dimanche, 25 mars 2007
Le Diable, Judas et le Sphinx du Gers

NUL DANS LA BLOGOSPHÈRE ne l'ignore plus : le Diable est Basque. Il tient boutique (une sinistre officine où l'on dissèque nuitamment le cadavre exsangue de la littérature) sur la Toile (d'araignée), rue du Cadavre-Exquis, au n° 666. Il opère sous le nom d'emprunt de Juan (ou Juanito) Asensio, bien qu'il usurpe volontiers d'autres identités aux consonances non moins grotesques : Ygor Yanka, Germain Souchet ou Francis Moury. Ses attributs, outre le scalpel et la fourche, sont la grenade à manche, la barre à mine, le fléau d'armes et tout un assortiment d'explosifs et de poisons. Un tombereau de merdes chaudes l'accompagne partout, tiré par une vieille rosse d'ailleurs cagneuse, baptisée Mme de Fontenay par son diabolique mais facétieux propriétaire. La rumeur, qui sait tout et son contraire, vêt l'horrifique bonhomme de costards Kenzo et le chausse de pompes Weston (toujours impeccablement cirées, parait-il, à la fiente de pigeon, dit-on). Le Diable à ses heures (la nuit de préférence, sauf crimes à commettre, assassinats à perpétrer, vierges à violer) rédige de très, mais très obscurs (pouvez pas imaginer !) traités on ne sait trop de quoi... de démonologie, voudrait-on croire — en réalité de puérils ouvrages illustrés (à la sanguine, il va de soi, et au noir de fumée) et destinés de toute évidence à édifier un public d'ânes et de zébus. Un titre : La masturbature à quatre pattes. Et cet autre : Essai sur les fèces de Constantin Fumerolles, cocher du Roy. Et quand, à la brune, le putride démon quitte pour une heure son méphitique atelier où suintent depuis l'éternité les dix mille cadavres reliés plein cuir de sa thanatothèque, c'est pour cogner au hasard des passants, et cracher au visage des demoiselles, quand il n'exhibe pas aux regards des petits enfants son horrible phallus en érection, au gland tatoué d'une Svastika. Ce Diable-là, on s'en doute, ne compte dans sa rue (la Toile est petite, si l'araignée est grosse) que des amis. Nul, en dépit de ses méfaits, ne lui souhaite de périr étouffé par ses glaires, trucidé par un quelconque et très vague pseudo-écrivain (ou journaliste) dont l'ombre eût été jadis piétinée par les désormais célèbres Weston.
Judas, second personnage de ce théâtre sanglant, est une femme. Notez que ça m'arrange plutôt. Les femmes sont des êtres parfaits à qui nous devons tous les égards, entre autres minauderies. Comme je suis, à l'instar du bonhomme Goux, un galant homme, et qu'au surplus le miel de toutes les poésies courtoises du temps jadis coule dans mes veines, je me garderai d'user contre elle des épithètes indignes. Je serai donc franc : Valérie Scigala — puisque c'est elle dont il s'agit — m'inspire le plus grand respect. Et d'ailleurs, si le bonhomme Goux, à court de salive, voulait interrompre un instant ses baveuses dévotions, c'est avec reconnaissance et joie profonde qu'à mon tour je m'agenouillerais pour embrasser, lécher les petits pieds d'albâtre de cette dame très-belle et très-parfumée. Rappelons toutefois, mes amis, que la dame tient dans notre histoire le rôle de Judas, rôle trouble et personnage perfide s'il en est. Une scélérate ? Le terme sied à ses œuvres, comme à la reine d'Angleterre sa couronne.
Du Sphinx du Gers on ne sait pas grand-chose, sinon qu'il occupe une assez vieille masure dans le Gers, à laquelle serait (je ne fais que relayer la rumeur) adossé un poulailler datant de Godefroy de Bouillon, où le taciturne hobereau élèverait des poulets de plein air. Selon son voisin le plus proche, un vénérable coq de bruyère, il fredonnerait souvent, au crépuscule, des airs de Georges « Mustacchi », tout en arpentant d'un pas très majestueux ses tourbières, tandis que l'air vibre des derniers trilles du courlis cendré (numenius arcatus) et que s'ébrouent les premières chouettes. Dissipons d'emblée tout malentendu : notre Sphinx ne ressemble évidemment pas au monstre à tête et buste de femme, à corps de lion et ailes d'aigle de la mythologie, et les annales du crime ne relatent pas qu'il ait jamais dévoré le moindre voyageur qu'il aurait préalablement ahuri par de trop savantes énigmes. Le Sphinx du Gers n'est un sphinx qu'au figuré, c'est-à-dire, selon mon Dictionnaire Quillet de la langue française, un « personnage énigmatique, à l'aspect figé, et dont on ne peut tirer ni renseignement, ni impression ». Peu disert, Renaud Camus — car c'est son nom — aurait en revanche écrit plusieurs ouvrages. On lui attribue la paternité du célèbre — et anonyme — recueil Il mio silenzio è oro (disponible en consultation à la bibliothèque municipale d'Auch — 12, place Saluste du Bartas —, section « fonds patrimoniaux »). C'est lui qui aurait composé pour Maria De Rossi, en 1976, la populaire chanson Ah ! que j'aime la moustache. S'il faut ajouter foi à ces possibles calembredaines tombées du bec de la rumeur, nous ne le pensons pas. Notre soupçon personnel, en passe d'ailleurs de se nymphoser en intime conviction, est que le Sphinx du Gers est en réalité un terroriste basque rangé des bombes et s'adonnant aux âpres délices de la critique littéraire. La vilaine et mutique chenille serait donc le beau et profus lépidoptère appelé sphinx Phaenix (hippotion celerio), à moins qu'il ne s'agisse du redoutable et puant coléoptère mieux connu sous le nom de bousier de la Zone (stalker stercorarius). Dans ce monde virtuel où personne est tout le monde et tout le monde chacun, tout est possible, et même que je sois Dieu.
