
DÉBUT 2004, avec trois compères et amis (1), nous avons cogité pas mal sur un ambitieux projet de revue littéraire. Enfin, nous ne cogitions pas tous avec la même ferveur. Comme toujours dans ce type d'aventure, il y a ceux qui se dépensent et ceux qui se contentent de penser, ces derniers trop grands seigneurs pour daigner retrousser leurs manches aux fins d'abattre leur part de besogne, bien qu'ils ne répugnent absolument pas à donner des directives.
Le projet évidemment capota. Il s'agissait ni plus ni moins (j'en ris encore) de convaincre un généreux éditeur de confier à quatre parfaits inconnus la direction d'une revue littéraire doublée d'une collection. L'objectif me paraissait tout de même un peu gonflé, mais réalisable à long, très long terme. Mes amis, beaucoup plus jeunes, fougueux et vaniteux que moi, pensaient et pensent sans doute encore que nul éditeur ne pourrait résister à leur talent. Moi qui, après bientôt vingt-cinq années de pratique assidue, doute toujours d'avoir autant de talent qu'on m'en prête, j'étais sidéré par leur toupet, et malgré moi séduit par la belle et saine énergie qu'ils dégageaient. Dans l'histoire, n'étais-je pas le vieux con, celui qui, s'il avançait, ne le faisait pas sans maugréer, avec de sempiternelles et lassantes mises en garde, des réticences ? Un peu, oui.
Un tel projet, une fois défini dans ses grandes lignes ( « une revue qui pense et se dépense »), devait être mis en route. La moitié d'homme à l'initiative du projet et qui devait en assurer les aspects pratiques (contacts avec les éditeurs, recherches de financement, tâches administratives), nous glissa entre les pattes le soir même de la réunion inaugurale, retenu qu'il était chez lui par sa mégère, une furie du nom de Saïda. Très fâcheux dans la mesure où les quatre rescapés, très chauds pour conspirer tout en vidant des bocks, l'étaient moins dès lors qu'il fallait sortir et aller poser la bombe. Des intellectuels, des artistes... Mais à l'heure de prendre d'assaut la Littérature, nous n'allions tout de même pas capituler parce qu'une bonne femme aboyait.
J'avais alors un site. Je décidai d'en consacrer une partie, accessible par mot de passe, à notre projet en centralisant les messages qui abondaient de toutes parts, de sorte que chacun pût lire ce que les autres proposaient. Raphaël Denys et moi-même vivions en Belgique, mais pas dans la même ville, les deux autres à Paris. J'étais en outre le seul à avoir un ordinateur et Internet en permanence. Je passai donc de nombreuses heures, au détriment de mon propre travail (un roman) à colliger les minutes et à les mettre en forme, tout en réfléchissant moi-même beaucoup à ce projet dont je vis et sentis très vite les fumées ténébreuses.
Je ne voulais pas d'une revue sur la littérature. Je voulais de la littérature, de la vie, du vif et pas du pensif étalé. Je pensais au contenu, certes, aux textes que nous produirions, mais aussi et surtout — parce que si j'ai parfois la tête dans les nuées, j'ai tout autant les deux pieds bien sur terre — à des choses apparemment futiles comme le format, la mise en pages, la police, les illustrations (en voulions-nous ?), les rubriques (récurrentes ou non ?), les thématiques possibles. Je cherchais à fédérer autour d'un projet commun quatre fortes individualités, de tempéraments semblables mais de sensibilités et de gouts très différents. L'harmonie, selon Héraclite, ne se dégage-t-elle pas de la confrontation des forces antagonistes ? Je voulais une revue intelligente, mais pas sérieuse. Je voulais une revue joyeuse, mais pas comique. Je voulais même bien d'une revue poétique, sans les brumes et les soupirs qu'un certain nous apportait, entre autres dégoulinades mystiques. Je voulais avant toute chose une revue qui fasse honneur à la langue française, et je le voulais parce que les deux autres véritables écrivains de la bande, s'ils ne manquaient point de talent, ne maitrisaient pas bien la grammaire et la ponctuation. Ils ignoraient et continuent d'ignorer que le plus beau marquis de la planète, s'il néglige les soins du corps et se vêt de loques, n'est jamais qu'un vagabond, un « crassoux », comme on dit ici — et il sera traité comme tel, tout marquis qu'il soit ou prétende être.
Le « stratège » du quatuor prit ombrage des prérogatives que, sans le vouloir, je m'étais arrogées, et qui me valaient d'être pris par les deux autres beaucoup plus au sérieux que lui, sans doute parce que je pensais à notre projet, en gars pratique, en paysan qui sait qu'on ne nourrit pas les porcs avec de la fumée, tandis que lui se contentait de penser purement, comme les Badré, Haenel et Meyronnis dont il nous bassinait. Je proposais du concret ; lui nous poussait dans le dos pour que nous allions aux fumées. Nos soucis de rubriques l'agaçaient, nous devions toujours être « plus stratégiques, plus précis que ça ». Nous voulions bien, nous — mais en pratique ? Insistions-nous, il convoquait la Chine et Sun Tzu qu'il avait lu le mois précédent : « Il faut être Chinois ! » Nous ne sûmes jamais ce que cela voulait dire, sans doute parce que le bonhomme ne le savait pas lui-même.
