vendredi, 12 octobre 2007

Alina Reyes contre les chacals (2)

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AU MOMENT OÙ je publiais la note précédente, Yannick Haenel faisait paraître sur Bibliobs.com une mise une point relayée sans délai, et peut-être sur commande, par Petrus Assouline. Ce dernier, bien entendu, se garde de signaler à ses lecteurs l'existence des pièces de l'accusation, pièces par lui exigées pourtant et fournies par Alina Reyes chez le Stalker. Les deux parties n'étant pas traitées équitablement, j'ai jugé bon de laisser chez Assouline ce commentaire (le 61ème dans l'ordre) qui risque peu d'apparaître, vu que je ne manipule pas la brosse à faire reluire le poil des chacals, en plus de mentionner le nom très honni du Stalker. Voici mon commentaire :

Assouline, vous n'êtes pas honnête. Vous demandez à Alina Reyes de « produire les pièces de l'accusation », ce qu'elle fait sur le blog du Stalker, et vous taisez soigneusement cette information, tout en interdisant à la dame l'accès à vos commentaires ici, si bien qu'elle ne peut, elle, se défendre contre les accusations de paranoïa, de calomnie et de diffamation que vous portez contre elle. Comme elle ne réagit plus, vos lecteurs pensent que vous l'avez mouchée, alors que vous l'avez simplement bâillonnée. Par contre, vous n'hésitez pas à mettre en lien la réponse de Haenel, par évidente complicité : vous et lui avez le même éditeur, et pas n'importe quel éditeur, mais le puissant Gallimard. La moindre des choses serait de traiter équitablement les deux parties, de permettre à vos lecteurs de se faire une idée à travers les pièces du dossier et non plus à travers votre seul jugement qui, ne vous en déplaise, ressemble fort à une exécution sommaire.

La mise au point de Yannick Haenel sur Bibliobs.com est précédée d'un chapeau où je décèle déjà plus un mensonge qu'une erreur : Alina Reyes ne reproche pas à Haenel d'avoir lu trop attentivement son roman Forêt profonde, puisque celui-ci n'existait pas encore pendant que Haenel écrivait Cercle, mais d'avoir éhontément puisé dans la matière, exposée sur le Net trois années durant, dont Alina Reyes a fait Forêt profonde. Haenel ignorait sans doute, rédigeant son pensum, que de son côté, avec la même matière, sa matière à elle, Alina Reyes rédigeait un roman. On peut tout de même concevoir l'amertume d'un auteur qui, son livre à peine sorti, retrouve ses motifs exploités dans le livre du poulain préféré de Sollers, livre tout de suite retenu dans la sélection préliminaire pour le Goncourt, tandis que le roman original d'Alina Reyes est curieusement, semble-t-il, ostracisé par les médias, ignoré par les libraires et relégué par la FNAC dans un rayon inapproprié. Il est possible évidemment que le roman d'Alina Reyes passe inaperçu du fait du nombre incroyable de romans sortis, ou manque de quoi exciter la verve des critiques. Mais alors pourquoi est-il fait un si grand tintouin autour du roman de Haenel, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il semble exciter plus de sarcasmes que de louanges, sauf, bien entendu, chez les cobras hypnotisés par le charmeur Sollers ? Parce que si Sollers décide de sortir à la rentrée littéraire un pesant volume de 500 pages écrit par son disciple, ce n'est pas pour qu'il croupisse dans l'ombre du roman d'une quelconque Alina Reyes. D'où le soupçon légitime d'Alina : on ne parle pas de son livre en raison d'une omertà, et non d'une indifférence esthétique. Là où on est tenté de lui donner raison, c'est en constatant que toute la clique journalistique pro-Sollers manifeste une prompte et curieuse virulence à l'endroit, non du supposé plagiaire, mais de la plaignante qui, elle, expose sa cause avec plus d'agacement que de colère. Assouline (Le Monde) la traite de paranoïaque et lui suggère de consulter un psychologue, en plus de brandir le spectre ignoble d'une plainte en calomnie et diffamation. Benoît Delmas, sur son blog Western Culturel (hébergé par Courrier International), exécute en dix courtes lignes Alina Reyes : elle sombre dans la paranoïa, son accusation est grotesque (mais comment le sait-il ?), elle n'a « jamais marqué les esprits par son talent littéraire » (est-ce le sujet ?), est, pour conclure, une imbécile que le plumitif Delmas, après avoir lancé une fleurette à Pier-Paolo Assouline pour son « pertinent blog », conseille à Haenel d'oublier en vidant un whisky à sa santé (sa santé mentale à Alina, que l'on devine déficiente). Et pour conclure, à moins qu'il n'y en ait d'autres, la mise au point de Haenel sur Bibliobs.com (Le Nouvels Obs). 