L'intrigue à présent, puisqu'il faut bien y venir. Je n'en donnerai que le synopsis. Le scénario avec ses croustillants et sordides détails est disponible au n° 666, rue du Cadavre-Exquis (vous connaissez l'adresse de ce lupanar, je crois). Le Diable, en mal de publicité, et que tenaillait depuis fort longtemps le désir de recenser quelques-uns de ses maléfiques confrères en infréquentabilité, conçut l'automne dernier, lors d'une chasse au canard sur l'étang de Berre (estanh de Bèrra en occitan) en compagnie de Jupiter Vebret, le scandaleux et funeste projet de réunir sur eux des panégyriques que J. V. imprimeraient dans sa revue, la peu sulfureuse, mais fringante Presse Littéraire. À cette pendable fin, le Diable recruta des petites frappes de la plume (je dis qu'il les recruta, mais il le fit à sa manière, sous la menace d'une pétoire et d'un long séjour six feet under), dont moi-même, qui tremble et tressaille au seul énoncé du nom Stalker. Il me recruta, moi, parce que ma réputation de veulerie et de servilité n'est plus à faire. Quand le Diable ordonne, moi, j'exécute, quelque tâche que ce soit, de préférence la plus abjecte. Je choisis donc, sous la menace qu'on égorgerait mon chat en cas, non de rebuffade, mais de simple hésitation, d'en écrire sur l'un des plus crottés, pouilleux démons que la tourbe engendra : Paul Léautaud (Astaroth Kipulacroth pour les démonologues).
Soucieux que le Sphinx du Gers figurât au sommaire de l'infernal spicilège, le Diable, écœurant de politesse, lui demanda de désigner lui-même le tâcheron qui gribouillerait sur Lui, vu qu'Il ne désira point que le travail fût bâclé par un cancre du nom de Coûteaux (qui, étourdi par son enthousiasme à l'égard de l'œuvre camusienne, s'était avec une inouïe témérité jeté déjà sur la cognée dans le but de tailler à la gloire du Sphinx une manière de totem au pied sacré duquel les Adorateurs de Sa Munificence Rinaldo Sphinxus pourraient ensuite s'incliner durant dix-huit mille générations). L'oracle gersois délivra l'identité de l'élu, et ce fut une élue : Valérie Scigala, simple femme (nous ne le disons pas en mauvaise part, car nous pensons le plus grand bien des femmes et de la simplicité). Simple femme, vraiment ? Pas tout à fait. Une femme, par nature, ce n'est pas simple, et peu reposant sur le plan de la psychologie. Nous sommes donc toujours, bien que très admiratif, légèrement méfiant lorsqu'une femme se profile... sauf quand, bien sûr, comme Valérie Scigala (dont nous ne savions pas encore qu'elle serait notre — si vous permettez — Janette Bifrons, notre Judas en jupette), elle présente un pédigrée (avez-vous remarqué que je suivais l'orthographe réformée de 1990 ?) plutôt cossu, suffisamment du moins pour faire impression sur le manant que je suis et le tenir à respectable distance, les mirettes écarquillées et la bave aux babines. Parmi ses titres de noblesse, à la donzelle, présidente — ou quelque chose dans le gout — de la Société des lecteurs de Renaud Camus. Mazette ! Étonnez-vous donc que le Sphinx ait désigné celle-ci plutôt que l'autre...
Les feuilles mortes churent et tomba la neige. Les scribes aux écritoires grattaient leurs parchemins, sous l'œil injecté de sang du Diable, arrogant et mauvais comme pas un, noir de crasse et gras comme suie, pétoire, férule et même knout à portée de main. Nous suâmes et ahanâmes, grattant sans relâche, nos échines ployées et nos langues hors du bec. Ce fut, oui-da, un rude hiver, dont février nous délivra soudain, besogne achevée. Parurent alors, un peu plus tard, les prurigineuses miscellanées auxquelles le Diable avait tant et tant rêvé, et dont il avait, de sa plume fourchue, rédigé les prolégomènes (en neuf-cents pages de sa fine écriture, avec notes savantes et contre-notes érudites dans les marges).
Le printemps parut devoir sourire tôt. Or, s'il profila comme attendu sa verdâtre silhouette, ce fut sans entrain — et pour cause : le flanquait un gras, flasque, claudicant quadrupède essoufflé qu'il nous présenta et qui, après s'être mouché puissamment dans un drap aux couleurs du drapeau tricolore, sans reprendre son souffle et dans l'ignorance manifeste de l'identité de son interlocuteur, dégoisa un tel flot de poisseuses railleries que le Diable, à qui ces ordures étaient destinées, en demeura tout coi, et vert, de ce vert cadavérique que les habitués des salles de dissection et des morgues connaissent bien. Je ne l'avais, je l'avoue, jamais vu si piteux. Le Diable venait de rencontrer Didier Goo...
S'il en est parmi vous qui ignorent ce qu'en anglais goo signifie, je les invite à se renseigner ici. Eh oui...
Reprenons. Je dois m'en tenir aux généralités et ne relater, de l'échauffourée, que les grands épisodes. Didier Goux, qui n'est plus si jeune, de qui, par conséquent, on attendrait plus de ruse que de naïveté (aller ainsi se jeter dans la gueule béante du Stalker !), n'est pas, à lire sa prose duveteuse et quelque peu grandiloquente, un mauvais garçon. S'il prend à l'occasion des airs canailles, notamment pour informer ses lecteurs — et avec quelle ingénuité ! — « que l'humour beauf [l'a] toujours plongé dans des ravissements nonpareils », on sent bien que le garnement est au vrai un vieux, mais tendre chérubin. Passons sur son enseigne à l'effigie de... Babar !