Je vous assure que je suis un gars patient et que j'aime assez la rigolade. Je goute un peu moins qu'on me fasse perdre mon temps avec des bouffonneries, surtout pensives. Je sortis donc de mes gonds, un tout petit peu. L'humour reprenant assez vite le dessus chez moi, je composai la saynète
suivante, qui me valut de la part du « stratège » chinois une rancœur aussi tenace que silencieuse.
Bon an, mal an, nous progressions. Le Chinois suivait de loin, avec des airs de supériorité bafouée et certainement un fort désir de vengeance chevillé au ventre. Nous avions fixé quelques rubriques et devions nous voir à Paris pour mettre le projet sur rails et discuter d'un financement possible, via la Sorbonne. Chacun de nous devait apporter des textes que nous lirions. Un voyage et un séjour à Paris, lorsqu'on vit des allocations de chômage, c'est un certain sacrifice, surtout pour moi qui avais des obligations alimentaires tout en étant privé de la possibilité de recourir à la générosité parentale en cas de dèche. Je fis donc, par économie, le trajet en bus avec Raphaël Denys et sa compagne. Nous allions à Paris pour discuter, non pour visiter la ville. Mon billet de retour était payé, mais je rentrai en Belgique par le TGV, un jour après le couple. Et pourquoi ça ? Parce que notre projet, à Paris, fut coulé par le Chinois de l'équipage au terme d'une nuit houleuse. « Enragé noir », comme on dit au Québec, je me fendis au retour de la lettre suivante à Raphaël Denys. C'est le récit picaresque d'une foireuse aventure, avec rappels désobligeants et perfides de précédents.
Un petit bonhomme sans rire et un Chinois
Vous découvrez la Chine, et voici que tout le monde doit penser chinois. Vous rappelez-vous ? Un jour, vous achetez In Girum... de votre ami Debord et vous installez avec lui à la table d'un bistrot. Arrive un jeune homme que vous n'aviez pas envie de voir, avide que vous étiez de vous plonger dans l'Œuvre du Maitre. Il vous demande un peu niaisement : « Quoi de neuf ? » — et vous brandissez sous son regard déconfit le Maitre Ouvrage. Un nouveau livre de l'Auguste Penseur venait de sortir, et il fallait que tout Liège fût au courant dans la seconde et se précipite. Vous saviez, vous me l'avez dit et je l'ai relaté dans mes papiers, que ce simple geste valait exhibition d'un crucifix à la face d'un vampire. Connaitre Debord n'est pas donné à tout le monde, et vous êtes bien placé pour le savoir. J'ai retenu de ce geste le triomphe non de l'intelligence terrassant la bêtise liégeoise, avérée pourtant, mais celui de votre suffisance. Quand on est riche, on ne brandit pas sa bourse pleine au nez des nécessiteux. Ce n'est pas utile. Nul ne vous fait grief de vos richesses, mais moi je vous fais celui d'être un parfait goujat, quand et où vous voulez, sans effort. Il est permis de moucher les cuistres et les faquins, pas les particuliers qui vous demandent bonnement de vos nouvelles, sans agressivité.
Vous rappelez-vous
Flux News et cet article obscur que vous aviez commis ? Vous écriviez pour les initiés, avec des gloussements de conspirateur. Vous parliez du Spectacle comme d'une chose connue de tous, et de Debord comme du loup blanc. Parce que vous connaissez une chose, tout le monde est censé être au vent. Un intellectuel (vous en êtes un, je ne le dis pas en mauvaise part) a le devoir d'éclairer, non de stupéfier. Mille fois je vous ai mis en garde contre ce défaut chez vous majeur. Vous pouviez et même vous deviez parler du Spectacle et de Debord, mais pas sur ce ton entendu. On ne soigne pas les ignorants en désignant publiquement leurs carences. On les indispose, on les irrite, on les fait fuir. Et puis on s'étonne qu'ils vomissent les « intelleux ». Les gens se vexent très vite, vous savez. Il est parfois nécessaire, en dehors des colloques universitaires, d'être un peu didactique. Vous ne détestez pas la pédagogie, puisque vous en usez chaque jour avec Valérie, votre patiente mais peu douée élève. Dans ce même article, vous aviez imaginé un horrible culte à Pyrrhon qui menaçait la Pensée Occidentale. Naturellement, vous ne disiez pas qui était ce monsieur et ne touchiez mot du scepticisme philosophique. Tout le monde sait qui est Pyrrhon, évidemment. Il passe sur MTV en boucle. Personne, vous le saviez, ne se risquerait à démonter un si impressionnant étalage de science énigmatique. Vous pouviez espérer peut-être éblouir un ou deux admirateurs d'obscurités à la mode d'Olivier. Passant par là, je tombai sur l'article et un vaste rire me secoua de la tête aux pieds.
La lettre que je vous ai écrite alors pour vous confondre, vous et vos inepties, se trouve sur mon site, si d'aventure vous éprouvez l'envie de vous rafraichir un peu la mémoire. En ce temps-là, c'est vrai, vous n'étiez pas encore un fin stratège... Vous étiez un peu plus petit, et moi très vieux déjà.
