dimanche, 25 février 2007

Si Philip Roth écrit mal, Céline aussi

PAUL-FRANÇOIS PAOLI, dans Le Figaro littéraire du 8 février, confronte Jean-Marc Roberts et Richard Millet sur le sujet, chaud en France depuis Mérovée, du roman et de son avenir. Roberts comme Millet, écrivains, sont aussi éditeurs, l'un chez Stock, l'autre chez Gallimard. Il est banal en France d'être à la fois acteur, metteur en scène et producteur.

Richard Millet, que je ne mésestime pas comme auteur, défend assez piteusement sa croute en portant l'offensive sur la littérature anglo-saxonne : « On survalorise la littérature anglo-saxonne : qui sont leurs grands écrivains ? Qu'on nous les cite. Qui dira que Philip Roth écrit mal ? » De quoi bondir.

Par « littérature anglo-saxonne », Richard Millet entend évidemment « littérature américaine ». J'avais cru, lisant Millet, percevoir son admiration pour un certain William Faulkner, et même davantage que de l'admiration. Je dois me tromper.

Les grands écrivains de la littérature anglo-saxonne (américaine en particulier) contemporaine ? Deux récents disparus : William Styron et Saul Bellow. Sinon, Don DeLillo, John Updike, Brett Easton Ellis, James Ellroy, Thomas Pynchon, Russell Banks, Philip Roth et celui qui, de deux têtes, les surpasse tous : Cormac McCarthy. Je me borne aux écrivains dont j'ai lu un livre au moins. J'aimerais maintenant que M. Millet nous cite, s'il le peut, de grands écrivains français contemporains aussi réputés planétairement que les Américains cités. Il ne le peut pas. Richard Millet craint le ridicule.

La littérature, en France, est une institution, et les écrivains des icônes. Il suffit de dire, en France, qu'on écrit, pour entendre les pigeons roucouler. N'importe quelle Française un peu cultivée s'agenouillera devant un compatriote à plume, et lorgnera avec envie sa braguette. Un écrivain français, avant même d'avoir écrit un seul livre, songe au Goncourt et se rêve académicien : la littérature pour lui n'est qu'un moyen, un moyen de parvenir. Je le sais d'autant mieux que j'ai failli moi-même succomber à cette vaine, désolante tentation. Je dois à Hubert Nyssen de m'avoir ouvert les yeux tôt. En juin 1987 il répondit ceci à un courrier de ma part : « L'angoisse de votre lettre, si bouillante, ne m'a pas échappé. Il me semble pourtant que vous êtes victime d'une tendance qui a causé beaucoup de tort en France aux candidats à la littérature, celle qui consiste à être obsédé par son statut plus que par le contenu même (et le sens) des livres qu'on veut écrire. Là où le jeune Américain (ou Allemand ou Suédois) s'angoisse dans la recherche des justes relations entre ses personnages, le jeune francophone souvent s'angoisse en songeant à l'image que sa pratique d'écriture donnera de lui. » Je n'avais alors aucun talent, de l'imagination, un peu de prétention et beaucoup de naïveté. Nyssen pointait du doigt un doute que j'avais et qui me taraudait. Exalté par mes lectures de l'époque (Balzac, Hugo, Stendhal...) et par la vie des grands écrivains français (les biographies d'André Maurois m'enthousiasmaient), je me voyais déjà, comme dans la chanson, en haut de l'affiche, sans avoir rien écrit de très consistant. Chaque phrase que j'écrivais était lourde d'un enjeu. Mes personnages avançaient raides, empaillés, et posaient, tel Victor Hugo accoudé à sa cheminée, l'air inspiré, « écoutant Dieu », selon la légende manuscrite de cette photo célèbre du vieux satyre à Guernesey. Bref, je faisais de la littérature, au pire sens du terme. Avec ça, un style filandreux au possible. Je voulais être écrivain, sans avoir rien à dire, pour le prestige. Je me souciais d'être un jour un nom que l'on prononcerait avec emphase, stupeur et tremblements. Je songeais plus à la couverture de mes livres qu'à leur contenu. J'étais, parmi tant d'autres, un imbécile. Cela n'a pas été sans mal, mais au fil des années j'ai compris et intégré ceci : être écrivain, c'est servir la littérature et non se servir de la littérature à des fins personnelles. Un peu d'ambition et beaucoup de modestie. Et du travail, du travail encore, nuit et jour. Le talent ne suffit pas.