Écrivain raté, comme lui-même s'en désole en nous apprenant qu'il rêvait jadis d'être Proust ou Joyce (au lieu d'être, tout simplement, Didier Goux — car lorsqu'on est un éléphant il ne faut point chercher à devenir gazelle ou lion), Goux se console en admirant l'œuvre de Renaud Camus, et ma foi, autant ça que le suicide. Rêvant selon toute apparence de rencontrer en chair, en os et en moustache son idole, le jusqu'alors parfaitement admissible Goux en pince, et c'est peu dire, pour Valérie Scigala, qui peut, elle, se targuer de connaitre en personne l'archonte, le roi, le demi-dieu Camus. Dès lors qu'on flatte le lad, qu'on l'astique et le lustre, on peut légitimement espérer que nous lui devrons un jour d'avoir pu approcher le cavalier, tailler avec lui une bavette ou tout ce qui peut être taillé, partager ses repas, sa couche, sa vie — que sais-je ! Il appert donc de tout cela que pour le sieur Goux, Valérie Scigala est le sésame qui lui ouvrira peut-être les grilles du mystérieux château de Plieux, si bien qu'il la couve de son regard humide et cillant, la protège, la défend contre toute muflerie dont se rendrait coupable un malotru — et Dieu sait si l'univers en recèle ! Ayant donc appris que sa protégée avait commis un trop certainement divin article sur Renaud Camus dans le cadre du hors-série consacré aux écrivains infréquentables, Goux s'en fut quérir le précieux objet au kiosque voisin et dévora sans rien lire d'autre, du moins avant, l'article scigalien, qu'il trouva, bien entendu, sublime (s'il ne l'est tout de même pas, car la perfection n'est pas de ce monde, c'est un texte qui ne dépare point le recueil, loin s'en faut). Pas rassasié, Goux absorba le reste et s'en délecta, sauf... sauf les olives de l'apéritif, le texte en ouverture, celui du Diable, texte qu'il trouva (je résume) inepte, alambiqué, amphigourique, boursoufflé, raboteux, abstrus, profus, jaunâtre, baveux, filandreux, catastrophique, tortu, raffarinesque, abominable, hirsute, tavelé, anxiogène et véreux. C'est évidemment son droit le plus strict, à M. Goux, de ne point gouter la prose du terrible critique. À moi aussi il arrive parfois d'y trébucher ou d'être irrité par son lyrisme centrifuge, quand il s'y met. Je ne me crois pas tenu pour autant d'insulter l'auteur, comme Goux l'a fait, ignorant qu'il lançait là un pétard qui allait vite lui revenir en pleine face à la manière d'un boomerang, sous la forme d'une bombe atomique.
Le Diable, on le comprendra, n'avait pas sué trois hivers de rang sur son introït pour le voir anéantit à coups lourds de trompe par le pensionnaire récemment évadé d'un cirque. Sa réaction pour le moins spontanée fut sanglante, la trompe, tranchée, roula bientôt dans la poussière, et pour la première fois dans l'histoire du règne animal, on entendit braire un éléphant. Valérie Scigala, qui croisait dans le secteur, mise en émoi par les affreux sons qu'émettait Babar à la trompe sectionnée, au lieu de vaquer, jugea opportun de s'en mêler, et elle lança au visage du très enragé Diable son réticule bourré de notes de cours. L'outrage ne semblant pas suffire, elle ajouta à sa déclaration de guerre un codicille dont voici le point fort : « Vous êtes un mufle, Monsieur ! » — suite à quoi on entendit sangloter de reconnaissance le pauvre Babar bien amoché.
On sait comment cela se passe : on se chamaille à cause d'une planche de W.-C. pas rabaissée, ça s'envenime, on sort des placards tous les délits passés, les rancœurs expriment leur pus, on s'accuse des pires tares, jusqu'à se reprocher mutuellement de vivre. À la fin, l'ambulance emporte les blessés, et le corbillard les morts.
Valérie Scigala, qui n'est pas une idiote, est une personne bien ambigüe, et quelque peu louvoyante. Désignée par le Sphinx pour écrire sur lui dans le cadre bien défini d'un numéro consacré à des écrivains infréquentables dont les noms, je l'atteste, étaient connus dès le départ, outre qu'ils ont été rappelés cent fois plutôt qu'une seule, elle ose après coup, la revue dans les kiosques, se plaindre de ce que Renaud Camus soit entouré de commensaux bien méprisables. Elle ne cita d'abord aucun nom, mais nous en identifiâmes deux à leurs haleines sulfureuses : Brasillach et Dantec. Et alors ? Si nous les avons conviés au festin, ce n'est pas en tant que citoyens modèles, ni pour avoir encensé l'œuvre de Marguerite Duras. Ils étaient là, avec les autres, parce que les égoutiers du Service d'Hygiène les ont trouvés galeux, sinon radioactifs, et, par crainte de la contagion, pour avertir les brebis saines du troupeau, les ont nantis d'une rouelle, avant que, au terme d'une contre-expertise assez bâclée, peut-être sous la pression du lobby des cruciverbistes de la Creuse, les autorités municipales, préfectorales, ministérielles, pontificales, ne les asseyent au banc d'infamie, de sorte que la population sache, sans avoir à le vérifier elle-même, qu'ils sont la honte et l'ivraie du pays. Tous les auteurs dont traite la revue ne sont pas infréquentables pour tout le monde, ni avec la même force, et s'ils le sont, c'est à des degrés divers, pour des raisons parfois diamétralement opposées. Qu'ont en commun Corneille et Bloy, Gombrowicz et Dantec ? Ceux qui refusent de lire Brasillach (ou Céline, ou Rebatet), ne s'abstiennent pas pour des raisons littéraires (style médiocre, malhabile, intrigues ineptes), mais politiques, donc morales. Quoi qu'ils aient pu écrire, ça pue. Et pour certains, ça ne devrait pas exister, tout bonnement. Céline écrivain ? Non, fasciste ! Débat clos. Et la littérature là-dedans ? Et l'art ?