Vous voici donc devenu Chinois. C'est merveilleux. Je ne doute pas que chaque matin, face au miroir, vous forciez vos yeux au plissement. Des fois que le péquin doute de vos origines. Et surement, buvant votre thé vert, vous récitez Lie-Tseu. Et Valérie répète après vous. Cela m'impressionne beaucoup. Me voici donc malgré moi forcé de m'intéresser un peu aux Chinois. N'en ayant pas sous la main (désolé, je n'ai pour amis que des Ivoiriens et une palanquée d'Italo-sicilo-sardes), je vous observe et je prends des leçons. Mon idée du Chinois ne sort pas de l'imagerie populaire : un petit bonhomme cruel et froid, fourbe, aux yeux bridés, tout jaune, avec une natte dans le dos, se repaissant de nids d'hirondelles, passant son temps à concevoir des supplices tous plus raffinés les uns que les autres. Hé oui, mon cher, j'ai lu Tintin ! Je vous regarde donc. Un petit bonhomme cruel et froid et fourbe... Hm, il y a de ça. Le reste, mon Dieu, ce sont des détails. Ce n'est tout de même pas la couleur de la peau qui distingue le Chinois, ni la natte, ni les mœurs culinaires. Non, c'est la Pensée. Aaaah... Chaque fois que j'ouvre mon Littré à l'article « pensée », je lis des citations de Raphaël Denys, et je me délecte. Comme c'est chinois, ce n'est pas très clair, c'est énigmatique et stratégique. Je suis toutefois très édifié, et pétri de respect. Je n'étais pas, comme vous, un brillant élève, outre que je suis un paysan, un vrai de vrai, avec bottes de caoutchouc, bleu et béret. Paysan, donc épais, et teigneux, méfiant. Et puis cabochard, puisque Gaumais (le Gaumais est à la Belgique ce que le Breton est à la France). Ces gens-là doivent être dégrossis au Kärcher de la Pensée. Quelques mots bien sentis (Spectacle, Stratégie, Ressentiment, Pensée, Verbe), le spectre d'Artaud, un rictus sollersien, quatre gouttes de Debord, une pincée de Heidegger, deux sermons de Bossuet, un air de Bach, secouez le tout, faites boire et voici le manant Gaumais tout chinoisé, troquant son authentique béret contre un chapeau conique made in Taiwan.
Les Chinois anciens et nouveaux débarquent à Paris (c'était écrit dans Céline). Nous ne débarquons pas à Meudon, mais Céline n'était pas très calé en géographie stratégique. Nous cheminons undergroundement vers le centre de la Ville-Lumière. Une ville-lumière, vous vous rendez compte ? Que c'est beau ! Que c'est irréel ! On se croirait dans Les amants du Pont Neuf ! La traversée de Paris ! Vous êtes Jean Gabin, je suis Bourvil et Valérie Louis de Funès. Elle est là pour nous faire rire, je joue le rôle de l'idiot du village, à la fois ridicule et émouvant, et vous êtes Celui qui dit aux Femmes : « T'as de belles Pensées, tu sais ! » Promenade, les Tuileries, quais, passerelle, le faubourg Saint-Germain. Un poète musicien nous flanque, et une espèce de mafioso chevelu que l'on dit traficoter dans la Littérature. Un quintette ! Un orchestre de chambre sino-italien déambule dans Paris, ses fééries, ses ponts, ses pompes et ses ors ! Les touristes ! Do you speak English ? Sprechen Sie Deutch ? Parlate italiano ? C'est magnifique ! Les touristes... Nous en avions deux dans le groupe, et je l'ignorais. Ils étaient venus à Pâââris pour tourister amoureusement, nous ne l'apprîmes avec stupeur et peine que le lendemain. Pont Neuf, pont des soupirs, pont des chéris... Henri IV sur son socle chevauchait sa monture et regardait avec tristesse s'écouler le flot tranquille et photogénique des hébétés de la pupille...
Vous connaissez la suite, je ne vais pas vous infliger vingt-cinq pages d'ironies burlesques, encore que le genre me plaise, et que j'excelle en cet art.
