dimanche, 21 octobre 2007
L'œil impitoyable du temps
CHRISTOPHER PAUL NEIL, dit Vico, pédophile présumé, a été arrêté par la police thaïlandaise après que sa photo défloutée a été diffusée par Interpol planétairement. C'est une première mondiale. Je ne sais s'il faut se réjouir, non de l'arrestation d'un nuisible, d'une crapule, mais de la manière dont cela s'est fait.
La technique qui a permis le floutage du visage de Vico, et donc, en principe, l'anonymat du criminel, s'est retournée contre lui. Fallait s'y attendre. Il y a vingt ans seulement, le pédophile aurait pu, avec une technique similaire mais non identique, voiler ainsi sa face et nul n'eût été capable de l'identifier. Avant de devenir aux yeux du monde Christopher Paul Neil, soit une personne, c'est-à-dire une histoire, un lieu de naissance, une profession, un lieu de résidence, etc., Vico n'était qu'une image, un visage parmi des millions d'autres, sans particularité saillante (cicatrice, balafre, bec-de-lièvre, ectropion, etc.). Si je l'avais croisé en rue, je ne l'eusse point reconnu. Blanc, dans la trentaine, glabre — soit le banal portrait de centaines d'hommes de ma petite ville.
S'il faut, sans réserve, se réjouir de l'identification puis de l'arrestation de l'affreux jojo, même s'il n'a tué personne, cette affaire ne laisse pas de soulever en moi de multiples interrogations. Quoi ? Interpol est capable de mobiliser la planète entière pour mettre fin aux agissements criminels d'un homme au palmarès meurtrier vierge (c'est un détail tout de même important, et qu'il n'ait tué personne ne l'exonère pas de ses péchés) — Interpol donc est capable de mettre en branle tout l'univers pour obtenir le visage, puis l'identité, ensuite la peau d'un vulgaire pédophile, et nul n'est en mesure de mettre la main au collet des mille et un criminels de guerre et autres génocidaires qui grouillent sur terre, alors qu'on sait leurs noms, où ils dorment chaque nuit, et combien de fois par semaine ils changent de caleçon ? Oh ! je sais bien que le pédophile est le criminel absolu par les temps qui courent, l'homme à abattre, à livrer en pâture au peuple assoiffé de justice et de croustillants détails. C'est une des bizarreries de ce temps, on ne peut rien contre cela et d'ailleurs, hein ? on s'en tamponne un peu le coquillard, de ces engouements populaires, judiciaires et médiatiques. Tout de même, ça signifie qu'aujourd'hui, là, en 2007, il est plus grave, mille fois, de violer, sans pour autant le battre, le torturer, l'occire, un enfant, que d'envoyer ad patres, par le fer, le feu ou la soif, des foules entières d'innocents. Depuis quand les mouches sont-elles des fauves ? La vie vaudrait-elle moins qu'un hymen ? C'est un soupçon que j'ai.
Moins grave, mais tout de même angoissant... Jadis, quand la terre était aussi vaste que l'univers, un criminel savait pouvoir échapper à la justice des hommes (mais non à celle de Dieu) en se réfugiant le plus loin possible du lieu de son crime. C'est ainsi que des Nazis ont trouvé refuge, couche molle, gamelle pleine et caleçons propres à profusion, en de lointaines, accueillantes contrées comme le Paraguay, l'Argentine, la Bolivie, le Chili. Là, nul n'allait les embêter avec de vieilles histoires. Ils refaisaient leur vie, reprenaient femme, enfants et un dernier petit verre à la santé de l'Amicale des Rescapés d'Auschwitz. Tous, c'est vrai, n'ont pas eu la chance de vivre heureux, tranquilles et nonagénaires sous le soleil. Certains ont été rattrapés et punis d'une ou deux fessées. Vilains garnements, va !