Ni Renaud Camus, ni Valérie Scigala n'ont été piégés dans l'affaire. Les deux savaient, les deux l'ont voulu — le premier assez fort, la seconde beaucoup moins, parce que sa peine est grande de voir Renaud Camus aussi mal traité par le public, aussi peu lu. Lui, je crois bien, s'en fiche à peu près, sauf qu'en étant lu davantage, il gagnerait plus de sous, et des sous, lorsque l'on vit dans un château, même si le sien n'est pas Versailles, c'est parfois très utile. L'un des objectifs de la Société des lecteurs de Renaud Camus qu'anime Valérie Scigala, est de sortir le Sphinx et sa moustache de la basse-fosse où les magistrats médiatiques l'ont relégué. Objectif louable. Renaud Camus peut être, doit être lu. Je ne sache pas qu'il empeste, ni qu'il menace l'ordre public. De deux choses l'une : ou bien l'objectif des sociétaires prime et Valérie Scigala devait renoncer à écrire son article, ou bien l'objectif est finalement secondaire et il n'y a pas lieu ensuite d'émettre des réserves sur la présence de Camus en un tel caboulot, si mal famé. Ce fut bien tard, après trois nuits au cachot et des interrogatoires serrés conduits par les inspecteurs Asensio, Yanka et Souchet, que Valérie Scigala consentit à livrer la raison, parfaitement honorable, qui l'avait incitée, malgré sa double réticence (le lieu, la compagnie), à gagner l'écritoire : le plaisir. Le plaisir d'écrire. Le plaisir d'écrire sur Renaud Camus. Tout simplement. À la bonne heure ! Mais pourquoi si tard, cet aveu enfin clair, licite et tout à fait recevable ? Y aurions-nous eu droit si le déplaisant Goux s'était abstenu d'asticoter le Diable (et lui seul, curieusement) et si ce dernier, pas mal échauffé, n'avait sorti l'artillerie lourde pour rendre au pachyderme son dû, augmenté des intérêts, vous incitant à prendre la défense de l'assez pataud Goux ? Sans doute que non. Et vous eussiez été, Valérie Scigala, épargnée par nos chiens. Ce n'est pas que, personnellement, je ne puisse tolérer qu'on cherche noise au locataire de la Zone, c'est le motif et la manière. Goux pouvait penser du style d'Asensio pis que pendre sans accuser le bonhomme de m'as-tuvuisme. Si parfois, j'en conviens, l'obscurité gâche un peu mon plaisir à lire sa prose sinon coruscante, je nie qu'il écrive pour répandre, exalter son égo. Sur la centaine (et plus) de textes parfois très longs qui forment la Zone, combien en trouve-t-on à la gloire du maitre des lieux ? Aucun. Je le sais : je les ai TOUS lus. Ils ne m'ont point rendu malade. Asensio cherche à se faire connaitre ? Et alors ? Pas vous ? Pas moi ? Serait-ce là son unique et noir dessein, il le fait avec style et sert ce qu'il défend avec une rare pugnacité : la littérature, les écrivains (pas tous, c'est un fait, mais la Zone n'est pas un syndicat). À choisir entre la prose certes impeccable dans la forme, mais quelque peu gourmée, sans réelle consistance et d'un intérêt à peu près nul, de votre ami l'éléphant, et celle non moins correcte, mais autrement charnue, puissante, colorée, musquée du Cornu mon ami, je plébiscite l'enfer contre l'enflure. Mon jugement, irrévocable et sans appel, n'a rien à voir, comme un certain très culotté bedeau a cru devoir perfidement l'insinuer chez Goux, avec une quelconque reconnaissance du ventre. Je veux bien que je doive au Diable d'avoir pu inscrire mon infâme (au sens étymologique de « sans renommée ») nom au sommaire d'une revue pas mal exposée, et aux côtés de prestigieux camarades, mais cela ne m'enchaine à lui d'aucune manière, nous n'avons pas rédigé de pacte. Et si demain il salope son ouvrage, croyez-moi que je me fendrai d'une note et que je serai sévère. Sévère, mais juste. Et je m'efforcerai de démontrer la pertinence de mon jugement, sans reprocher au lascar d'avoir, douze ans plus tôt, écrit ceci puis cela sur le blog à Marcel, d'avoir, jadis, écolier, tiré les nattes blondes d'une gamine, ou pire, soulevé sa jupette. Libre je suis d'encenser ou de flétrir, qui je veux, quand je veux, en long, en large, en hauteur, et même en profondeur. Libre.
La polémique rebondit sur le forum de la Société des lecteurs, où le Diable, encore tout chaud, son justaucorps humide encore du sang éléphantin, s'en fut porter le débat. Goux, qui prend là ses quatre repas quotidiens, qui digère là tout en feuilletant le dernier numéro sorti de L'écho des savanes, donna au monde entier une preuve supplémentaire de sa bêtise et de son épaisseur. J'avais, sur son blog, pour défendre le travail et les intentions fort peu louches de mon rédac' chef, posté un commentaire qui, soit pépin technique, soit censure, ne parut point. J'en avais envoyé la copie au Diable qui, avec mon blanc-seing, alla le poster en mon nom sur le forum des sociétaires. Goux, l'idiot pas méchant, ne crut pas le nom de la signature et accusa le Diable d'usurper l'identité d'un de ses rédacteurs. J'intervins alors pour protester, mais Goux y vit une confirmation de la duplicité stalkérienne. J'alléguai mon style particulier, assez différent de celui du Stalker. Je fournis : carte d'identité, passeport, empreintes digitales, fiche anthropométrique, données biométriques, et même une copie certifiée conforme de mon engagement volontaire aux Jeunesses hitlériennes. Rien n'y fit. Plus j'en donnais, moins j'existais aux yeux décidément chassieux de ce bouffon malgré lui. Il riait très fort, ou plutôt barrissait, si peu discrètement que Germain Souchet, en voyage d'affaires au Nagorny-Karabakh, sauta dans le premier avion et vint à son tour défendre l'œuvre du Diable, et celle des autres rédacteurs. Nous apprîmes alors avec stupeur que Germain Souchet n'existait pas ! Yanka, Souchet, plus tard Moury, n'étaient pour notre obèse détracteur qu'une seule et même personne : l'ubiquiste avéré, l'omnipotent, l'omniscient Juan Asensio. Le Diable, passablement en colère, émit une sonore bordée de jurons. Quelques sociétaires se récrièrent, que ces échos de dispute arrachaient à leur demi-sommeil. Fidèle à ses principes, à son style peu suave, le Diable leur fit la nique. Un grondement de fond se fit entendre, la direction manifesta sa désapprobation, Renaud Camus continua de se taire, le Stalker mordit au mollet un gardien de la paix, reçut un coup de matraque, traita de baudet un âne qui en portait le bonnet et les oreilles, et de rombière maussade une petite vieille dont les fanons tremblotaient de rage contenue, réduisit en miettes un service à thé en porcelaine de Sèvres, eut le tort d'en rire, au scandale du majordome venu ramasser les morceaux, tandis que le Sphinx, la bouche cousue, le regard ailleurs, éployait l'aile. Bref, l'ambiance habituellement feutrée du paisible cénacle se détériorait. Il y aurait eu des morts sans la soudaine irruption, au neuvième jour, du jurisconsulte Pellet. Une plainte en diffamation contre le Diable aurait toutes les chances d'aboutir, annonça-t-il, l'air compétent. Je lui répondis, un brin goguenard, que le procès pouvait être escamoté : une balle dans la nuque du Stalker, dossier clos. J'avais entraperçu des mines de tueurs parmi les sociétaires...
Le forum, je l'appris à mon réveil par un télégramme du Diable, fut temporairement suspendu, pour une semaine, et tous les messages postés entre le 12 mars et le 21 à midi supprimés. Magnifique, n'est-ce pas ? cette réécriture en direct de l'histoire... Officiellement donc, il ne s'est rien passé sur le forum des sociétaires, nulle chamaille, aucun bruit, sauf le ronron du ventilateur et le tic-tac de la pendule.
J'envoyai alors le message qui suit au Prince des Ténèbres, avec prière d'en communiquer le contenu aux undisclosed-recipients de son précédent télégramme.