En France, on aime les phrases. La langue française et sa grammaire, depuis la période classique, impose sa tyrannie. Malherbe d'abord, Vaugelas ensuite, ont sorti le français des tavernes de Villon pour le faire entrer à Versailles, non sans l'avoir décrotté. De Versailles, il se répandit dans les salons parisiens, puis provinciaux. On en fit des broderies et des dentelles. On en fit des menuets, du caviar, une eau claire et limpide, parfaitement tiède. D'un paysan mal dégrossi mais sympathique, espiègle et fantaisiste, on fit un courtisan à la cour du roi Louis, que singèrent de Paris à Limoges et de Digne à Calais des générations entières de bourgeois. La vénération du Français pour sa langue, comme pure forme, est quelque chose de comique. Dans quelle autre langue organise-t-on ces ineptes concours de dictées publiques ? Seul un écrivain français est capable de songer au suicide pour un hiatus. On ne s'étonnera dès lors pas d'entendre un Richard Millet s'exclamer : « Qui dira que Philip Roth écrit mal ? »

Lisant cela, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai pensé : « Si Philip Roth écrit mal, Céline aussi. » Il n'est pas venu à l'esprit de Richard Millet que Roth n'est pas un écrivain français et que son œuvre est traduite. Roth écrit en écrivain de langue anglaise, en petit-fils de Shakespeare et en fils de Faulkner, pas en larbin de Corneille ou en pute du souteneur Proust. Et Roth l'anglophone est un écrivain américain d'origine juive, pas la fille cachée d'un ancien président français, ni celle exhibée d'un ancien Nouveau Philosophe. Roth donc, pour être jugé sur la forme, doit être comparé à Conrad, à Joyce, à Faulkner de préférence à Hugo, Mauriac ou Jouhandeau. L'Amérique n'est pas l'Europe et les États-Unis ne sont pas la France. La France est une nation littéraire, pas les États-Unis où l'on ne devient écrivain qu'après avoir pratiqué tous les métiers : livreur de pizzas, manutentionnaire, maçon, proxénète, clown ou croupier à Las Vegas. En France, on s'attable pour écrire à peine sorti de l'université, sans rien avoir vécu, sans être sorti des livres. L'écrivain américain a toujours quelque chose à raconter. L'écrivain français, faute d'avoir vécu, bavarde, souvent avec lui-même, en un long soliloque.

Qui dira que Philip Roth écrit mal ? Pas moi. Je ne dirai pas non plus qu'il écrit bien. Bien ou mal écrire n'est pas une façon appropriée de juger un écrivain de cette trempe. Si Philip Roth est un grand écrivain (et c'en est un), il le doit moins à une forme impeccable, à un style léché, qu'à son tempérament à la fois brutal, tendre, désespéré, cynique et capricieux. Ses personnages sont ce qu'ils sont, des hommes et des femmes, avec des qualités et surtout des défauts d'hommes et de femmes. Roth écrivant met en scène une histoire avec des personnages, et nous n'avons pas l'impression, le lisant, d'être très différents d'eux. Comme eux nous sommes amoureux, bornés, maladroits, stupides, attendrissants, lâches, fiévreux, téméraires, louches et pervers. Comme eux nous saignons d'un vrai sang, au lieu d'encre. J'ouvre un roman américain : je suis plongé dans la vie, je respire. J'ouvre un roman français : je suis plongé dans la littérature, je suffoque. Roth, qui n'a pas écrit que de bons livres, me plait pour ce qu'il y a de vivant, de cruel et de pantelant dans son œuvre, et j'aime son foisonnement, son anarchie, sa claire-obscurité. Ses personnages, souvent peu sympathiques et que Roth ne cherche pas à rendre sympathiques, qu'il nous expose sans les juger, sont pétris d'une pâte humaine qui les rend attachants. Peut-on sincèrement haïr cette vieille crapule de Mickey Sabbath aux « doigts tordus par l'arthrose » et qui maltraite sa femme, trahit odieusement son meilleur ami ? On l'aime pour ses failles, ses blessures à vif de vieil enfant, ses remords aussi peu sincères que maladroits, inutiles. On l'aime enfin parce qu'il est à l'image de la nature humaine, aussi complexe, changeant, insaisissable qu'elle.

