n'êtes pas dépourvu, pas plus que moi ou Nunzio. Là-dessus au moins nous étions en accord. Et peu importe que vous parfumiez vos phrases à la pensée et moi au pipi ! Il importait que nous marchions de concert, et pas que nous portions tous les mêmes habits. Nous ne sommes plus au temps de Mao.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je reviens à ma lettre. J'aurais admis que vous critiquiez son contenu trop osé, par exemple, trop « hard ». Mais vous l'avez critiquée pour son contenu pas assez littéraire, et vous seul avez émis cette sentence. Ou bien vous seul êtes apte à décréter ce qui est littéraire et ce qui ne l'est pas, et alors Nunzio, Maria, David et moi sommes des imbéciles qui n'avons pas idée de la littérature, de ce qu'elle doit être selon M. Denys. Mais ce n'est pas ça, ou alors il faut que vous m'expliquiez pourquoi, dans &lt;i&gt;Le tombeau de Nanaqui&lt;/i&gt;, vous écrivez : « &lt;i&gt;Au royaume du gland aphasique et du clito aphone il sera toujours bon de rappeler que l'amour n'est &lt;b&gt;viable que verbalisé&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;. » Qu'ai-je fait dans cette lettre à Caroline, sinon verbaliser mon amour d'elle ? Mais voilà : ce qui est permis au grand Artaud ne l'est pas au petit Yanka. Artaud peut écrire : « &lt;i&gt;Tu sens bon. Tu es somptueuse et douce. Tu es inaccessible et très proche et toute menue&lt;/i&gt; », etc. — mais Yanka Ygor ne peut pas écrire : « &lt;i&gt;Je t'aime hystérique, parce que tu es alors viscérale. Un magmagnifique. Quelque chose comme une femme-monde, déesse tellurique crevant la croute terrestre et brandissant ses foudres&lt;/i&gt;. » Pas assez littéraire. Comprenne qui pourra... Et si vous ne trouvez pas assez littéraire cette lettre, comment alors osez-vous faire l'éloge d'&lt;i&gt;Éros cui-cui&lt;/i&gt; (6), où il n'y a que des propos de ce genre, avec davantage de ridicules, dû au genre (lettres d'amour à une femme convoitée) et à la répétition des lettres ? M'auriez-vous menti ? Serait-ce que vous aimez bien le bonhomme, mais pas ce qu'il écrit ? Voilà un soupçon que j'ai depuis fort longtemps déjà, et qui a pris à Paris consistance au point de devenir à mes yeux une évidence. Ce n'est pas agréable pour moi. Je tolère qu'on n'aime pas ce que j'écris, mais qu'on le dise, nom d'une pipe, au lieu d'applaudir !&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Je vous ai aidé à réviser &lt;i&gt;Physique du temps&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Le tombeau&lt;/i&gt;. Je vous ai suggéré çà et là des corrections de pure forme, pour mettre en valeur des choses sinon diluées dans des phrases bancales et peu heureuses. C'est cela aussi, le travail d'un écrivain. C'est surtout cela. Mettre en valeur le fond. Voilà où il importe d'avoir du style. Vous avez regimbé à plusieurs reprises, avec raison d'ailleurs, pour finalement souvent vous ranger à mon avis. Lorsque vous m'avez lu les premières pages du &lt;i&gt;Tombeau&lt;/i&gt;, je vous ai fait part de ma déception. J'attendais le feu, vous me donniez la cendre. &lt;i&gt;In media res&lt;/i&gt;, vous ai-je dit. En fin de compte, qu'avez-vous fait ? Vous avez sucré sur mon conseil les vingt premières pages qui étaient mauvaises. Sur mon conseil, non sur mon ordre. Le résultat, c'est que votre livre a fort belle allure, dépouillé de ses vaseuses considérations initiales. Je vous ai conseillé par amitié, mais aussi et surtout parce que je trouvais dommage que la forme gâche un fond si cohérent, si pertinent. Je ne vois pas bien où est le ressentiment là-dedans. Vous, par contre, chez moi, ce n'est jamais la forme, mais le fond que vous critiquez. Comme si vous vous disiez :&amp;nbsp; « Quand va-t-il donc dépasser enfin le stade du moi-moi et se coltiner avec la pensée ? » Vous me l'avez d'ailleurs déjà dit tel quel. Or, si pour vous le moi n'est pas un problème, il en va autrement pour ma pomme. À vrai dire, ce n'est pas un problème au sens psychologique du terme, mais une donnée inexpugnable avec laquelle je compose. Écrire est un exorcisme pour moi, pour conjurer les démons de la neurasthénie, de la mélancolie, de la haine, exactement comme Artaud le fait, mettant des mots sur sa souffrance (physique et métaphysique), parfois des cris, des glossolalies. C'est une lutte. Vous êtes en bonne santé, vous (ou feignez de l'être, par stratégie). Je vous en félicite. Vous pouvez ainsi vous consacrer à la Pensée sans être pollué de l'intérieur par les grimaces du moi-moi. Fort bien. Laissez-moi, et d'autres, déballez nos passions et nos haines, faire avec cela de l'art, comme l'ont fait Shakespeare, Dostoïevski, Cervantès et tant de petits écrivains du même tonneau percé. Vous savez, ce qui est le plus navrant là-dedans pour moi, ce ne sont pas nos divergences d'opinions sur la littérature et ses objectifs, c'est le sentiment, pas nouveau du tout, d'être nié dans ma sensibilité. Feriez-vous le reproche à un chien de n'être pas un hibou ?