jeudi, 08 mars 2007
Faut-il canoniser Dantec ?
Je ne suis ni pour, ni contre Dantec. Comment d'ailleurs peut-on être pour ou contre un écrivain ? On peut être pour Sarkozy contre Royal, ou le contraire, mais pour Dantec contre qui ? Contre Dantec et pour qui ? Il reste que Dantec, pour des raisons bien plus politiques que littéraires, laisse peu de monde indifférent, du Flore à la Coupole en passant par le très achalandé Café du Commerce. Je trouve gênant d'avoir à me « positionner » — comme disent les journalistes verbo-déprimés. Il devient rare de pouvoir gentiment causer littérature sans s'entendre demander très vite : « Et Dantec, t'en penses quoi ? »
J'en pense... Eh bien, pas grand-chose. Ce « pas grand-chose » ne doit rien aux opinions, thèses et prophéties de Dantec. Peu me chaut donc que Dantec ait brulé ou non le feu rouge du consensus humaniste tiède. Il peut bien appeler à incendier les mosquées, à raser Paris et sa banlieue, lancer au nom de Dieu un nouvel Appel de Clermont, assassiner de ses propres mains un mollah, cela n'est pas susceptible de me transformer en féroce zélateur, ni en ennemi juré. Dantec me laisserait froid s'il était admiré ou détesté pour des questions touchant la littérature, le style, l'art du roman. Il pourrait soudain se mettre à écrire divinement que la horde à ses trousses n'abandonnerait pas la poursuite. Il pourrait, au point de vue du style, sombrer plus bas que le niveau zéro, que ses porte-flambeaux fascinés ne mettraient aucune sourdine à leurs péans à la gloire du grand, beau, génial Dantec ! Depuis Houellebecq et quelques autres, nous savions que le rock'n'roll avait annexé la littérature, mais cette binarité doublement excessive (idolâtrie/détestation), sans rien dans l'entredeux qu'une vaste et morne plaine aux allures de no man's land, nous incite à une prudence toute jésuitique et à demeurer à couvert, l'œil toutefois en alerte, rivé sur la ligne de front où les œufs pourris pleuvent.
D'abord, puisque cela compte, sans qu'il faille arrêter là-dessus un jugement définitif, je dirai que, physiquement, Dantec me répugne assez. Une tête de cyber-criminel, de barbouze, de rocker en rupture de « band ». Il n'y est pour rien, je sais — encore que, pas aveugle à ma connaissance, ne souffrant d'aucune affection oculaire, je vois mal ce qui, chez Dantec, justifie le port permanent de lunettes noires. Un type qui affronte le monde à l'abri de lunettes noires me semble louche, peu franc, d'une crédibilité douteuse. Bloy, puisqu'on s'en réclame à croix et à cri, ne cachait pas son extraordinaire, presque insoutenable regard, ce qui dénote un certain courage, même si, bien sûr, rien ne dit que Bloy ne se fût pas sauvé sous la menace d'une canne levée sur lui par un mécène lassé de son ingratitude. La remarque vaut pour Bernanos que je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais vu déguisé en tueur.