Je vais vous dire, et pas en mandarin, ce que je pense de cette histoire. Vous aviez besoin d'un prétexte pour vous retirer du jeu, et ce fut ma lettre à Caroline (2). J'ai su par David que ma saynète et mon allusion à vos tendances autoritaires vous avaient blessé. Mon vieux, j'en suis bien marri. Je vous croyais Chinois, donc insensible, sans émotion, bien froid, bien dur, voire un peu constipé, mais un peu seulement, pour l'épate. Et comme de plus vous ne cessez de dénoncer la peste du ressentiment, je vous croyais hors d'atteinte. À quatre personnes vous avez laissé le sentiment d'un coup prémédité. En venant d'abord accompagné de Valérie, sachant qu'elle allait forcément à un moment ou l'autre cracher son flop de la soirée, et mettre sur la table ce que nous n'avions cure d'y voir apparaitre, c'est-à-dire une frustration et trois aigreurs (ce que vous appelez du ressentiment, comme c'est curieux). Elle a certes bien le droit de vous accompagner à Paris, mais était-ce bien le jour, vu que nous avions à discuter d'un projet fort avancé déjà, et sachant que forcément elle allait se plaindre d'être ignorée ? Mettez-vous à sa place : vous êtes dans une ville absolument féérique, vous n'avez pas le loisir de la visiter souvent, ses boutiques, ses lumières, ses vedettes, et la voici contrainte, pauvre enfant, de passer la soirée et une partie de la nuit en la déplaisante compagnie de rustres qui crachent au nez des femmes la fumée de leurs horribles cigares, en avalant des whiskys, parlant des sempiternelles mêmes insanités que toujours : Verbe, Langage, Littérature, et s'engueulant comme des ivrognes. Lui faire ce coup-là à Paris ! La Ville-Lumière ! Où c'est qu'il y a ce machin gigantesque en métal, ah oui, la Tour Eiffel ! Où c'est qu'y a pas longtemps, tu te rends compte ? Cecilia Bartoli est venue chanter pour Sollers et lui seul ! Et rester là dans cette pièce exigüe, sans que personne lui fasse de compliments, histoire de consoler un peu la pauvrette. Ouiiiin ! Raph, le vilain mafioso y veut pas dire que mes photos de David relèguent Man Ray au rang de photographe japonais niaiseux ! Emmène-moi, chéri, emmène-moi pas loin d'ici, à Saint-Germain-des-Prés. Pourquoi pas, sapristi, mais pourquoi ce weekend, sachant que vous y retourneriez avec elle, à Paris, le mois suivant ? On vous a fait une scène ? Vous en redoutiez une ? Ça me rappelle un truc tout récent et pas net... des jérémiades. Un Chinois, un vrai, ça part au front le sabre à la ceinture, seul, et Madame Li attend sagement at home le retour du guerrier.
Vous êtes depuis trop peu de temps Chinois pour impressionner et surtout duper un malicieux Gaumais blanchi sous le harnois. Vous aviez un dessein. Nous devions nous fédérer autour d'un projet qui devait, à vous entendre, nous rapporter Versailles, Venise et une collection de vases de l'époque Ming made in USA. Voilà qui valait la peine de se dégourdir un peu, ce que nous fîmes dans un bel et enthousiaste ensemble. Il s'est très vite avéré que vous vous désintéressiez des aspects matériels et pratiques de l'entreprise : vous n'êtes pas un portefaix, ni un manant. Il m'a paru invraisemblable qu'un éditeur (les éditeurs n'étudient pas l'économie d'entreprise dans les manuels chinois de stratégie) puisse accepter de prendre en charge tous les frais d'édition d'une revue et confier au surplus à des inconnus la gestion d'une collection littéraire de haut vol. Parce que si une telle chose est possible, il est mille fois plus possible que les cent plus grands éditeurs français s'arrachent à coups de dollars votre Tombeau de Nanaqui (3). Vous êtes très lucide d'un côté, et parfois tellement modeste qu'on en pleurerait, tant c'est beau et romantique, en reconnaissant qu'il ne sera pas facile pour vous de trouver un éditeur pour votre ours (ours est un terme d'argot littéraire pour désigner une œuvre), mais de l'autre côté, vous sembliez convaincu que notre projet, tel que nous l'avions défini lors des travaux préliminaires de dégrossissage, était pertinent sous le double aspect littéraire et stratégique (un mot très à la mode dans les cercles chinois). Et vous en étiez d'autant plus convaincu qu'un imbécile nommé Jérémie vous excitait en vous faisant accroire qu'il avait noué des contacts et qu'ils étaient fructueux pour une moitié. Non seulement Jérémie n'avait rien compris au projet (et pour cause, il était retenu prisonnier par sa mégère tandis que nous en jetions les bases), mais de plus, comme il faut bien l'admettre, il n'avait pas contacté le moindre éditeur. Et plouf ! Le stratège rate son premier numéro. Il a bien fallu, malgré nos jabots de dentelle, que nous empoignions nous-mêmes la cognée pour abattre le boulot. Ça, vous n'aimez pas. Moi non plus. Nous sommes propres sur nous et tenons à le rester. Et puis, c'est pas le moment de nous occasionner un lumbago. J'ai donc retroussé mes méninges pour réfléchir à ce projet