Outre l'omertà, que l'on observe sans pouvoir la prouver et que l'on ne peut briser qu'en parlant, l'affaire tourne donc autour de l'idée de plagiat, non d'une œuvre, mais de l'imaginaire d'un auteur, une sorte de viol psychique, en somme. Haenel évidemment s'insurge, après avoir feint de croire qu'Alina lui reproche d'avoir lu trop attentivement son livre. Le problème est que Haenel ne semble pas s'être inspiré en empruntant des thèmes généraux à Alina Reyes, mais en se servant de la matière brute exposée trois ans durant sur le blog de son accusatrice. Les motifs dont l'emprunt est reproché à Haenel sont plus précis qu'il ne veut l'admettre, comme le démontre Alina dans son article chez le Stalker. Ils sont si nombreux et si précis qu'ils donnent le vertige. Il ne s'agit pas uniquement d'oiseaux, de loups, d'amour, de fleurs ou de Paris, mais de motifs souvent utilisés par Alina Reyes, qui ne sont la trame de ses livres que parce qu'ils sont la trame de sa vie, et qu'elle expose dans divers livres. Je ne sache pas que Yannick Haenel fasse de la danse, ni qu'il porte volontiers une certaine robe coquelicot avec des bas mauves. Alina évoque aussi des lieux que l'on retrouve tels quels dans Cercle, jusqu'à deux noms de bistrots cités par Alina dans de précédents ouvrages, sans oublier le recours à des gravures de Dürer (trois chez Reyes, une chez Haenel). L'excès de coïncidences abolit tout hasard. D'autant que ce n'est pas uniquement pour ce livre-là qu'Alina Reyes se plaint. Si des thèmes identiques ou connexes sont inévitablement partagés par beaucoup d'écrivains, il s'agit en général de thèmes globaux : l'inceste, l'enfance, la folie, la guerre, etc., et non de motifs aussi précis que, par exemple, une tapisserie exposée au musée de Cluny (un roman d'Alina Reyes paru en avril 2004 est entièrement brodé autour de la Dame à la licorne, et cette tapisserie a fait l'objet d'un livre de Haenel paru, lui, en mars 2005).

L'affaire ne devrait pas en rester là. Alina Reyes semble peu soucieuse de porter l'affaire devant les tribunaux : elle n'en a ni l'envie, ni les moyens — mais son éditeur, les Éditions du Rocher ?

 

PS — Comme prévu, Piotr Assouline n'a pas publié mon commentaire. La vérité sur cette affaire intéresse décidément peu ce petit monsieur, ce piètre journaliste et ce piètre écrivain.

  

jeudi, 11 octobre 2007

Alina Reyes contre les chacals

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JE CONFESSE n'avoir jamais lu d'Alina Reyes le moindre livre. Je la connais un peu via son défunt blog. Je n'ai jamais éprouvé le besoin d'exercer sur elle mes crocs jaunes de rat. Elle me semble, humainement, sympathique. Outre la pratique des belles-lettres, nous avons en commun elle et moi de préférer toujours la nature à ce truc-machin granguignolesque : la Littérature.  Et voici, la pauvre, que la littérature semble avoir décidé de lui jouer un très pendable tour sous la double forme d'une omertà et d'un « plagiat » (les guillemets, parce que la plaignante se refuse à employer ce terme pour décrire ce qui, au vu des éléments fournis, pue le plagiat à plein nez).

