samedi, 03 mars 2007
Paul Léautaud, écrivain français
LE 21 FÉVRIER est sorti en kiosque, en France, le numéro hors série de La presse Littéraire consacré aux écrivains infréquentables. Je figure au sommaire avec un texte consacré à Paul Léautaud : Paul de Fontenay, comme Diogène de Sinope. Vivant au Canada, je n'ai pas encore reçu les deux exemplaires qui me reviennent et ne suis donc pas en mesure de me livrer à une critique globale.
Lorsque, fin septembre, Juan Asensio m'a contacté, avec d'autres, en vue de participer à ce projet, je n'ai pas hésité une seconde, pour diverses raisons. La première, non la moindre, mon intérêt pour les irréguliers en tous genres, les sulfureux, les trouble-fêtes et les vagabonds des lettres. La seconde, une garantie pour moi qui n'ai cure d'être lu à tout prix, c'est l'assurance qu'avec le bonhomme Asensio aux commandes, le flou artistique serait banni du programme. Sur le fond comme sur la forme, Asensio est très exigeant, et cela me plait. Avec un type pareil, on sait où on va et comment.
Je n'ai pas hésité quant au choix de mon infréquentable. Ce serait Paul Léautaud. J'aurais pu choisir Georges Darien ou bien encore Pierre Gripari, notez. Mais envers Léautaud que j'affectionne (l'homme), j'ai une petite dette. Et je n'avais pas forcément envie de choisir un proscrit politique. Léautaud est l'une de mes marottes en littérature. Un personnage.

Mon choix arrêté, comment le traiter ? Avant même de savoir ce que j'allais bien pouvoir raconter, je savais plus ou moins ce que je ne ferais pas. Je ne suis pas l'homme des symphonies érudites, genre auquel je préfère de beaucoup celui, allègre et léger, du divertimento. Mon sujet s'y prêtait bien. À dire la vérité, je suis tout ce qu'on voudra, sauf un érudit. Mon approche de la littérature est sensuelle plutôt que cérébrale. Le tripatouillage de neurones, l'herméneutique, très peu pour moi. Un esprit clair et délié me séduira toujours plus qu'une tête trop remplie de notions et de références. Que je connaisse particulièrement bien Léautaud, pour avoir lu et relu ses œuvres, m'être intéressé au lascar par le biais des nombreux ouvrages que lui ont consacrés ses amis et ses admirateurs, ne fait en aucun cas de moi un spécialiste du vieil ermite de Fontenay-aux-Roses. Aux spécialistes des intentions cachées et des sous-entendus, de la part obscure des œuvres, Léautaud pose un énorme problème : tout est chez lui explicite. Il est même, oui, simpliste — mais pas au sens péjoratif du terme, au sens de « qui ne complique pas inutilement les choses, qui voit les choses telles qu'elles sont ».
Maintenant, Léautaud est abordable par maints côtés. Par quel bout le saisir et pour quoi prouver ? Je ne voulais pas d'une fastidieuse biographie. Je suis parti du principe que les lecteurs de La presse Littéraire savent plus ou moins qui est Léautaud, fils d'un souffleur à la Comédie-Française, secrétaire et rédacteur, toute sa carrière durant, au Mercure de France, critique théâtral amoureux fou de Molière, misanthrope, ermite, homme à chats et à chiens, auteur d'un Journal littéraire aussi volumineux que riche et cependant très inégal (c'est la loi du genre), devenu soudain célèbre à près de 80 ans par la grâce des ondes et une série d'entretiens avec Robert Mallet.