et à une stratégie moins aberrante que la vôtre. Vous vouliez prendre d'assaut la capitale, au risque de perdre au combat le meilleur de la troupe de nos vaillants soldats. Je voulais aussi prendre la capitale, mais autrement, à l'ancienne, chaumière après chaumière, village après village, de proche en proche, jusqu'aux faubourgs, en épargnant le plus de vies humaines possible parmi les villageois et nos soldats. Que voulez-vous, je suis une ordure humaniste, et je répugne à verser le sang. On vous a bien entendu bougonner un peu, mais en gros, vous avez accepté cette révision de votre stratégie initiale. Ça non plus, vous n'avez pas aimé. Le bouffon soufflant au prince ses principes de gouvernement. C'est ce qu'on appelle une mise sous tutelle, et vous êtes, Dieu le sait, un Chinois libre. Et orgueilleux. Davantage que moi, ce qui est une prouesse. L'objectif et la stratégie pour y parvenir ayant été arrêtés, il fallut bien assigner à chaque homme son rôle et rédiger quelques ordonnances. Nous nous sommes mis à piétiner sur place comme des enfants, ne sachant pas, non pas quoi dire, car nous sommes prolixes, mais de quelle manière organiser les textes. La matière, nous l'avions, mais pas la forme où couler cette fonte pour façonner nos cloches (mes ancêtres, je vous le rappelle, étaient fondeurs de cloches). Nous voulions du concret, du pratique, et vous du Littéraire, du Pensif, du Stratégique, du Précis, et sans doute un peu de Chinois, pour l'exotisme. Avec ça, essayez donc de faire avancer une bourrique. Je me suis donc énervé, au moment même où Nunzio (vous savez, ce grossier et chevelu personnage qui prête aux touristes son appartement sans même exiger qu'on le remercie) montrait des signes d'impatience. Je vous ai, mille fois pardon, vilement caricaturé, et au passage j'ai mis en garde le Chevelu contre un autoritarisme chez vous latent. Nous avons débattu déjà de cette question. Vous n'êtes pas un tyran, mais vous en prenez le ton parfois, il suffit de vous observer quand vous pointez l'index en exécutant votre ennemi-ami tant aimé-haï, ce cher Olivier (4), à qui un jour terrible vous avez hurlé qu'il ne pensait pas. Pour quelqu'un qui n'aime pas les aboiements, vous m'avez donné déjà des preuves édifiantes et terrifiantes de vos capacités vocales. Le plus effrayant, c'est votre regard à ces moments-là. Caligula et Commode durent en avoir de semblables. Vous êtes avec d'autres tout aussi tyrannique, mais d'une manière plus stratégique (encore !), plus douce, parce qu'il s'agit de séduire, d'enrégimenter. J'appelle ça de la tyrannie pédagogique. Fabio (5), David et Valérie vous admirent. Vous êtes assez dirigiste à leur égard, et influent. Ils vous admirent et moi, je ne vous admire pas. Je me contente de vous estimer (l'homme, l'écrivain). Et je pense que vous m'estimez aussi. Nous sommes vous et moi de forces égales, si ce n'est que vous êtes jeune et pertinent, et moi vieux et impertinent. Nous nous aiguisons l'un l'autre. Nous nous apprenons des choses mutuellement, échangeons des points de vue sur tout, sans que jamais l'un d'entre nous paraisse tomber sous la férule de l'autre. Dans le fond, c'est assez miraculeux, et donc rare, surtout entre mâles pratiquant le féroce métier des lettres, où les jalousies ont détruit maintes amitiés pourtant solides. Notre amitié est saine, sans autre objet qu'elle-même et la jouissance de bavasser, de trinquer, de festoyer. Vous ne nierez pas que vous êtes intellectuellement supérieurs à vos admirateurs, plus calme que l'un (F), moins sentimental que l'autre (D) et plus avisé que la dernière (V). Je ne dis pas que vous jouez tout le temps avec ça, vous n'êtes pas machiavélique à ce point et je ne vous soupçonne pas d'entuber vos amis, mais votre supériorité est tellement criante et surtout incontestée (d'où l'admiration que l'on vous porte) qu'elle vous trouble parfois, et vous monte à la tête. Vous aimez garder la main, avoir toujours un pion d'avance. Moi, quand une personne soucieuse de lire me demande quoi lire, je m'informe de ses gouts littéraires et j'indique quelques livres dans ces gouts-là. Vous, vous avez toujours plus ou moins l'objectif de réformer l'entendement du lecteur et non de rassasier sa simple gourmandise de lecture. Parce que pour vous, les gens ne lisent jamais ce qu'il faudrait lire (sous-entendu : pour être plus intelligents). Vous dites souvent il faut, quand je me contente d'on peut. N'oubliez jamais que je prends beaucoup, beaucoup de notes — sans intentions, je vous rassure : par graphomanie pure. Ça vous énerve que les gens puissent être libres, mais bêtes ; moi, ça m'amuse. Vous n'estimez réellement que les gens qui pensent (vous n'êtes jamais parvenu à me faire comprendre ce que ça signifiait, mais je suis une brute, c'est donc normal) et méprisez assez le reste, le petit peuple, la basse-cour. Si on vous en donnait le pouvoir, ce qu'à Dieu ne