Trois années durant, Alina Reyes a tenu sur son blog un journal qui a été la matrice d'un roman publié depuis aux Éditions du Rocher: Forêt profonde. Jusque-là tout va bien. Dans le même temps, chez Gallimard, l'épicier très connu (et ex-éditeur d'Alina Reyes), sortait un épais — et, semble-t-il, indigeste – roman intitulé Cercle, signé Yannick Haenel. L'affaire se corse quand, courant septembre, la bénévole Alina, mettant tout son cœur à l'ouvrage, se plonge dans la lecture de Cercle et découvre, stupéfaite, que son auteur semble s'être, lui aussi, surabondamment inspiré des travaux préliminaires qui ont donné Forêt profonde. Les preuves qu'elle donne du forfait sont accablantes pour Haenel, pour Gallimard en général et pour Sollers (!) en particulier (le livre de Haenel est paru dans la collection L'Infini, dirigée, ou plutôt régenté par celui qu'un facétieux ami à moi nomme avec une grande justesse « le doge de la bêtise »).

Curieusement (et c'est le seul reproche que je ferai à la dame), Alina Reyes se plaint plus de l'omertà exercée contre elle par les médias en cette —  fastidieuse, monotone, ploum-ploumesque — rentrée littéraire (on sait que le Doge a de puissants relais dans la presse) que des « emprunts » à son imaginaire, emprunts que, moi, j'appelle un plagiat, ni plus, ni moins, quoi qu'en pense la maussade bourrique Assouline qui, sur son blog, soupçonne Alina Reyes de paranoïa et souffle, entre les quatre poils et demi de sa moustache moisie, deux mots terrifiants pour elle : diffamation et calomnie (il ajoute, magnanime, et tutti quanti, mais l'expression ne fait frémir personne). Pietro Assouline publie, faut-il le rappeler ? chez Gallimard.

À lire Peter Assouline sans avoir lu la défense d'Alina Reyes, on songe tout de suite au classique ressentiment d'un auteur dont l'étoile a pâli et qui voudrait tant briller encore, ou à défaut, qu'un quelconque petit critique même chauve et Moldave écrive au moins dix lignes sur son bouquin, quoi, merde ! Alina Reyes = has been aigrie, pour résumer. Par cette polémique, elle qui les déteste à mourir et qui me semble douce, sinon aimable, Alina Reyes chercherait à (re)faire parler d'elle via son livre, un livre qui, ouin ! semble voué, au mieux, à satisfaire l'équilibre précaire d'une chaise estropiée, vu que personne n'en parle (tandis qu'on parle beaucoup de Cercle, qui fut dans la première sélection pour le Goncourt). Eh bien, moi, je ne crois pas qu'Alina Reyes ait lancé cette affaire pour (re)faire parler d'elle. Sa défense a des accents de sincérité auxquels je crois. De plus, elle-même donne les raisons de cette omertà, raisons lugubres :

« En vérité, tout ceci tient à des questions d’ordre privé. Or, je ne pense pas que, pour des questions d’ordre privé, un éditeur ait le droit de manipuler la presse afin de promouvoir un livre et d’en éliminer un autre », écrit Alina Reyes, comme à contrecœur.  Et d'ajouter : « La vérité c’est que tout ceci tient à des questions d’ordre privé entre Philippe Sollers, l’éditeur de Yannick Haenel, et moi. J’ai longtemps parlé par mail à Sollers, et il m’a répondu à travers des livres, entre autres celui de Haënel, qui lui a en même temps servi de contrefeu au mien. »

Commence-t-on à comprendre ? Haenel, auteur diffus et apparemment peu scrupuleux, puise avec largesse et totale absence de honte dans le vivier mental d'Alina Reyes et fait de cette matière, à peine remixée, un livre que publie Sollers avec les sous, la caution, l'aval et tout le tralala publicitaire de Gallimard. Haenel est le petit protégé de Sollers, son successeur, ai-je même lu, voire son fils. Lorsque sort le roman d'Alina, il est clair que Sollers est mal à l'aise. Ordre est donc donné aux amis de la presse littéraire d'ignorer purement et simplement ce livre : de toute façon, la Reyes elle est trop nunuche pour rouscailler, trop peu couillue pour oser piper mot, surtout que moi, Philippe Sollers, rien moins que doge, suis le mâle dominant de toute littérature passée, présente et à venir — amen ! Les ficelles, comme toujours avec Sollers, sont grosses, très grosses, et huileuses de toutes les sales pattes que compte la littérature française contemporaine. Alina Reyes fait-elle mine de se plaindre ? On envoie le barbet Assouline gronder aux pieds de l'impudente, et si ça ne suffit pas, sans doute, on fera en sorte qu'elle ne puisse plus publier nulle-part, hormis peut-être en Moldavie chez un éditeur chauve. 