...
Avec Germain Souchet, rejoint plus tard par Francis Moury, j'ai été le plus prompt à réagir sur le forum des sociétaires, pour défendre non pas stupidement Juan (qui est de taille — et d'estoc — à se défendre seul avec la belle vigueur qu'on sait), mais son travail, et le nôtre par corolaire, injustement et même crapuleusement sali par le soupçon à peine voilé qu'il y aurait derrière le projet « Infréquentables » une visée moins littéraire qu'idéologique. Si Juan a cru bon devoir distribuer à la ronde coups de pied au cul et soufflets, le tout assaisonné d'épices verbales du gout de celles qu'on lui connait (et qui me ravissent personnellement, que je trouve tordantes, comme de qualifier le style d'Untel de « style en cul de bardot — c-à-d crotté »), Souchet et moi-même nous sommes bornés à exiger de V. Scigala des explications sur son attitude pour le moins ambigüe et cavalière. Nous avons été fermes, tout en demeurant polis. Évidemment il a fallu que des empoisonneurs étrangers à l'affaire, n'ayant pas même lu le numéro de la revue et ne sachant finalement pas de quoi il retournait exactement, fassent connaitre à Juan ce qu'ils pensaient de son style un tantinet trop « rough », comme on dit au Québec. Et Germain comme moi-même fûmes traités de petits soldats aux ordres du Caudillo. Néanmoins, nous ne nous sommes pas démontés, car nous sommes des animaux à sang froid, de vieux guerriers. Quelques sociétaires, dont une digne dame aux airs de celles que l'on voit rôder au crépuscule dans les bâtiments abritant des œuvres caritatives ou des clubs de bridge, suggérèrent de bannir ni plus ni moins le soudard Asensio, et tant qu'à faire, les deux crottes et demi (moi-même, Souchet et Moury) qui pendouillaient lamentablement à ses émonctoires (dont la malpropreté a été maintes fois vérifiée puis dénoncée par les plus éminents proctologues, de telle sorte qu'on peut la qualifier de proverbiale).
Juan a bien essayé de faire sortir du bois le loup Camus, tout de même concerné au premier chef par cette polémique. En vain. Si Camus s'était expliqué, l'affaire aurait connu un prompt épilogue et chacun eût pu regagner qui son castel du Gers, qui sa chaumière, qui sa bauge, qui sa caserne, qui sa chambre de bonne. Camus par son silence a contribué à l'envenimement de la situation, qu'il le veuille ou non. Certains ont cru devoir justifier ce silence par une certaine « distance aristocratique » de l'auteur tant vénéré. Mon cul, oui (excusez-moi, mais je suis grossier à l'occasion). Je dis, moi, que l'attitude de Renaud Camus est aussi ambigüe que celle de V. Scigala. Dans le fond, cette polémique l'arrange assez, de la même manière qu'il se trouve assez bien de figurer aux rangs des infréquentables. Sinon, me semble-t-il, il aurait réagi, vigoureusement, fermement. Je ne vois pas en quoi son aristocratique pourpoint eût été souillé par une brève mise au point. Dans l'émission de Paul-Marie Coûteaux en hommage à Philippe Muray sur Radio Courtoisie, où Juan était invité pour parler des Infréquentables, Renaud Camus est intervenu par téléphone. Aucune fois il ne s'est plaint de ce statut, parait-il infâme, d'infréquentable où, bon gré mal gré, il a été confiné (il me semble qu'il ne déteste pas les confins, pourtant). Je l'ai même trouvé, je l'ai dit ailleurs, plutôt gloussant. N'ose-t-il pas désavouer la présidente de son fan-club — pardon, de la Société de Ses Lecteurs ? Redoute-t-il un cocktail Molotov à la basquaise ? Le saurons-nous jamais, à la fin ? Bref, un type qui s'abstient d'intervenir même brièvement sur une importante polémique le concernant lui et son œuvre, je n'appelle pas ça un aristocrate, mais une couille molle, pardonnez-moi.
Ce mercredi matin, vers cinq heures en Europe, une espèce de juriste entoqué, un sieur Pellet, a cru bon devoir menacer qu'un procès en diffamation était tout à fait envisageable contre Juan Asensio. Ton comminatoire, sans ironie aucune. Je rôdais dans le secteur, en bon noctambule, et je fus le premier à réagir en suggérant que mieux qu'un procès, ce qu'il fallait, c'est abattre Asensio d'une balle dans la nuque, histoire de l'occire à peu près définitivement. Et comme j'étais de bonne humeur, je proposai de recruter quelques sicaires parmi les sociétaires du lieu, étant donné que j'avais cru en apercevoir deux ou trois, bien entendu déguisés en honnêtes bourgeois, en paisibles lecteurs. La suite, vous la connaissez...
Illustration : Jérôme Bosch, Le Portement de Croix (détail)
11:05 Publié dans Frictions | Lien permanent | Commentaires (205) | Envoyer cette note | Tags : Juan Asensio, Valérie Scigala, Renaud Camus, Infréquentables
samedi, 03 mars 2007
Paul Léautaud, écrivain français
LE 21 FÉVRIER est sorti en kiosque, en France, le numéro hors série de La presse Littéraire consacré aux écrivains infréquentables. Je figure au sommaire avec un texte consacré à Paul Léautaud : Paul de Fontenay, comme Diogène de Sinope. Vivant au Canada, je n'ai pas encore reçu les deux exemplaires qui me reviennent et ne suis donc pas en mesure de me livrer à une critique globale.
Lorsque, fin septembre, Juan Asensio m'a contacté, avec d'autres, en vue de participer à ce projet, je n'ai pas hésité une seconde, pour diverses raisons. La première, non la moindre, mon intérêt pour les irréguliers en tous genres, les sulfureux, les trouble-fêtes et les vagabonds des lettres. La seconde, une garantie pour moi qui n'ai cure d'être lu à tout prix, c'est l'assurance qu'avec le bonhomme Asensio aux commandes, le flou artistique serait banni du programme. Sur le fond comme sur la forme, Asensio est très exigeant, et cela me plait. Avec un type pareil, on sait où on va et comment.
Je n'ai pas hésité quant au choix de mon infréquentable. Ce serait Paul Léautaud. J'aurais pu choisir Georges Darien ou bien encore Pierre Gripari, notez. Mais envers Léautaud que j'affectionne (l'homme), j'ai une petite dette. Et je n'avais pas forcément envie de choisir un proscrit politique. Léautaud est l'une de mes marottes en littérature. Un personnage.