plaise, vous transformeriez les boulangers, les bouchers, les maçons, bref, toutes les professions utiles et nécessaires (j'emprunte à Épicure sa terminologie) en une armée de Penseurs. Et puis, bien sûr, vous pleurnicheriez, parce qu'il n'y aurait plus de pain, plus de viande, plus de maison. À tort peut-être, je me fiche que les gens pensent ou jouent aux billes. Je demande au boulanger de cuire du bon pain, au boucher de découper de la bonne viande et au maçon de construire de solides maisons. Si ceux-là se mêlent de penser, ils ne feront plus rien de bon, le pain va bruler, la viande pourrir et la maison s'écrouler. Et pour mon propre compte, je vous le répète, je n'ai cure de penser. Comme homme de lettres, je suis un artisan, comme Flaubert, Balzac, Dostoïevski, Shakespeare et tant d'autres, qui se fichaient de la Pensée comme se fichent de la Lune les vers de terre, et travaillaient en toute immodestie à leurs projets : peintures de mœurs et de caractères. Vous n'auriez tout de même pas le toupet de dire à ces gens-là que ce qu'ils écrivaient n'est pas assez littéraire ? Ouf, vous me rassurez. Balzac décrivant son époque pense son temps, sans y penser. Dans un seul petit livre de Balzac il y a plus d'intelligence réelle et de sensibilité que dans les œuvres complètes à venir de vos Meyronnis, Badré et autres bavards pensifs. Je prise assez l'intelligence. Je l'aime discrète, drôle, tendre ou cinglante. L'intelligence épatante, imbue d'elle-même, qui se mire et gonfle ses pectoraux me séduit moins, et c'est un euphémisme. L'art littéraire n'a pas pour vocation de discourir sur la littérature. Il y a pour ça des critiques et des historiens dont c'est le métier, métier honorable d'ailleurs. C'est très d'époque, de discourir. La philosophie, qui n'a plus rien à apprendre de concret aux hommes, discourt sur elle-même et se mord la queue. Le peintre peignant pense la peinture, la théorise, au point d'en oublier son sujet. L'amant au lieu de baiser pense et blablate. Il pourrait tout aussi bien, s'il est intelligent et sensuel, faire merveilleusement l'amour à sa copine tout en portant l'acte à un haut degré d'incandescence spirituelle. L'érotisme — y compris verbal — sert à cela. C'est un art, et c'est un don... que tout le monde n'a pas. Nous vous proposions donc de faire de la littérature sans ruminer sur elle, en l'illustrant, qui par des lettres amoureuses, qui par de savoureux vagabondages, etc. Cela ne vous a pas semblé très probant. Des fantaisies. De la daube pour le Spectacle. Il faut être plus intelligents que cela, plus stratèges, plus Chinois. Voilà qui nous laisse avec la désagréable impression que nous n'avons rien compris à rien, et que vous seul avez pigé. Pigé quoi ? Qu'il fallait être plus intelligents que cela, plus stratèges, plus Chinois. Et en pratique, monsieur Li ?
Ce n'est pas gênant d'être l'ami d'un tyran (véritable ou d'opérette, supposé ou fantasmé), mais ça pose problème dès lors qu'une collaboration est envisagée. Vous voulez prendre la Chine, et moi le Pérou. Effectivement, il y a là divergences de vues, et graves. Nunzio veut, lui, prendre le Brésil. Ce pays jouxtant le Pérou de mes rêves, il embarque ses troupes sur son galion et nous voguons de conserve vers la chaude Amérique du Sud. Vous, cap à l'Est, Yin et Yang, nous cap Sud-Ouest, maracas et poncho ! Quant à Maria, qui ne prend pas ses ordres chez Nunzio, et n'a pas besoin de lui pour se faire une opinion (comme un malade implorant son médecin de lui indiquer le remède à ses migraines et autres pathologies) ni pour comprendre de quoi ça cause dans la gazette, il saute aux yeux qu'elle n'aime pas trop les Chinois, bicause qu'on ne sait jamais s'ils pensent Yin ou bien Yang ou bien les deux, sans compter qu'ils sont susceptibles de vous planter là sans mot dire, et surtout pas merci — « Merci, la couche était moelleuse et le séjour agréable. » Reste David. Il aurait tant voulu que nous fissions le même chemin, main dans la main, une fleur à la bouche, déclamant des poésies chinoises, péruviennes et brésiliennes ! Mais enfin, le poète est moins fasciné qu'on aurait pu croire, et quoique que très peiné par votre renoncement, il semble de beaucoup préférer l'Amazonie aux rives du Yang-Tsé-Kiang.
Je n'ai jamais caché que j'étais sensible aux critiques. Vous, par contre, dans votre récent autoportrait, vous affirmez fièrement penser, comme Borges, que le moi n'existe pas. Et voilà que vous nous faites un petit caca nerveux égotiste du plus mauvais genre. Confirmation le lendemain par David quand il m'apprend que vous avez été blessé par la caricature de ma petite saynète et aussi par mon allusion à votre tendance à l'autoritarisme. Vous n'en avez rien dit. Je ne vous prends pas pour un être insensible, mais quand on veut jouer au Chinois, avoir l'air ne suffit pas. Votre attaque, si soudaine, contre ma lettre, ressemblait trop à une basse vengeance.