&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;Maria, qui n'est pas auprès de Nunzio qu'une muse, avait à nous exposer des choses très concrètes sur le possible financement du projet. Vous n'étiez pas venu pour ça, Beaubourg n'attend pas les touristes. Elle a donc travaillé pour rien, ainsi que Nunzio et moi-même. Vous aviez en tête une destination et vous nous avez lâchés constatant que nous n'étions pas désireux de vous y suivre, du moins pas sans gouvernail, boussole et sextant. Nous étions trop concrets dans notre stratégie et surtout vous perdiez le contrôle de la manœuvre. Vos petits soldats contestaient vos plans, d'ailleurs obscurs, puisque vous n'avez jamais daigné répondre à cette question dix fois posées et que je mets à l'imparfait : &lt;i&gt;Dites-nous donc enfin, M. Denys, ce que vous ne pouviez faire seul et qui requérait notre active collaboration&lt;/i&gt;.&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;&lt;u&gt;&lt;b&gt;Notes&lt;/b&gt;&lt;/u&gt;&lt;/div&gt; &lt;div&gt;&amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(1) - Raphaël Denys, Nunzio d'Annibale, &lt;a href=&quot;http://www.myspace.com/davidlaurensatria&quot; title=&quot;David Laurens Atria (profil My Space)&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;David Laurens Atria&lt;/a&gt;, fondateurs de la revue d'arts et littératures &lt;a href=&quot;http://www.insiturevue.com/indexnonie.html&quot; title=&quot;In Situ, la revue des ménagères de plus de 60 ans&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;In Situ&lt;/a&gt;, revue que j'attaquai de front par l'intermédiaire d'un blog, &lt;a href=&quot;http://l-ephemerechinois.hautetfort.com/&quot; title=&quot;L'Éphémère Chinois&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;L'Éphémère Chinois&lt;/a&gt;, antirevue phtisique de garrulité inextinguible.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(2) - En hommage à Monteverdi, j'avais imaginé une rubrique &lt;i&gt;Lettera amorosa&lt;/i&gt; que je devais inaugurer par une lettre d'amour authentique et non rédigée pour la cause, puisque c'était le principe même et la raison d'être de la rubrique. J'avais donc puisé dans ma collection personnelle et choisi une certaine lettre assez fessue (qui figurait sur mon site et qui plus tard me valut d'être contacté depuis le Canada par celle qui est devenue ma femme et pour qui j'ai largué la Belgique et ses puanteurs, ce qui prouve que si ma lettre n'était pas littéraire assez (!) aux yeux du Chinois, elle plaisait au public, et j'en avais eu cent preuves déjà par le courrier qu'elle avait suscité. La critique de ma lettre (« pas assez littéraire ») n'était finalement pas étonnante de la part d'un homme qui ne savait séduire les femmes qu'en les ahurissant de littérature, en claquant des noms prestigieux d'écrivains.&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(3) - &lt;i&gt;Le tombeau de Nanaqui&lt;/i&gt;, titre original du &lt;i&gt;Testament d'Artaud&lt;/i&gt;, livre de Raphaël Denys paru chez Gallimard en 2005 dans la collection « L'Infini ». &amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(4) - L'artiste Olivier Pé. Son &lt;a href=&quot;http://www.olivierpe.be/index.html&quot; title=&quot;Le site d'Olivier Pé&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;site&lt;/a&gt; et quelques-unes de ses &lt;a href=&quot;http://www.idiosyncratics.net/html/OlivierPe/peintures.htm&quot; title=&quot;Peintures d'Olivier Pé&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;peintures&lt;/a&gt;. &amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(5) - Le musicien Fabio Onano. &amp;nbsp;&lt;/div&gt; &lt;div align=&quot;justify&quot;&gt;(6) - &lt;i&gt;Éros cui-cui&lt;/i&gt;, œuvre inédite d'Ygor Yanka et dont un extrait a été publié récemment dans &lt;i&gt;Le grognard&lt;/i&gt;.&amp;nbsp;&lt;/div&gt;
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