Le 3 novembre 2005, Maurice G. Dantec était l'invité de Benoît Dutrizac sur TQS, « le mouton noir de la télé », comme le prétend leur slogan. J'étais, par hasard, devant le poste. Je ne connaissais pas la voix de Dantec. Depuis sept jours, les émeutes faisaient rage dans les banlieues françaises. Dantec était invité pour parler de cela et non de son roman frais sorti, Cosmos incorporated (dont il ne fut pas question, sinon tout à la fin, pour conclure la discussion, et uniquement pour signaler la sortie du livre que Dutrizac, au demeurant, reconnut n'avoir pas lu encore). En bon écrivain contemporain, Dantec commit plusieurs fautes de français : un espèce, une abysse (il avait d'abord dit « un », ce qui est correct, avant, par malheur, de se corriger) et parla de prolégomène au singulier (d'ailleurs, si on se fie à la définition pourtant claire de prolégomènes, on comprend mal par quel tour de magie lexicale les émeutes pouvaient être par Dantec qualifiées de « prolégomènes à la guerre civile française » (des prolégomènes, ce sont des explications préalables), surtout quand existent des mots parfaitement clairs et moins savants comme prémices ou préliminaires. Un autre terme « compliqué » (selon MGD himself) que le très hardi Dantec utilisa d'une manière douteuse, c'est « paradigme », lorsqu'il parla de la société québécoise, non « construite sur les mêmes paradigmes » que la société française. Je n'ignore pas que le mot, en grec, signifie « modèle » — mais en français le terme est didactique et appartient au vocabulaire de la linguistique. Avec des « prolégomènes » et des « paradigmes » on peut certes épater le téléspectateur moyen. Si, en plus, on les utilise en donnant le sentiment qu'on en maitrise mal le sens, on ne doit pas ensuite se plaindre si certains confrères regardent comme une incongruité gémellaire le couple « Dantec » et « écrivain français ». Mentionnons encore, sans vouloir enfoncer le clou, sinon on m'accuserait de vouloir crucifier l'adjudant-chef Dantec alors que je suggère de le canoniser, — mentionnons encore l'assez douloureux « ... puisqu'il y a à peine deux millions de personnes qui vit dans Paris... » Et cette phrase désopilante, tombée de la gueule du Père Ubu, lorsque Dantec parle des banlieues comme d'un « territoire définitivement sorti des gonds de la porte de la République ». C'est tout de même beau, la rhétorique...
Il ne faut cependant pas juger définitivement un écrivain sur la manière dont il parle. Moi-même, qui semble de très haut donner des leçons de français à un type publié chez les éditeurs les plus réputés de France, je ne suis pas toujours exempt de reproches sur la qualité de mon verbe, lorsque je parle surtout. Dans le feu de la parole, je commets parfois des lapsus, des contresens, des imprécisions, des barbarismes et même des solécismes. Seulement, à la différence de Dantec, je les commets en comité restreint, mes fautes, pas devant des milliers de téléspectateurs susceptibles de juger la littérature française à travers le seul Dantec. Un écrivain qui parle aussi mal que n'importe qui risque de passer pour un imposteur auprès du public cultivé, et dans tous les cas pour un cochon auprès des confrères. On se plaint que la qualité du français se dégrade, mais si les écrivains eux-mêmes le saccagent, comment ferons-nous ensuite pour restaurer son autorité, et au-delà, la nôtre ? Je n'exige pas d'un écrivain qu'il soit toujours et partout irréprochable, non, tout de même pas — mais il se doit d'être exemplaire. Dantec ce jour-là ne l'a pas été, et j'ai eu honte pour lui.
J'avais donc à l'égard de Maurice G. Dantec un à priori, quelque chose de finalement bien maigre et de très subjectif : sa gueule qui ne me revenait pas. Son français, à la fois commun, médiocre et pompeux dans l'utilisation — erronée qui pis est — de certains termes didactiques, n'a pas relevé sa cote dans mon estime (je parle bien de l'individu Dantec et pas de l'écrivain). Avec ça, une attitude quelque peu agressive et un ton de voix insupportable. Quelque chose d'un roquet à la fois sur la défensive et menaçant. Nous connaissons tous de ces chiens à mémères qui mènent grand tapage et qu'un coup de talon bien placé fait taire, définitivement parfois. Dantec chez Dutrizac, seul avec lui pourtant, ne m'a pas paru beaucoup plus dangereux qu'un de ces clebs braillards et diarrhéiques que la vue d'un chat propulse sous le divan. Le fauve, me suis-je dit, n'est peut-être qu'une fauvette. Quelques jours plus tard, Juan Asensio, qui avait à deux reprises rencontré Dantec, m'écrivit ceci de peu surprenant, tout compte fait : « L'homme est d'une gentillesse et d'une timidité extraordinaires, je n'en suis pas encore revenu. »