Mon choix arrêté, comment le traiter ? Avant même de savoir ce que j'allais bien pouvoir raconter, je savais plus ou moins ce que je ne ferais pas. Je ne suis pas l'homme des symphonies érudites, genre auquel je préfère de beaucoup celui, allègre et léger, du divertimento. Mon sujet s'y prêtait bien. À dire la vérité, je suis tout ce qu'on voudra, sauf un érudit. Mon approche de la littérature est sensuelle plutôt que cérébrale. Le tripatouillage de neurones, l'herméneutique, très peu pour moi. Un esprit clair et délié me séduira toujours plus qu'une tête trop remplie de notions et de références. Que je connaisse particulièrement bien Léautaud, pour avoir lu et relu ses œuvres, m'être intéressé au lascar par le biais des nombreux ouvrages que lui ont consacrés ses amis et ses admirateurs, ne fait en aucun cas de moi un spécialiste du vieil ermite de Fontenay-aux-Roses. Aux spécialistes des intentions cachées et des sous-entendus, de la part obscure des œuvres, Léautaud pose un énorme problème : tout est chez lui explicite. Il est même, oui, simpliste — mais pas au sens péjoratif du terme, au sens de « qui ne complique pas inutilement les choses, qui voit les choses telles qu'elles sont ».
Maintenant, Léautaud est abordable par maints côtés. Par quel bout le saisir et pour quoi prouver ? Je ne voulais pas d'une fastidieuse biographie. Je suis parti du principe que les lecteurs de La presse Littéraire savent plus ou moins qui est Léautaud, fils d'un souffleur à la Comédie-Française, secrétaire et rédacteur, toute sa carrière durant, au Mercure de France, critique théâtral amoureux fou de Molière, misanthrope, ermite, homme à chats et à chiens, auteur d'un Journal littéraire aussi volumineux que riche et cependant très inégal (c'est la loi du genre), devenu soudain célèbre à près de 80 ans par la grâce des ondes et une série d'entretiens avec Robert Mallet.
Je suis donc parti de l'idée d'un portrait avec morceaux choisis (du bonhomme, pas de l'œuvre). Premier et considérable écueil : que dire d'un homme de qui je ne possède plus que deux volumes (sa Correspondance parue chez 10/18) ? Juin 2005 : je quitte (abandonne ? largue ?) la Belgique pour la lointaine Amérique et les beaux yeux d'une squaw. Je réduis quarante-deux années de vie à une petite soixantaine de kilos : vêtements, livres, manuscrits, babioles, un chat roux. Je vends tous les livres (plusieurs centaines) que je n'emporte pas, sauf une caisse que je confie à des amis. Dans cette caisse, plusieurs Léautaud : le volume des Entretiens avec Robert Mallet, le Choix de pages de Paul Léautaud, par André Rouveyre, et le Journal particulier de Léautaud (le second, celui de 1933, consacré à ses tumultueuses amours avec Anne « le Fléau » Cayssac). Le reste, dont le Journal littéraire, je l'ai vendu. Je me suis donc fait expédier par le premier avion ces quelques livres pour le coup très précieux et que je n'avais pas la moindre chance de retrouver dans ma campagne cariboulaise. Ces livres-là, avec les deux volumes de la Correspondance, augmentés de notes éparses dans divers cahiers, me fournissaient, pour me mettre à la tâche, une meilleure base que rien du tout saupoudré de quelques souvenirs. Mais pour écrire le texte dont je rêvais (Une journée avec Paul Léautaud), il me manquait le principal, à savoir le Journal littéraire. Car c'est cela que j'aurais voulu faire : suivre Léautaud à la trace, toute une journée, en me glissant peut-être dans la peau d'un de ses chats. Faute de grives...
Infréquentable, Léautaud ? Assurément, mais pas maudit. Le maudit, en littérature, c'est l'incompris, éventuellement le malchanceux, le banni des devantures des libraires et des rayons de bibliothèques municipales et paroissiales. Léautaud n'est pas infréquentable pour tout le monde. Il l'est, en gros, pour les bêtes à bon Dieu : grenouilles de bénitier, rats de sacristie, vaches sacrées du Romantisme, moutons de Panurge, cafards, huitres, pintades, poussins, pigeons... et pour toutes les mouches à merde et à miel d'oreille que compte l'univers. Convenez que ça fait du monde... Infréquentable, admettons — mais en vertu de quoi ? Accouchez donc, M. Yanka ! Il rotait en société ? Pétait ? Matait les fillettes dans les jardins publics ? Détroussait les cadavres ? Volait son employeur ? Compissait les monuments aux morts ? Conspirait contre sa patrie ? Ce sont là, mon Dieu, des choses aujourd'hui bien banales, à quoi n'a jamais joué Léautaud, parce qu'il avait d'autres chats à fouetter et que s'il avait bien des défauts, il n'avait pas celui d'être anarchiste au sens politique, pleurard et revendicateur du terme. Il était un honnête homme et un citoyen rangé. Je dirais, si j'osais, qu'il était un bourgeois. Voilà, j'ai osé. Mais un bourgeois terrible, trempé. Édenté aussi. Et pauvre.
Léautaud est infréquentable de nos jours encore (et de nos jours surtout) parce qu'il était tout ce que nous ne sommes plus : un homme libre, un esprit libre. Vous regimbez, je le sens. Et pourtant vous savez que vous êtes moins libres que jamais dans toute l'histoire humaine. Vous êtes, nous sommes enchainés à nos lubies : ordinateurs, téléphones cellulaires, télévisions, voitures, cinémas, discothèques, obligations sociales et professionnelles, etc. C'est ça la vie, mais c'est la mort en vérité, la mort spirituelle. Cet homme qui, en 1950, vivait exactement de la même manière qu'il vivait en 1890, insoucieux du progrès (l'électricité, le téléphone, le transistor et même l'innocent stylo), indifférent aux modes, vivrait tout pareillement aujourd'hui, sinon de la même manière au poil près, dans le même esprit de souverain dédain des contingences matérielles et morales. Un esprit libre est un voyou. Et cependant Léautaud n'était pas, mais pas du tout, un apache. Un esprit libre est un danger pour notre belle jeunesse. Ah ça, madame, pour sûr ! Il vous détournerait en trente secondes de sa console de jeux votre enfant mineur pour le plonger dans Molière, Stendhal, La Rochefoucauld, Chamfort, Verlaine, qui sont à coup sûr un danger pour le repos de l'âme de votre chère tête blonde. Infréquentable comme tout ce qui pue la franchise et le bon sens, la vivacité d'esprit et la causticité, le tout ponctué d'un rire malicieux de petit diable en goguette, avec dans le regard cette lueur joyeuse et féroce échappée des coulisses d'un théâtre de lutins. Nous ajouterons : infréquentable parce que d'une autre époque, anachronique superbement. Intempestif donc, rebelle à l'air du temps et au vent qui décoiffe et recoiffe au gré des modes, des engouements vaniteux (le snobisme).