Je suis ainsi fait que je préfère l'idée d'une justice assurée par Dieu à la réalité de la parfois brutale et toujours imparfaite justice humaine, parce que cette dernière, sous couvert de noble idéal, assouvit en fait une vengeance. Brutale, expéditive justice humaine quand elle punit de mort à Landerneau un crime qui, perpétré à Béziers, eût valu un blâme à son auteur, ou une amende, ou une brève incarcération. Imparfaite, parce que punir par un simple emprisonnement, même à vie, un assassin, ne remplacera jamais une vie ôtée (la mise à mort de l'assassin non plus, d'ailleurs), et ne consolera jamais les proches du disparu. L'équité, en matière de justice, c'est la loi du Talion. Œil pour œil, dent pour dent. Punir d'une dent en moins celui qui a énucléé son prochain me semble pour le moins arbitraire, comme de lapider à mort une femme adultère à Lagos. Mais tout cela est délicat et si j'avais quelque pouvoir en ce domaine, je ne suis pas sûr que je changerais quelque chose, sans doute par fatalisme, parce que ma soif de justice n'est pas aussi inextinguible qu'on pourrait croire. Les exceptions, les cas particuliers, le hasard, la fatalité, tout cela affecterait la parfaite symétrie du principe. Un arbre écrase dans sa chute un passant. Qui punir ? Le vent ? Les parasites qui ont affaibli l'arbre ? La municipalité via son maire ? L'arrière-petit-fils du jardinier qui a planté l'arbre ?
Je souhaite toujours, dans un premier et bref mouvement, que le criminel, quoi qu'il ait fait, puisse échapper aux griffes des justiciers et disparaître à tout jamais avec son crime, sa conscience et ses remords. Je table évidemment sur le fait qu'il ait une conscience et soit rongé par le remords. Or, pour ça, je me fourre le doigt dans l'œil.
Vous volez une pomme à Cuzco, on vous arrête à Osaka. Je trouve terrible que l'homme, dans ce village qu'est devenue la planète, ne puisse plus s'échapper nulle part. J'ai eu pitié de Saddam Hussein lorsqu'il a été extirpé comme un rat du trou sous terre où le despote avait trouvé refuge. J'ai eu d'autant plus pitié de lui qu'il a été ensuite humilié devant la terre entière par ses geôliers, sous l'œil impitoyable d'une caméra, ce témoin, juge et bourreau du temps.
Revenons à notre présumé pédophile. Deux extraits du communiqué d'Interpol après l'arrestation de Vico, avec mise en évidence des passages marquant pour moi la nouveauté du procédé :
« La coordination internationale mise en œuvre entre les services de police de trois continents a permis l’arrestation de Christopher Paul NEIL en Thaïlande seulement 10 jours après l’appel à témoins lancé au niveau mondial par INTERPOL afin d’identifier un inconnu photographié en train d’abuser sexuellement de jeunes garçons. »
« Le 8 octobre, INTERPOL a lancé un appel à témoins sans précédent au niveau mondial afin qu’on l’aide à identifier un inconnu qui apparaissait sur quelque 200 photos où on le voyait abuser sexuellement de mineurs. Près de 400 personnes dans le monde ont répondu à cet appel, et cinq sources différentes ont désigné Christopher Paul NEIL comme susceptible d’être l’homme recherché. »
Une première mondiale, je le disais. Là-dessus m'est venue l'idée géniale d'une deuxième expérience de ce type, dont le succès ne fait aucun doute, grâce à la dynamique mise en place par Interpol et la collaboration active, la vigilance du public. Alors voilà, j'ai décidé, pour le bien de l'humanité, de publier, en exclusivité mondiale, la photo inédite (défloutée par mes soins) d'un homme que, à tort où à raison, je crois assez nuisible et dont l'identification, l'arrestation, ensuite le jugement, devrait réjouir plus d'un citoyen de la planète Terre. Pour toute information, veuillez contacter YGOR YANKA à l'adresse mentionnée sous ma bobine.
17:25 Publié dans Banalités phénoménales | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Christopher Paul Neil, Vico, justice