Maintenant, plagiat or not plagiat ? Notion très subjective ! Il n'y a pas contrefaçon, c'est sûr, puisque Haenel n'a pas copié une œuvre existante, mais « seulement » utilisé des thèmes très précis et redondants chez Alina Reyes. Pas loin d'ici, sur Wikipédia, je lis que le plagiat « consiste à s'inspirer d'un modèle que l'on omet délibérément de désigner. Le plagiaire est celui qui s'approprie frauduleusement le style, les idées, ou les faits ». Je ne suis pas juriste, mais selon les éléments donnés par Alina Reyes, nous sommes bel et bien en présence d'un plagiat. Et quoi d'étonnant de la part d'un poulain de l'écurie Sollers, lui qui s'est spécialisé dans le recyclage en série de sucs secrétés par d'autres, lui qui se fit la main en pastichant les grands auteurs et qui n'a jamais cessé, à dire la vérité, de pasticher tout le monde, jusqu'à lui-même.

Affaire à suivre de très, très près.


L'article d'Alina Reyes sur AgoraVox et repris, moins certains commentaires intéressants (1), sur son blog.

Compléments d'Alina Reyes sur le site du Stalker et « préface » de Juan Asensio. 

Pedro Assouline, pédagogue et langue de vipère.

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(1) – «  Je suis seule, je n’appartiens pas à des réseaux, je n’ai jamais voulu entrer dans ces jeux d’alliances... »

mercredi, 29 août 2007

Il préfère l'amour en mère

IncesteLE PEU D'ÉCHO M'ÉTONNE, suscité par le texte de Raphaël Denys, Mother, sur le site des Imbuvables. Ce texte, à mon avis, mérite une salve d'applaudissements, et de figurer en placard publicitaire pour illustrer la rubrique des « Comiques involontaires » chère à nos dindons au si fier ramage, en plus de recevoir le Césaroscar de la Jactance, ainsi qu'un triple zéro pour le style, à la fois brouillon, solennel et baveux.

Mother — en anglais, pour épater les filles d'Albion, à moins que ce ne soit une manière d'hommage au barde anglais Lennon, en référence à son titre éponyme.

Mother, you had me
But I never had you
I wanted you
But you didn't want me
So
I got to tell you
Goodbye
Goodbye

Intitulé Maman, le texte eût paru d'emblée cucul, et les gens de ma génération eussent entonné spontanément la pitoyable rengaine du gamin Roméo, devenue depuis l'hymne des éternels enfants de Casimir. Mère était bien trop raide et trop distant pour un texte qui se voulait touchant (dans tous les sens du terme). Alors voilà, ce fut Mother, et ça fait chic.  

Après 170 mots d'un texte qui en totalise 1662, quinze artistes ont été nommés — trois peintres, douze écrivains. La méthode est désormais bien connue : aligner sans nécessité des noms prestigieux, dont l'auteur espère qu'ils lui vaudront, par contagion, le respect de ceux que la littérature des grands noms impressionnent, ce qui est, à la manière des écrivains, une façon de bomber le torse et de tenir en respect les ignares. C'est une des plus grosses ficelles du style à la Denys, et l'une de ses marottes les plus déplaisantes. La présence initiale et massive de tous ces noms a le mérite de nous plonger sans délai dans le véritable et unique objet du texte : la Littérature, la Poésie, le Langage. Sortira-t-il donc un jour de ce bourbier, lui qui, preuves à l'appui, ne sait faire de littérature qu'en parlant de Littérature ? Pour ce qui est de l'écriture proprement dite, du style en général et en particulier, il salope si constamment son ouvrage qu'on doit lui dénier toute prétention à figurer au sommaire des écrivains. Raphaël Denys est un gribouilleur et rien de plus. Sollers est le pourvoyeur de tous ses tics, et ce court texte en illustre quelques-uns.