Léautaud ne fut : ni couard, ni téméraire. Il ne quitta son ermitage durant aucune des deux grandes guerres, bien qu'on l'en pressât. Qu'avait-il à craindre et de qui ? Deux régiments eussent pu s'affronter sous ses fenêtres qu'il ne se fût pas dérangé, mais il eût été dérangé et eût craint pour ses chats. Être dérangé, il détestait ça. La solitude était son unique gourmandise, à cet homme frugal. Lui, si friand de conter par le menu ses galipettes avec les rares femmes (Anne Cayssac, Marie Dormoy) que son physique ingrat lui permit de « connaitre », qui s'en émoustillait, il parla peu et même pas du tout de l'unique femme avec qui il vécut jamais : Blanche Blanc. Ils sont séparés déjà quand, en 1910, il conclut une lettre à Blanche, un peu dépité : « Il commence à faire chaud. Quelle bonne odeur il doit y avoir sous tes bras, entre tes seins, entre tes cuisses, surtout ! » (1) Un trait de haute sensualité, ça. Sans doute Blanche n'était-elle pas coquine assez pour lui. Il déteste en effet les mijaurées. Anne Cayssac, dit « le Fléau », en fut une assez belle toutefois, mais au lit ou sur la table, elle lâchait tous ses chiens — et Léautaud aimait aussi ces chiens-là.
Un homme entier, non réductible à ses composantes. Ni bon donc, ni mauvais. Ni gentil, ni méchant. Cruel, ça oui. C'est le propre de la vérité d'être cruelle, toujours. Il fut sinon un charmant et galant homme, un farfadet parfois, mais parfois seulement, un chouia ridicule (a-t-il appris chez Molière à faire le gracieux auprès de ces dames ?). Pauvre comme Job et accablé comme lui de tourments (ses chats et ses chiens qui l'obligent), il ne maudissait pas plus les riches qu'il ne sanctifiait les pauvres. La charité ni la solidarité n'étaient son fort. Quant au confort... Écoutons Léautaud : « Pour moi, le confort n'a pas d'importance. D'ailleurs, ce qu'on appelle le confort correspond souvent à mes yeux à un encombrement d'objets inutiles. [...] Il m'arrive d'aller déjeuner chez des dames qui sont fort munies d'argent. Eh bien, ces meubles, ces tapisseries, ces cuisiniers, ces maitres d'hôtel !... S'il fallait que je vive dans des maisons pareilles, je m'en irais illico ! » (2). Il ne blague pas. Son pavillon, à Fontenay, est une turne où les chats et les chiens non seulement, mais les araignées règnent despotiquement. Dans l'une des vidéos disponibles sur le site de l'INA, Mallet parle des hamacs que formaient chez Léautaud les toiles d'araignées, et Marie Dormoy, dans sa tombe, en frémit encore. Son matelas, qui n'a plus été refait depuis quarante ans, est comme une planche, et le vieil ermite s'en accommode. Il s'éclaire aux bougies, se chauffe au bois, écrit à la plume d'oie. Pascal ne disait-il pas : « [...] j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. » (3). Aussi Léautaud se plaignit-il rarement de son sort, car il avait pu réunir entre ses quatre murs de quoi, selon Pascal, vivre cent ans et plus sans gémir. « Les livres, la rêverie, la solitude devant mon papier, mes deux bougies et le plaisir d'écrire : contente-toi de cela pour quoi tu es fait uniquement », écrit Léautaud (4).
Léautaud, qui ne ménage personne et qui sacrifierait une amitié pour un bon mot, cache sous des airs bourrus une âme tendre. Il était jeune encore, certes, mais c'est bien lui pourtant qui, par l'intermédiaire d'un gamin, offrit en catimini un bouquet de violettes au pauvre soulard clochardisé qu'était devenu Paul Verlaine et que le jeune Léautaud ne voulait point déranger. N'est-ce pas un trait de touchante délicatesse ? C'est encore lui qui, malgré son horreur des enfants, eut un jour pitié d'un misérable gamin en extase, l'œil exorbité, à la devanture d'une pâtisserie de luxe, au point de l'inviter à l'y suivre et de choisir toutes les pâtisseries qu'il souhaitait. Léautaud, rapportant l'anecdote, a soin toutefois de préciser (le croit qui veut) qu'il fit ce geste moins par pitié que par curiosité, car il y avait à l'intérieur de belles dames élégantes et cela l'amusait fort de voir sur leurs visages se peindre l'épouvante à la vue du couple certainement horrible en diable que lui et l'enfant formaient. André Billy, dans ses Souvenirs intimes, rapporte avoir de ses yeux vu Léautaud, rue de Médicis, voler au secours d'une vieille chiffonnière qui s'épuisait dans les brancards de sa carriole. Lorsque Mallet lui rappelle ce fait (5), Léautaud confirme, ajoutant : « Je le ferais encore si l'occasion s'en présentait. » Car ce que Léautaud détestait, ce n'est pas la commisération agissante, mais celle inopérante, gratuite et partant nulle, de ces belles âmes qui salivent plus en plaignant la misère qu'elles ne suent en la soulageant. L'actuelle campagne électorale en France nous en donne quelques-unes à admirer, de ces belles et grandiloquentes âmes engluées du foutre du défunt abbé Pierre. Mais laissons la crapule à ses grimaces et la manche à ses effets...