Je suis sensible aux critiques négatives de la même manière que je suis peu sensible aux critiques laudatives. Vous avez applaudi au texte de David où j'ai cependant relevé des expressions floues et indicibles comme aile révolutionnaire, mélodie rare, exister au bord de la falaise, enlacer des arbres dans des forêts profondes, l'ombre spécieuse d'un remords — lesquelles vous feraient hurler de rire venant d'un autre. Nous étions pourtant d'accord de refuser ce genre de prose où se sont illustrés les pires romantiques. Je n'ai rien dit sur le moment, pour éviter de polémiquer à une heure si cruciale, me réservant d'inciter David à plus de concret, à moins de poésie brumeuse. J'en aurais eu le loisir, puisque je dormais chez lui. Je suis certainement plus souple avec David que je ne le serais avec vous ou Nunzio, car je ne considère pas David comme un écrivain, ainsi que je le lui ai dit le lendemain, sans haine. Vous êtes toujours le premier à lancer à David toutes sortes de fleurs, et derrière lui, à vilipender le genre de prose où il s'illustre et dont nous ne voulions pas dans cette revue. Dernièrement encore, nous en avons parlé. Vous étiez d'accord avec moi pour écarter la poésie des sphères, la poésie poétisante, airs penchés, douleurs éthérées, front d'albâtre et luth. J'ai noté que vous m'avez dit : « Il faudrait que quelqu'un le lui dise. » Quelqu'un ? Pourquoi pas vous, qui êtes plus intime avec lui, qui devez savoir comment lui dire des choses désagréables sans blesser sa vive sensibilité ? Et vous n'avez rien dit. Si : vous avez déclaré que c'était parfait, c'est-à-dire littéraire, pour reprendre votre expression. Or, vous savez que ce ne l'est pas.
Arrive alors ma lettre, à laquelle on ne demandait pas d'être littéraire (bien qu'elle soit irréprochable sur ce point, avec des images fortes et peu brumeuses, vous en conviendrez) : une lettre d'amour tout de même peu banale dans le genre. Et vous me descendez en vrille, d'une manière qui sentait la vengeance. Vous avez joué là-dessus pour rétablir en votre faveur les forces en présence, sentant bien à quel point vous étiez en désaccord avec nous, et depuis quelques semaines déjà. Si ma lettre était trop peu littéraire pour la rubrique, autant se passer de la rubrique. C'est cela que vous nous avez dit, sans le dire. Car il apparait que vous trouviez stupides nos idées de rubriques, que vous aviez un autre dessein. Vous n'avez cessé de nous faire sentir que vous étiez à cent coudées au-dessus de nos fantaisies. Pour vous, la littérature est une chose trop sérieuse pour qu'on en joue. Il faut en causer. Je vous ai toujours dit que l'objet de la littérature n'est pas le bavardage autour de la littérature, mais la simple articulation de phrases autour de personnages, d'histoires, avec de la pensée, bien sûr, mais en filigrane et pas en gros pâtés pensifs. Et quand je mets l'accent sur le style, sur la nécessité d'en avoir, je ne parle pas de la pure forme, mais de l'alliage entre un tempérament et une manière de l'exprimer. De l'énergie et de la jubilation. De cela vous n'êtes pas dépourvu, pas plus que moi ou Nunzio. Là-dessus au moins nous étions en accord. Et peu importe que vous parfumiez vos phrases à la pensée et moi au pipi ! Il importait que nous marchions de concert, et pas que nous portions tous les mêmes habits. Nous ne sommes plus au temps de Mao.
Je reviens à ma lettre. J'aurais admis que vous critiquiez son contenu trop osé, par exemple, trop « hard ». Mais vous l'avez critiquée pour son contenu pas assez littéraire, et vous seul avez émis cette sentence. Ou bien vous seul êtes apte à décréter ce qui est littéraire et ce qui ne l'est pas, et alors Nunzio, Maria, David et moi sommes des imbéciles qui n'avons pas idée de la littérature, de ce qu'elle doit être selon M. Denys. Mais ce n'est pas ça, ou alors il faut que vous m'expliquiez pourquoi, dans Le tombeau de Nanaqui, vous écrivez : « Au royaume du gland aphasique et du clito aphone il sera toujours bon de rappeler que l'amour n'est viable que verbalisé. » Qu'ai-je fait dans cette lettre à Caroline, sinon verbaliser mon amour d'elle ? Mais voilà : ce qui est permis au grand Artaud ne l'est pas au petit Yanka. Artaud peut écrire : « Tu sens bon. Tu es somptueuse et douce. Tu es inaccessible et très proche et toute menue », etc. — mais Yanka Ygor ne peut pas écrire : « Je t'aime hystérique, parce que tu es alors viscérale. Un magmagnifique. Quelque chose comme une femme-monde, déesse tellurique crevant la croute terrestre et brandissant ses foudres. » Pas assez littéraire. Comprenne qui pourra... Et si vous ne trouvez pas assez littéraire cette lettre, comment alors osez-vous faire l'éloge d'Éros cui-cui (6), où il n'y a que des propos de ce genre, avec davantage de ridicules, dû au genre (lettres d'amour à une femme convoitée) et à la répétition des lettres ? M'auriez-vous menti ? Serait-ce que vous aimez bien le bonhomme, mais pas ce qu'il écrit ? Voilà un soupçon que j'ai depuis fort longtemps déjà, et qui a pris à Paris consistance au point de devenir à mes yeux une évidence. Ce n'est pas agréable pour moi. Je tolère qu'on n'aime pas ce que j'écris, mais qu'on le dise, nom d'une pipe, au lieu d'applaudir !