Comme Raphaël Denys, j'ai eu deux mères. Contrairement à lui, ma mère naturelle ne m'a pas abandonné, puisqu'elle est morte quelques mois après ma naissance. Je suis donc bien davantage le fils de ma mère nourricière, demi-sœur de la défunte et femme extraordinaire sur le plan des qualités humaines et spirituelles (c'était une femme pieuse, sans être en rien une bigote). Je pourrais écrire sur elle un livre épais, l'évoquer dans sa vie de tous les jours, une banale vie de bourgeoise au foyer, sans mentionner le moindre auteur. Elle était une femme simple, chaleureuse, d'une bonté peu commune. Elle ne lisait point. Je ne l'ai jamais surprise plongée dans un quelconque bouquin. Elle lisait néanmoins chaque soir le feuilleton publié dans la gazette régionale. Elle était abonnée sinon au magazine, alors assez vieux jeu, Femmes d'aujourd'hui. Nonobstant, c'est une des femmes les moins idiotes qu'il m'a été donné de connaître. D'avoir eu pour mère (naturelle ou de substitution) une femme si simple, sans culture au sens des lettres, ne me remplit d'aucune honte, ni pour elle, ni pour moi. Si le destin a été cruel pour moi dans ma première année d'existence, je lui dois d'avoir eu mieux que je n'aurais eu, dix fois, cent fois mieux. Je peux donc dire, quitte à choquer les âmes faibles, que j'ai eu la chance de perdre ma mère au berceau... La littérature et toutes ses putrides annexes, ma tante n'avait pas besoin de cela. Lui suffisait son petit monde, l'éducation des enfants (cinq, en plus de moi), les soins du ménage, les visites aux innombrables connaissances, et la foi en Dieu. Avec elle, je n'ai jamais cherché à discuter littérature. Elle m'aimait pour ce que j'étais, et m'eût aimé maçon, gynécologue ou facteur, voire criminel. Je ne me lassais pas de l'écouter racontant, souvent pour la vingtième fois, des histoires du temps jadis, au village natal. Chaque tombe du cimetière avait pour elle un visage, et pas de pierre. Je me souviens, grâce à elle, de gens que je n'ai pas connus et qui sont morts vingt ans et plus avant ma naissance. Et j'ai assisté, grâce à elle, à l'entrée des Allemands au village. Que je ne croie pas en Dieu ne signifie pas que je nie son existence, puisque je l'ai vu à l'œuvre à travers ma tante, et c'était une œuvre de toute beauté, un hymne au dévouement et à l'amour – le simple et courageux amour de la vie, sans la métaphysique et les angoisses existentielles propres aux gens qui lisent trop, qui finissent par préférer l'encre du papier au sang de la vie, les fantômes aux vivants. Ma tante, qui parlait beaucoup, ne discourait jamais. Une femme sans imagination, mais de grand sens pratique. Une femme qui savait être élégante, de laquelle toutefois n'émanait aucune sensualité. Parfois, je cessais de l'écouter, captivé davantage par la lumière qu'elle portait dans son regard, signe que la maison, oui-da, était habitée par autre chose qu'une geisha rimbaldienne empaillée. Si j'ai désiré d'elle quelque chose, ce ne sont point de vénéneux baisers, ni de caresses malsaines : c'est son courage, sa force, son enthousiasme, sa lumière sans apprêt.

Tout ça pour dire que, contrairement à Raphaël Denys, je ne méprise pas les gens sans culture, pourvu qu'ils soient eux-mêmes, sans pose ni prétention, dénués de cette culpabilité sanieuse qu'éprouvent les illettrés à qui on a fait croire que la littérature était, de l'existence, le nectar et l'ambroisie — que l'existence sans la littérature était une existence de limule ou de ver, quelque chose de tellement plat qu'une sole à côté semble obèse. Je préfère un paysan bien crotté et astucieux à un simili-marquis toqué de vaine littérature et dédaigneux — car, M. Denys, sans culture ne signifie pas sans intelligence, et si vous êtes indéniablement cultivé, je vous ai vu tant de fois bien en peine, timide, timoré, ahuri, lâche.  Voilà aussi pourquoi, rayon littérature, la robustesse paysanne et le bon sens d'un Péguy me séduisent infiniment plus que les grâces toute verbales d'un Mallarmé, poète empantouflé. Quant à Rimbaud, dont vous faites grand cas parce que Sollers en fait grand cas, c'était un gamin de merde, si bien que Verlaine l'encula. Il ne devint poète que pour tuer la poésie (la poésie des poètes, dont vous parlez), après quoi, en bon Ardennais, c'est-à-dire en terrien, il chaussa ses godillots et « voyagea terriblement », comme Verlaine l'écrivit. Il se mit à vivre sa vie, en homme, au lieu de la rêver en poète. Je n'aime Rimbaud que pour son crime et sa rupture.