Je suis donc parti de l'idée d'un portrait avec morceaux choisis (du bonhomme, pas de l'œuvre). Premier et considérable écueil : que dire d'un homme de qui je ne possède plus que deux volumes (sa Correspondance parue chez 10/18) ? Juin 2005 : je quitte (abandonne ? largue ?) la Belgique pour la lointaine Amérique et les beaux yeux d'une squaw. Je réduis quarante-deux années de vie à une petite soixantaine de kilos : vêtements, livres, manuscrits, babioles, un chat roux. Je vends tous les livres (plusieurs centaines) que je n'emporte pas, sauf une caisse que je confie à des amis. Dans cette caisse, plusieurs Léautaud : le volume des Entretiens avec Robert Mallet, le Choix de pages de Paul Léautaud, par André Rouveyre, et le Journal particulier de Léautaud (le second, celui de 1933, consacré à ses tumultueuses amours avec Anne « le Fléau » Cayssac). Le reste, dont le Journal littéraire, je l'ai vendu. Je me suis donc fait expédier par le premier avion ces quelques livres pour le coup très précieux et que je n'avais pas la moindre chance de retrouver dans ma campagne cariboulaise. Ces livres-là, avec les deux volumes de la Correspondance, augmentés de notes éparses dans divers cahiers, me fournissaient, pour me mettre à la tâche, une meilleure base que rien du tout saupoudré de quelques souvenirs. Mais pour écrire le texte dont je rêvais (Une journée avec Paul Léautaud), il me manquait le principal, à savoir le Journal littéraire. Car c'est cela que j'aurais voulu faire : suivre Léautaud à la trace, toute une journée, en me glissant peut-être dans la peau d'un de ses chats. Faute de grives...
Infréquentable, Léautaud ? Assurément, mais pas maudit. Le maudit, en littérature, c'est l'incompris, éventuellement le malchanceux, le banni des devantures des libraires et des rayons de bibliothèques municipales et paroissiales. Léautaud n'est pas infréquentable pour tout le monde. Il l'est, en gros, pour les bêtes à bon Dieu : grenouilles de bénitier, rats de sacristie, vaches sacrées du Romantisme, moutons de Panurge, cafards, huitres, pintades, poussins, pigeons... et pour toutes les mouches à merde et à miel d'oreille que compte l'univers. Convenez que ça fait du monde... Infréquentable, admettons — mais en vertu de quoi ? Accouchez donc, M. Yanka ! Il rotait en société ? Pétait ? Matait les fillettes dans les jardins publics ? Détroussait les cadavres ? Volait son employeur ? Compissait les monuments aux morts ? Conspirait contre sa patrie ? Ce sont là, mon Dieu, des choses aujourd'hui bien banales, à quoi n'a jamais joué Léautaud, parce qu'il avait d'autres chats à fouetter et que s'il avait bien des défauts, il n'avait pas celui d'être anarchiste au sens politique, pleurard et revendicateur du terme. Il était un honnête homme et un citoyen rangé. Je dirais, si j'osais, qu'il était un bourgeois. Voilà, j'ai osé. Mais un bourgeois terrible, trempé. Édenté aussi. Et pauvre.
Léautaud est infréquentable de nos jours encore (et de nos jours surtout) parce qu'il était tout ce que nous ne sommes plus : un homme libre, un esprit libre. Vous regimbez, je le sens. Et pourtant vous savez que vous êtes moins libres que jamais dans toute l'histoire humaine. Vous êtes, nous sommes enchainés à nos lubies : ordinateurs, téléphones cellulaires, télévisions, voitures, cinémas, discothèques, obligations sociales et professionnelles, etc. C'est ça la vie, mais c'est la mort en vérité, la mort spirituelle. Cet homme qui, en 1950, vivait exactement de la même manière qu'il vivait en 1890, insoucieux du progrès (l'électricité, le téléphone, le transistor et même l'innocent stylo), indifférent aux modes, vivrait tout pareillement aujourd'hui, sinon de la même manière au poil près, dans le même esprit de souverain dédain des contingences matérielles et morales. Un esprit libre est un voyou. Et cependant Léautaud n'était pas, mais pas du tout, un apache. Un esprit libre est un danger pour notre belle jeunesse. Ah ça, madame, pour sûr ! Il vous détournerait en trente secondes de sa console de jeux votre enfant mineur pour le plonger dans Molière, Stendhal, La Rochefoucauld, Chamfort, Verlaine, qui sont à coup sûr un danger pour le repos de l'âme de votre chère tête blonde. Infréquentable comme tout ce qui pue la franchise et le bon sens, la vivacité d'esprit et la causticité, le tout ponctué d'un rire malicieux de petit diable en goguette, avec dans le regard cette lueur joyeuse et féroce échappée des coulisses d'un théâtre de lutins. Nous ajouterons : infréquentable parce que d'une autre époque, anachronique superbement. Intempestif donc, rebelle à l'air du temps et au vent qui décoiffe et recoiffe au gré des modes, des engouements vaniteux (le snobisme).