Subversif, Léautaud ? Non, en ce sens qu'il ne cherchait pas à subvertir l'ordre établi (« foutre le boxon »). Il l'était dans sa lutte contre les idées reçues, et quand je parle de lutte, je devrais préciser : lutte d'instinct, de nature, et non de posture, en vertu d'un engagement, d'une charte personnelle et raisonnée. Il ne se mêlait pas de politique. Son pire ennemi persécuté, il aurait pétitionné en sa faveur à titre individuel et non par réaction clanique. Les guerres sont pour lui des tueries injustifiées. Toutefois il comprend la position du malheureux Apollinaire qui, au lieu de se réfugier en Suisse comme des amis le lui proposait, choisit en 1914 de se battre pour la France qui l'avait accueilli, alors qu'il n'était pas belliciste pour un sou. Ses opinions comme sa morale, à Léautaud, découlent de sa nature profonde, de son tempérament, qu'il a toujours privilégiés. C'est ainsi qu'il reconnait être fermé à certaines choses. Intolérant donc. Il sait que la nature humaine n'est pas configurée par défaut sur « tolérance ». Nos modernes dévots, apôtres sévères, furieux et vigilants de la tolérance obligatoire, trouveraient à coup sûr dans la tignasse de Léautaud d'affreux poux, s'il disait aujourd'hui, dans les mêmes termes, ce qu'il disait à son époque tous les jours sans être menacé par personne d'aucun procès. Léautaud, ce brave homme, serait catalogué fasciste par ces castrés de nature que sont les bien-pensants.
Jean-Louis Kuffer (alias JLK sur la blogosphère), se demande dans un récent billet ce que Léautaud vient faire dans cette galère d'infréquentables où le bon, savoureux Paul doit souffrir la sulfureuse proximité d'un Robert Brasillach ou d'un « grand catholique » (selon Rémi Soulié qui lui consacre un article) comme Carl Schmitt. Voudrait-on faire croire que Brasillach et Léautaud ont la moindre chose en commun ? — que Léautaud, qui ne cachait pas sa répugnance pour le prosélytisme exacerbé de Bloy, puisse cacher sous sa pèlerine un missel ? Rien de tout cela. Je pense, par le présent article (qui, soit dit en passant, n'est pas celui que j'ai donné à La presse Littéraire), avoir répondu à JLK, et prouvé que, dans mon esprit du moins, l'infréquentable en littérature ne l'est pas obligatoirement en raison de ses options politiques ou religieuses (considérées comme abjectes par les petits-enfants du CNE), et que les infréquentables, entre eux, ne forment en aucun cas un groupe solidaire, une école, ni même un courant de pensée.
Pour conclure, je mets ici le commentaire que j'ai laissé sous le billet consacré aux infréquentables par JLK :
L'écrivain infréquentable, pour moi, est celui dont on sait, en avouant qu'on le lit, qu'on l'aime, qu'il nous vaudra d'être regardé avec suspicion par ceux pour qui la littérature doit être un hymne à l'humanisme le plus tiède. Nous savons que la seule évocation du nom de Céline devant certaines personnes suffit pour les voir se tétaniser. Qui lit Céline, et a fortiori s'en délecte, est de facto suspect de lire aussi, la nuit, en cachette, Mein Kampf. À une époque, je voulais faire lire Jean-François Revel à un ami écrivain (publié chez Gallimard depuis). Il s'y refusait à cause de la réputation de Revel : un libéral, un anticommuniste, un suppôt de Satan. Même chose pour Chardonne que je lui conseillais pour améliorer son style, sa ponctuation notamment. Chardonne pas assez catholique pour toutes les papautés de gauche, donc insignifiant. Et fasciste, bien sûr. J'en rirais si de telles opinions émanaient de personnes non cultivées. Il existe donc, si je puis dire, un indice d'infréquentabilité que l'on mesure en prononçant les noms de certains artistes. L'infréquentable est celui qui, au rebours des modes et des conformismes, dit ce qu'il pense comme il le pense, parce qu'il ne cherche pas à plaire. Ce n'est très certainement pas un hasard si la toute grosse majorité des écrivains à qui l'on pense via la notion d'infréquentable sont, à tort ou à raison, étiquetés de droite. Marcel Aymé, qui avait beaucoup d'amis à droite (dont Céline) et qui défendit bec et ongle Brasillach, était de gauche, mais non de cette gauche mollassonne et gendarmesque que l'on voit à l'œuvre depuis, en gros, 1968. Céline, comme médecin des pauvres, était socialement plus à gauche que bien des bobos qui n'ont de gauche que la rhétorique et les claquettes. L'infréquentable prend le parti de l'authenticité, de la liberté de pensée, contre toutes les aliénations mentales et les conformismes. Il est plutôt, philosophiquement, de droite, parce qu'à droite on n'idéalise pas l'homme, on regarde le monde tel qu'il est et non pas tel qu'il devrait être si on faisait de l'homme selon Montaigne (un homme, ni ange, ni démon) un homme selon Rousseau (un être foncièrement bon que la société corrompt). La réalité (principe souverain), c'est l'homme tel qu'il est, dans toutes ses dimensions, et non ce pantin social cher à la gauche, une éternelle victime des inégalités. Le meilleur des hommes (meilleur au sens de la bonté) n'est pas forcément celui dont la bouche (restons poli) ne désemplit pas de mots comme pitié, compassion, empathie ou le condouloir cher à la lopette philosophique Onfray. Léautaud, parce qu'antisocial, farouche, solitaire et individualiste, a été réputé misanthrope. Il ne se qualifie jamais lui-même ainsi. Il était indifférent au sort des autres et avait une vision pessimiste de l'humanité. Il n'avait pas de théorie sociale et ne considérait pas a priori le pauvre comme un être bon et pur et le riche comme un salaud. Il savait qu'on trouve chez les pauvres un nombre considérable de salauds et chez les riches un nombre tout aussi considérable d'êtres désintéressés et généreux. En isolant certaines anecdotes de sa vie, via ses démarches entreprises auprès de gens fortunés pour tirer du pétrin des malheureux et des malheureuses, on pourrait prouver que Léautaud avait un cœur en or, comme on pourrait prouver par certaines de ses réflexions qu'il était un détestable bonhomme. C'est cela qui me plait chez lui : il ne pose pas, il est entier, tout ensemble délicieux et abominable, aimable et abject.
Notes
Sauf indications contraires, les citations proviennent d'ouvrages de Léautaud.
(1) - Correspondance 1, 10/18, p. 325.
(2) - Entretiens avec Robert Mallet, Gallimard, 1951, p. 386.
(3) - Pascal, Pensées, fragment 139 dans l'édition Brunschvicg.
(4) - Propos rapportés par R. Mallet dans les Entretiens, ibid., p. 355.
(5) - Ibid., p. 213.
La photo de Paul Léautaud provient de la collection, dirigée par Roger Thérond, « Les Trésors des Archives de Paris Match », Avec les écrivains du siècle, Éditions Filipacchi, 2000, p. 57.
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