La mère d'un Raphaël Denys ne pouvait pas être inculte, on s'en doute. Elle était au surplus, nous dit-on, belle, ce qui va de soi quand on se donne la peine de mettre au monde le successeur du bon roi d'Aquitaine, l'imitateur sans talent d'un pasticheur de talent. Il fallait non seulement que cette femme eût des lettres, mais qu'elle parlât volontiers de littérature, comme son fils, en ayant sur la littérature, sans en faire, des opinions, comme son fils, qui par malheur se mêle d'en faire, quand tout indique qu'il eût été meilleur au banjo, à la flûte ou à la clarinette. Je les imagine tous les deux, lors cet « ultime dîner tête à tête » (on se croirait dans un film : le fils amoureux transi de sa mère et l'objet de son désir saisissant le col de la bouteille de chardonnay — on m'a toujours appris qu'il fallait mettre la minuscule aux noms de cépages — pour en reverser une lichette dans des verres forcément de cristal), le noir de ses pupilles à lui dans le blanc de ses yeux à elle, lui bandant sous la table et elle devinant qu'il bande, petit salaud que mon utérus naguère hébergea, et devisant littérature, comme dans un quelconque mais très prétentieux navet signé Godard (ici, plongée sur le décolleté du personnage féminin). Elle : « Mon cher enfant, tu vois, la poésie des poètes, moi, je m'en contrebalance. C'est à peine si j'ai ouvert Rilke et Rimbaud, alors, tu penses bien... Oh ! doués, je ne dis pas, mais tellement... tellement peu virils (en aparté : toi, tu l'es : tu bandes !), au fond, avec tous leurs vers... un tel grouillement qu'on en attraperait rien qu'à lire, hu ! hu ! hu !... Dis donc, il est putanamment bon ce p'tit bordeaux... Tu dis ? C'est du chardonnay ? Ah... Il est bon tout de même (en aparté : quel goût ça peut bien avoir, le sperme de son propre fils ?) et si ça continue, toi et moi, nous allons rouler sous la table... Franchement, mon p'tit canard, la poésie... ! Si ça existe, la poésie, c'est ailleurs qu'on la trouve, chez... au hasard... Nichke, Saint-Shimon, Chollers, Rachine, Bochuet...» — Et lui, au comble de la félicité, dégorgeant trois litres et demi de sperme dans son calcif : « Voilà ! Précisément ! »

Le texte est tellement mal ficelé qu'on se demande si c'est volontaire, si le loustic se fiche à ce point du lecteur, ou s'il croit, comme je le pense, écrire superbement, divinement, à la manière du bœuf Sollers (Denys étant sa grenouille), soit avec une sauvagerie maîtrisée, quelque chose comme un long pet fugué. Dès le départ : fifres et fanfreluches. Une pluie d'allitérations s'abat sur le lecteur ainsi mouillé : « (Ma mère)... frêle femme, frêle feuille, flamande, flammèche, à la voix fluette en réalité femme de feu extrêmement fine... »  C'est la prose d'un gars qui, avant même d'avoir bu, vomit déjà : hoquet au démarrage, suivi d'une brusque accélération avec enfilade facile de faucilles falsifiées et de farfelues fausses frénésies. Ayant négligé, même en trois mots, de planter le décor de sa romance (il suffisait, pour dissiper le trouble, de commencer par un sobre : « J'ai revu ma mère »), l'auteur fait rire de lui au bout de trois lignes : « Ma mère [...] qui, au premier coup d'œil, me fit bander et penser aux fameux primitifs Bouts, Christus ou même Van Eyck [...] » On ne devine pas encore qu'il revoit alors sa mère. On l'imagine au jour de sa naissance, le 1er janvier 1975. Il bande, ithyphallique poupon, au premier regard porté sur la parturiente, et il pense déjà à la peinture ! On se dit : « Putain, quelle précocité ! Logique qu'il soit devenu le génie qu'il est... » On imagine la scène, et là, big laugh. On recommence la lecture, car on croit avoir loupé un truc, peut-être sauté une phrase. Eh bien non, et re-big laugh. On saisit, bien plus tard, que l'auteur a voulu dire plus ou moins ceci : « Ma mère, lorsque je l'ai revue, au premier regard me fit bander. » Une telle phrase est un un peu trop simple pour un artiste aussi flamboyant et baroque que Raphaël Denys. Le reste, comme il l'écrit lui-même, lucide au moins sur ce point : « amas de mots, lego... ».