Léautaud ne fut : ni couard, ni téméraire. Il ne quitta son ermitage durant aucune des deux grandes guerres, bien qu'on l'en pressât. Qu'avait-il à craindre et de qui ? Deux régiments eussent pu s'affronter sous ses fenêtres qu'il ne se fût pas dérangé, mais il eût été dérangé et eût craint pour ses chats. Être dérangé, il détestait ça. La solitude était son unique gourmandise, à cet homme frugal. Lui, si friand de conter par le menu ses galipettes avec les rares femmes (Anne Cayssac, Marie Dormoy) que son physique ingrat lui permit de « connaitre », qui s'en émoustillait, il parla peu et même pas du tout de l'unique femme avec qui il vécut jamais : Blanche Blanc. Ils sont séparés déjà quand, en 1910, il conclut une lettre à Blanche, un peu dépité : « Il commence à faire chaud. Quelle bonne odeur il doit y avoir sous tes bras, entre tes seins, entre tes cuisses, surtout ! » (1) Un trait de haute sensualité, ça. Sans doute Blanche n'était-elle pas coquine assez pour lui. Il déteste en effet les mijaurées. Anne Cayssac, dit « le Fléau », en fut une assez belle toutefois, mais au lit ou sur la table, elle lâchait tous ses chiens — et Léautaud aimait aussi ces chiens-là.
Un homme entier, non réductible à ses composantes. Ni bon donc, ni mauvais. Ni gentil, ni méchant. Cruel, ça oui. C'est le propre de la vérité d'être cruelle, toujours. Il fut sinon un charmant et galant homme, un farfadet parfois, mais parfois seulement, un chouia ridicule (a-t-il appris chez Molière à faire le gracieux auprès de ces dames ?). Pauvre comme Job et accablé comme lui de tourments (ses chats et ses chiens qui l'obligent), il ne maudissait pas plus les riches qu'il ne sanctifiait les pauvres. La charité ni la solidarité n'étaient son fort. Quant au confort... Écoutons Léautaud : « Pour moi, le confort n'a pas d'importance. D'ailleurs, ce qu'on appelle le confort correspond souvent à mes yeux à un encombrement d'objets inutiles. [...] Il m'arrive d'aller déjeuner chez des dames qui sont fort munies d'argent. Eh bien, ces meubles, ces tapisseries, ces cuisiniers, ces maitres d'hôtel !... S'il fallait que je vive dans des maisons pareilles, je m'en irais illico ! » (2). Il ne blague pas. Son pavillon, à Fontenay, est une turne où les chats et les chiens non seulement, mais les araignées règnent despotiquement. Dans l'une des vidéos disponibles sur le site de l'INA, Mallet parle des hamacs que formaient chez Léautaud les toiles d'araignées, et Marie Dormoy, dans sa tombe, en frémit encore. Son matelas, qui n'a plus été refait depuis quarante ans, est comme une planche, et le vieil ermite s'en accommode. Il s'éclaire aux bougies, se chauffe au bois, écrit à la plume d'oie. Pascal ne disait-il pas : « [...] j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. » (3). Aussi Léautaud se plaignit-il rarement de son sort, car il avait pu réunir entre ses quatre murs de quoi, selon Pascal, vivre cent ans et plus sans gémir. « Les livres, la rêverie, la solitude devant mon papier, mes deux bougies et le plaisir d'écrire : contente-toi de cela pour quoi tu es fait uniquement », écrit Léautaud (4).