Si Philip Roth écrit mal, Céline aussi. Et Faulkner, bien sûr. N'ayant que peu fréquenté les institutions scolaires, je n'ai pas été contaminé par la littérature dans mon adolescence. J'ai commencé à lire sérieusement à l'âge adulte, vers vingt, vingt-deux ans. J'ai commencé par les classiques français. Quoi que j'écrive, j'étais sous influence. Je n'étais pas peu fier qu'on me dise que j'écrivais comme Victor Hugo. C'était gonflé. Ça tombait bien : je l'étais aussi, tout en souffle sombre et en ombres farouches. Je lisais alors avec une avidité et une confiance dont j'ai parfois la nostalgie. Un livre de Faulkner, au titre étrange, retint mon attention : Absalon, Absalon ! Faulkner, parce qu'il ressemblait physiquement à mon père ? Je ne sais. Je me plongeai dans sa lecture. Sortant des Misérables, des Illusions perdues, du Horla, de Pot-Bouille, je fus pas mal dépaysé. La transition était brutale. Je n'appliquais alors pas encore le précepte de Montaigne : « Les difficultés, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles ; je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux. » Je m'obstinai donc. À vrai dire, je ne compris pas grand-chose. Je sortis du livre tout ensemble abattu et ravi — ravi comme on peut l'être d'un bon tour joué à notre détriment, et abattu, parce ce livre complexe et fascinant dévoilait à mes propres yeux mes carences. La vérité, c'est que je ne savais pas lire. J'aurais pu, comme d'aucuns, m'en tirer en déclarant que Faulkner écrivait mal. J'ai pourtant déduit de ma lecture que c'était moi qui lisais mal, ou plutôt que je lisais comme on lit quand on n'a rien lu d'autre que de la prose française classique, en cartésien malgré moi. J'étais accoutumé à une littérature linéaire, à une succession de plans bien détachés les uns des autres, aux transitions nettes, à une psychologie sinon sommaire, du moins charpentée, et je me retrouvais au cœur d'un tourbillon, d'un maelström narratif mêlant présent, passé, haine, poussière, touffeur, analepses à triple niveau et quadruple épaisseur, le tout livré tel quel, sans mise en garde préalable ni mode d'emploi. On est jeté là-dedans comme dans la vie à la naissance, dénué du moindre repère, et tout de suite balloté, livré à l'hostilité foncière d'un monde en apparence exotique, mais qui est notre monde, un monde d'ouragans, de terres arides ou gelées, de pics, d'abysses et d'obscures clartés. J'ai relu ce livre depuis, plusieurs fois, et d'autres de Faulkner, Joyce, Gadda, etc. Là, me semble-t-il, au sein de cette complexité proprement métaphysique, de ce bouillonnement, se situent le cœur et l'âme de la littérature, assez loin du petit roman français bavard et propret, avec ses histoires aussi courtes que maigres, ses personnages sans envergure aux nombrils cependant hypertrophiés, où les dieux ont la triste et pâle figure de psychanalystes cyniques et d'avocats névrosés.

Roth, Céline, Faulkner et tant d'autres écrivent mal, oui, pour qui demande au roman d'être rédigé par des instituteurs à l'attention d'élèves dociles qu'il s'agit d'édifier, de former à la vie d'honnêtes bourgeois.  

Richard Millet, dont je soupçonne un régime alimentaire inapproprié d'entretenir son aigreur, fulmine soudain : « Que sont devenus les critiques ? Citez-moi un article qui dise que le dernier livre de Justine Lévy ou d'Anna Gavalda est nul ! Qui oserait écrire qu'un roman de Le Clézio ou de Kundera est faible ? » Plus loin, Roberts suggère d'interdire les blogs, car c'est à cause des blogs selon lui que « non seulement les gens ne lisent plus, mais ils ne vivent plus ». Je ne sache pas que « les gens » aient jamais beaucoup lu, et les lecteurs de blogs ne sont pas forcément des lecteurs en exil, passés du roman au blog. Les critiques dignes de ce nom, MM. Millet et Roberts, se sont peut-être réfugiés là où ils ne sont pas tenus d'encenser tel roman ou sommés de descendre en flamme tel autre, selon que son éditeur est un ami ou un ennemi. Les critiques sachant critiquer ont peut-être fui les journaux pour investir les blogs tant décriés, où ils peuvent à loisir, selon l'humeur, le gout, encenser ou démolir, non certes gratuitement, par amitié ou par inimitié, mais parce qu'ils aiment la littérature de préférence aux flonflons de la littérature et lui en demandent bien davantage que de divertir des veaux entre un match à Gerland et un épisode des Desperate Housewives. Leur culture est telle, parfois, que je rougirais de la mienne si j'étais l'un de ces pâles scribes qui répandent dans les « grands » journaux, avec une profusion inouïe et une étonnante naïveté, des papiers de vingt lignes pompeusement appelés « articles », mal écrits qui pis est, où nous apprenons que le dernier roman de Shelby Fingernail (pseudonyme de Marie-Claude Flajole) est d'une « juvénile fraicheur, moderne, touchant, désespéré, cocasse » et, bien sûr, à lire d'urgence. Les véritables critiques, aujourd'hui, sont peut-être les lecteurs, les lecteurs éternels que l'apparition d'Internet n'a pas troublés plus que ça et qui ont appris à lire et à écrire dans ces livres dont la presse même spécialisée ne parle pas, parce qu'ils font plus de 120 pages et que leurs discrets auteurs ne se croient pas tenus de recenser dans le détail les mœurs sexuelles forcément « décalées » du héros ou de nous infliger leurs angoisses d'auteurs vaguement damnés (mais adulés par les dix-huit Sainte-Beuve au moins que comptent Les Inrocks), entre deux fumettes, trois reniflettes et un « soft drink » au Flore, le tout entrelardé de SMS frénétiques envoyés aux quatre points cardinaux.

Peut-être consacrerions-nous moins d'énergie à « survaloriser » la dure et vivante littérature anglo-saxonne si la littérature française cessait de se shooter à la verveine.