Le clou du texte, donc du spectacle, nous est offert dans les derniers instants avant l'entracte : une phrase de vingt-cinq kilomètres sans ponctuation, hideuse, violente et soudaine, comme la gerbe d'un soûlot. Jaune aussi, et vitreuse. Je la prends au vol et je la coupe à l'hémistiche :

« ... allons, viens-là dans mes bras à genoux comme si de rien n'était elle s'est mise tout à coup à m'embrasser front joues lèvres cou comme un dieu roi héros aimé ému par sa beauté bas tailleur chemisier échancré qui te croiras si tu racontes ça tu diras que tu as rêvé tout inventé pour épater et moi drôle que je puisse faire ça sans dégoût fascination ou terreur sillon fesses fraîches pommelées et elle personne ne sait ne saura ne peut savoir ça secret mon fils mon homme enfoui endurci à jamais parti et moi mère fille de ton fils humble et haute plus que toute créature, et elle surtout ne pas pleurer, et moi, retour au bercail doucement laissons durer, c'est à ce moment là qu'une troisième voix se fit entendre... » 

Reconnaissez-vous ce modèle d'écriture-dégueulis ? Philippe Solaire, ce vieux Râ madré ! Je puis en attester, quitte à parier ma dernière dent, d'ailleurs pourrie : Raphaël Denys écrit ainsi depuis le premier jour, à la fois pour imiter son idole et par facilité, pour se dispenser de la fatigue d'avoir à ordonner des groupes de mots au sein des phrases, et de ponctuer, art que le déjà vieux clown ne maîtrise point, parce qu'il le méprise tout bonnement, comme il méprise l'art d'écrire et ces imbéciles à lunettes et à bec de pétrel qu'il croit que sont toujours les lecteurs.

Son problème, à Raphaël Denys, c'est qu'il ne peut rien faire dans la vie sans se référer à la littérature. Il est gonflé de littérature comme l'est de vent une baudruche, ou d'eau le cadavre d'un noyé. Je serais enclin à plus de mansuétude si le garçon était un toqué d'écriture, mais manquait d'expérience, par jeunesse. Rome ne s'est pas construite en un jour. Il aurait pleine conscience de ses imperfections et travaillerait à s'en défaire. Il progresserait lentement, mais sûrement. Un jour, il écrirait des choses acceptables. La forme épouserait le fond. Or, ce n'est pas l'écriture qui l'obsède, c'est la Littérature, ce magasin de pompes et d'accessoires pour curés. S'il était hanté par l'écriture au lieu d'être obsédé par la Littérature, il écrirait mieux, il aurait le souci du style — pas du beau style, du style tout simplement, c'est-à-dire, comme je l'ai écrit déjà, « l'alliage entre un tempérament et une manière de l'exprimer ». Cet alliage doit être harmonieux. Avec le rythme, la mélodie et le timbre, l'harmonie est l'une des quatre composantes de la musique. La combinaison de ces quatre éléments fait la musique, lui donne un sens. Nous parlons ici de l'art d'écrire et non de la musique, j'entends bien. Est-ce tellement différent, si l'art est autre ? Si la méthode, d'un art à l'autre, varie, le principe demeure. Ce qu'on imagine ou pense est de peu d'intérêt si on n'est pas fichu de l'exprimer autrement que sous une forme évoquant plutôt le gargouillis intestinal d'un gnou malade, que la musique des sphères. Aussi, quelle ironie de trouver, au milieu du fatras Mother, un passage où le gaillard, tout bandé, tendu comme un satyre coursant la gueuse, la bave aux lèvres, fustige — à juste titre — les tenanciers de gargote qui cuisinent mal : « [...] éther, vapeur, révolte désinvolte, rien à voir, bien sûr, avec sens, précision, rigueur [...] » Est-ce que je lis bien ? Sens, précision, rigueur ? Vous ne prétendez tout de même pas, M. Denys, illustrer ce trinôme. Si ? Alors c'est du foutage de gueule, et que le diable m'emporte.