Léautaud, qui ne ménage personne et qui sacrifierait une amitié pour un bon mot, cache sous des airs bourrus une âme tendre. Il était jeune encore, certes, mais c'est bien lui pourtant qui, par l'intermédiaire d'un gamin, offrit en catimini un bouquet de violettes au pauvre soulard clochardisé qu'était devenu Paul Verlaine et que le jeune Léautaud ne voulait point déranger. N'est-ce pas un trait de touchante délicatesse ? C'est encore lui qui, malgré son horreur des enfants, eut un jour pitié d'un misérable gamin en extase, l'œil exorbité, à la devanture d'une pâtisserie de luxe, au point de l'inviter à l'y suivre et de choisir toutes les pâtisseries qu'il souhaitait. Léautaud, rapportant l'anecdote, a soin toutefois de préciser (le croit qui veut) qu'il fit ce geste moins par pitié que par curiosité, car il y avait à l'intérieur de belles dames élégantes et cela l'amusait fort de voir sur leurs visages se peindre l'épouvante à la vue du couple certainement horrible en diable que lui et l'enfant formaient. André Billy, dans ses Souvenirs intimes, rapporte avoir de ses yeux vu Léautaud, rue de Médicis, voler au secours d'une vieille chiffonnière qui s'épuisait dans les brancards de sa carriole. Lorsque Mallet lui rappelle ce fait (5), Léautaud confirme, ajoutant : « Je le ferais encore si l'occasion s'en présentait. » Car ce que Léautaud détestait, ce n'est pas la commisération agissante, mais celle inopérante, gratuite et partant nulle, de ces belles âmes qui salivent plus en plaignant la misère qu'elles ne suent en la soulageant. L'actuelle campagne électorale en France nous en donne quelques-unes à admirer, de ces belles et grandiloquentes âmes engluées du foutre du défunt abbé Pierre. Mais laissons la crapule à ses grimaces et la manche à ses effets...
Subversif, Léautaud ? Non, en ce sens qu'il ne cherchait pas à subvertir l'ordre établi (« foutre le boxon »). Il l'était dans sa lutte contre les idées reçues, et quand je parle de lutte, je devrais préciser : lutte d'instinct, de nature, et non de posture, en vertu d'un engagement, d'une charte personnelle et raisonnée. Il ne se mêlait pas de politique. Son pire ennemi persécuté, il aurait pétitionné en sa faveur à titre individuel et non par réaction clanique. Les guerres sont pour lui des tueries injustifiées. Toutefois il comprend la position du malheureux Apollinaire qui, au lieu de se réfugier en Suisse comme des amis le lui proposait, choisit en 1914 de se battre pour la France qui l'avait accueilli, alors qu'il n'était pas belliciste pour un sou. Ses opinions comme sa morale, à Léautaud, découlent de sa nature profonde, de son tempérament, qu'il a toujours privilégiés. C'est ainsi qu'il reconnait être fermé à certaines choses. Intolérant donc. Il sait que la nature humaine n'est pas configurée par défaut sur « tolérance ». Nos modernes dévots, apôtres sévères, furieux et vigilants de la tolérance obligatoire, trouveraient à coup sûr dans la tignasse de Léautaud d'affreux poux, s'il disait aujourd'hui, dans les mêmes termes, ce qu'il disait à son époque tous les jours sans être menacé par personne d'aucun procès. Léautaud, ce brave homme, serait catalogué fasciste par ces castrés de nature que sont les bien-pensants.
Jean-Louis Kuffer (alias JLK sur la blogosphère), se demande dans un récent billet ce que Léautaud vient faire dans cette galère d'infréquentables où le bon, savoureux Paul doit souffrir la sulfureuse proximité d'un Robert Brasillach ou d'un « grand catholique » (selon Rémi Soulié qui lui consacre un article) comme Carl Schmitt. Voudrait-on faire croire que Brasillach et Léautaud ont la moindre chose en commun ? — que Léautaud, qui ne cachait pas sa répugnance pour le prosélytisme exacerbé de Bloy, puisse cacher sous sa pèlerine un missel ? Rien de tout cela. Je pense, par le présent article (qui, soit dit en passant, n'est pas celui que j'ai donné à La presse Littéraire), avoir répondu à JLK, et prouvé que, dans mon esprit du moins, l'infréquentable en littérature ne l'est pas obligatoirement en raison de ses options politiques ou religieuses (considérées comme abjectes par les petits-enfants du CNE), et que les infréquentables, entre eux, ne forment en aucun cas un groupe solidaire, une école, ni même un courant de pensée.