Je vous ai aidé à réviser Physique du temps et Le tombeau. Je vous ai suggéré çà et là des corrections de pure forme, pour mettre en valeur des choses sinon diluées dans des phrases bancales et peu heureuses. C'est cela aussi, le travail d'un écrivain. C'est surtout cela. Mettre en valeur le fond. Voilà où il importe d'avoir du style. Vous avez regimbé à plusieurs reprises, avec raison d'ailleurs, pour finalement souvent vous ranger à mon avis. Lorsque vous m'avez lu les premières pages du Tombeau, je vous ai fait part de ma déception. J'attendais le feu, vous me donniez la cendre. In media res, vous ai-je dit. En fin de compte, qu'avez-vous fait ? Vous avez sucré sur mon conseil les vingt premières pages qui étaient mauvaises. Sur mon conseil, non sur mon ordre. Le résultat, c'est que votre livre a fort belle allure, dépouillé de ses vaseuses considérations initiales. Je vous ai conseillé par amitié, mais aussi et surtout parce que je trouvais dommage que la forme gâche un fond si cohérent, si pertinent. Je ne vois pas bien où est le ressentiment là-dedans. Vous, par contre, chez moi, ce n'est jamais la forme, mais le fond que vous critiquez. Comme si vous vous disiez : « Quand va-t-il donc dépasser enfin le stade du moi-moi et se coltiner avec la pensée ? » Vous me l'avez d'ailleurs déjà dit tel quel. Or, si pour vous le moi n'est pas un problème, il en va autrement pour ma pomme. À vrai dire, ce n'est pas un problème au sens psychologique du terme, mais une donnée inexpugnable avec laquelle je compose. Écrire est un exorcisme pour moi, pour conjurer les démons de la neurasthénie, de la mélancolie, de la haine, exactement comme Artaud le fait, mettant des mots sur sa souffrance (physique et métaphysique), parfois des cris, des glossolalies. C'est une lutte. Vous êtes en bonne santé, vous (ou feignez de l'être, par stratégie). Je vous en félicite. Vous pouvez ainsi vous consacrer à la Pensée sans être pollué de l'intérieur par les grimaces du moi-moi. Fort bien. Laissez-moi, et d'autres, déballez nos passions et nos haines, faire avec cela de l'art, comme l'ont fait Shakespeare, Dostoïevski, Cervantès et tant de petits écrivains du même tonneau percé. Vous savez, ce qui est le plus navrant là-dedans pour moi, ce ne sont pas nos divergences d'opinions sur la littérature et ses objectifs, c'est le sentiment, pas nouveau du tout, d'être nié dans ma sensibilité. Feriez-vous le reproche à un chien de n'être pas un hibou ?
Maria, qui n'est pas auprès de Nunzio qu'une muse, avait à nous exposer des choses très concrètes sur le possible financement du projet. Vous n'étiez pas venu pour ça, Beaubourg n'attend pas les touristes. Elle a donc travaillé pour rien, ainsi que Nunzio et moi-même. Vous aviez en tête une destination et vous nous avez lâchés constatant que nous n'étions pas désireux de vous y suivre, du moins pas sans gouvernail, boussole et sextant. Nous étions trop concrets dans notre stratégie et surtout vous perdiez le contrôle de la manœuvre. Vos petits soldats contestaient vos plans, d'ailleurs obscurs, puisque vous n'avez jamais daigné répondre à cette question dix fois posées et que je mets à l'imparfait : Dites-nous donc enfin, M. Denys, ce que vous ne pouviez faire seul et qui requérait notre active collaboration.
Notes
(1) - Raphaël Denys, Nunzio d'Annibale,
David Laurens Atria, fondateurs de la revue d'arts et littératures
In Situ, revue que j'attaquai de front par l'intermédiaire d'un blog,
L'Éphémère Chinois, antirevue phtisique de garrulité inextinguible.
(2) - En hommage à Monteverdi, j'avais imaginé une rubrique Lettera amorosa que je devais inaugurer par une lettre d'amour authentique et non rédigée pour la cause, puisque c'était le principe même et la raison d'être de la rubrique. J'avais donc puisé dans ma collection personnelle et choisi une certaine lettre assez fessue (qui figurait sur mon site et qui plus tard me valut d'être contacté depuis le Canada par celle qui est devenue ma femme et pour qui j'ai largué la Belgique et ses puanteurs, ce qui prouve que si ma lettre n'était pas littéraire assez (!) aux yeux du Chinois, elle plaisait au public, et j'en avais eu cent preuves déjà par le courrier qu'elle avait suscité. La critique de ma lettre (« pas assez littéraire ») n'était finalement pas étonnante de la part d'un homme qui ne savait séduire les femmes qu'en les ahurissant de littérature, en claquant des noms prestigieux d'écrivains.
(3) - Le tombeau de Nanaqui, titre original du Testament d'Artaud, livre de Raphaël Denys paru chez Gallimard en 2005 dans la collection « L'Infini ».
(4) - L'artiste Olivier Pé. Son
site et quelques-unes de ses
peintures.
(5) - Le musicien Fabio Onano.
(6) - Éros cui-cui, œuvre inédite d'Ygor Yanka et dont un extrait a été publié récemment dans Le grognard.