Pour conclure, je mets ici le commentaire que j'ai laissé sous le billet consacré aux infréquentables par JLK :
L'écrivain infréquentable, pour moi, est celui dont on sait, en avouant qu'on le lit, qu'on l'aime, qu'il nous vaudra d'être regardé avec suspicion par ceux pour qui la littérature doit être un hymne à l'humanisme le plus tiède. Nous savons que la seule évocation du nom de Céline devant certaines personnes suffit pour les voir se tétaniser. Qui lit Céline, et a fortiori s'en délecte, est de facto suspect de lire aussi, la nuit, en cachette, Mein Kampf. À une époque, je voulais faire lire Jean-François Revel à un ami écrivain (publié chez Gallimard depuis). Il s'y refusait à cause de la réputation de Revel : un libéral, un anticommuniste, un suppôt de Satan. Même chose pour Chardonne que je lui conseillais pour améliorer son style, sa ponctuation notamment. Chardonne pas assez catholique pour toutes les papautés de gauche, donc insignifiant. Et fasciste, bien sûr. J'en rirais si de telles opinions émanaient de personnes non cultivées. Il existe donc, si je puis dire, un indice d'infréquentabilité que l'on mesure en prononçant les noms de certains artistes. L'infréquentable est celui qui, au rebours des modes et des conformismes, dit ce qu'il pense comme il le pense, parce qu'il ne cherche pas à plaire. Ce n'est très certainement pas un hasard si la toute grosse majorité des écrivains à qui l'on pense via la notion d'infréquentable sont, à tort ou à raison, étiquetés de droite. Marcel Aymé, qui avait beaucoup d'amis à droite (dont Céline) et qui défendit bec et ongle Brasillach, était de gauche, mais non de cette gauche mollassonne et gendarmesque que l'on voit à l'œuvre depuis, en gros, 1968. Céline, comme médecin des pauvres, était socialement plus à gauche que bien des bobos qui n'ont de gauche que la rhétorique et les claquettes. L'infréquentable prend le parti de l'authenticité, de la liberté de pensée, contre toutes les aliénations mentales et les conformismes. Il est plutôt, philosophiquement, de droite, parce qu'à droite on n'idéalise pas l'homme, on regarde le monde tel qu'il est et non pas tel qu'il devrait être si on faisait de l'homme selon Montaigne (un homme, ni ange, ni démon) un homme selon Rousseau (un être foncièrement bon que la société corrompt). La réalité (principe souverain), c'est l'homme tel qu'il est, dans toutes ses dimensions, et non ce pantin social cher à la gauche, une éternelle victime des inégalités. Le meilleur des hommes (meilleur au sens de la bonté) n'est pas forcément celui dont la bouche (restons poli) ne désemplit pas de mots comme pitié, compassion, empathie ou le condouloir cher à la lopette philosophique Onfray. Léautaud, parce qu'antisocial, farouche, solitaire et individualiste, a été réputé misanthrope. Il ne se qualifie jamais lui-même ainsi. Il était indifférent au sort des autres et avait une vision pessimiste de l'humanité. Il n'avait pas de théorie sociale et ne considérait pas a priori le pauvre comme un être bon et pur et le riche comme un salaud. Il savait qu'on trouve chez les pauvres un nombre considérable de salauds et chez les riches un nombre tout aussi considérable d'êtres désintéressés et généreux. En isolant certaines anecdotes de sa vie, via ses démarches entreprises auprès de gens fortunés pour tirer du pétrin des malheureux et des malheureuses, on pourrait prouver que Léautaud avait un cœur en or, comme on pourrait prouver par certaines de ses réflexions qu'il était un détestable bonhomme. C'est cela qui me plait chez lui : il ne pose pas, il est entier, tout ensemble délicieux et abominable, aimable et abject.
Notes
Sauf indications contraires, les citations proviennent d'ouvrages de Léautaud.
(1) - Correspondance 1, 10/18, p. 325.
(2) - Entretiens avec Robert Mallet, Gallimard, 1951, p. 386.
(3) - Pascal, Pensées, fragment 139 dans l'édition Brunschvicg.
(4) - Propos rapportés par R. Mallet dans les Entretiens, ibid., p. 355.
(5) - Ibid., p. 213.
La photo de Paul Léautaud provient de la collection, dirigée par Roger Thérond, « Les Trésors des Archives de Paris Match », Avec les écrivains du siècle, Éditions Filipacchi, 2000, p. 57.
02:20 Publié dans Lettres de mon wigwam | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature, infréquentables, Paul Léautaud