Dantec, qui ne s'exprime pas dans une forme irréprochable, profère toutefois peu d'âneries quant aux causes directes et indirectes des émeutes. Nous avions là des jeunes en rupture de société, en rupture de culture, issus pour la plupart de l'immigration exponentielle à la française, enfants de la délinquance, de la petite criminalité, de l'anarchie, du non-droit, shootés au rap le plus violent. Le travail de sape — contre la société occidentale, contre les Blancs — des islamistes en coulisse n'était pas le moteur des émeutes, mais l'un de ses carburants. Et certainement, il fallait mettre en évidence, comme cause lointaine mais primordiale, l'« urbanisme » délirant de la ceinture parisienne. Je cerne « urbanisme » de guillemets parce que, si c'est le mot adéquat, il ne répond guère, dans les banlieues françaises, à la seconde partie de sa définition selon le Trésor de la Langue Française : « Ensemble des sciences, des techniques et des arts relatifs à l'organisation et à l'aménagement des espaces urbains, en vue d'assurer le bien-être de l'homme et d'améliorer les rapports sociaux en préservant l'environnement. » La situation était donc potentiellement explosive. La mèche, qui n'attendait qu'une flamme, a été allumée par la mort de deux parmi trois jeunes imbéciles qui, fuyant la police, n'ont rien trouvé de plus intelligent que d'aller se réfugier dans un transformateur EDF. Racailles ou pas racailles, deux êtres humains sont morts (jeunes ou vieux, aucune importance), et ce n'est pas drôle. Dans un pareil contexte, je ne trouve pas Dantec très subtil quand, sur le mode sarcastique, l'air ravi de sa trouvaille, il parle des deux victimes qui « ont subi quelques dommages collatéraux liés à l'électricité ambiante ». À quoi bon se rendre plus odieux qu'on ne parait déjà ? Comment non plus ne pas déplorer cette jubilation sourde et quelque peu malsaine qui anime Dantec d'un bout à l'autre de l'entretien ? On ne peut, l'écoutant, s'empêcher de l'imaginer trépignant de joie dans son for intérieur : « Ça y est, ça pète enfin ! » Il l'avait dit, nul ne le croyait, et voilà que ça se produisait enfin ! La France à feu et à sang, enfin ! Des émeutes ont éclaté, « et ça va continuer ! » prophétise Dantec avec l'air de qui, sous son blouson, cache un flingue huilé la veille. Mais ce ne sont là que des impressions. Présomption ne signifie pas conviction ni surtout condamnation.
« Êtes-vous raciste ? » lui demande à la fin stupidement Dutrizac. Quel type, avec même une seule goutte de bon sens, irait sur l'air des lampions déclarer : « Mon cher Benoît, évidemment que je suis raciste ! Les nègres, les youpins, les bicots, tout ça, ce sont des sous-hommes, n'est-ce pas ? — de la barbaque tout juste bonne à alimenter les fours crématoires ! » Dantec répond donc platement qu'il n'est pas raciste, mais d'une façon trop formelle pour entrainer la conviction. Subsiste un doute... oh ! une poussière. La bonne question eût été peut-être : « Comment se fait-il que vous donniez l'impression d'être raciste ? » Alors Dantec aurait pu expliquer : « Le raciste fonde son opinion sur des théories, évidemment farfelues, selon lesquelles la race à laquelle il appartient, quelle qu'elle soit — car le racisme n'est pas, loin, s'en faut, l'apanage des Blancs —, est supérieure aux autres sur à peu près tous les plans. Moi, ce que je n'aime pas, ce sont les Musulmans, depuis, en gros, le 11 septembre 2001. Et notez-le, c'est important : je n'ai rien contre l'islam en tant que tel, mais contre ses dérives salafistes, l'islam de la terreur contre la démocratie et les valeurs occidentales. Je suis Blanc, occidental, démocrate et chrétien. Je défends donc un pré carré attaqué de toutes parts, et pas verbalement, par le terrorisme islamique, moderne incarnation du nihilisme pur, négation de la vie, négation de l'amour, négation de la liberté. Comme, et je n'y suis pour rien, les musulmans sont majoritairement arabes ou noirs, mes détracteurs, qui nient la menace islamiste et la réalité du conflit de civilisation inaugurant en sinistre fanfare le XXIe siècle, dénoncent chez moi un racisme imaginaire, feignant de croire que ma cible réelle n'est pas l'islam des ténèbres, mais la population plutôt basanée que forment majoritairement les disciples de l'islam — ceci pour ruiner tout mon crédit auprès de ceux qui réfléchissent encore au lieu de croupir, puisqu'un raciste, par définition, affabule. Si la preuve est faite que Maurice G. Dantec est un raciste, alors je ne suis plus crédible en rien, je suis regardé comme le pire ennemi du genre humain. »
Voilà, je pense, qui eût dissipé toute fumée. Dantec, que je ne crois pas doué d'une intelligence remarquable, nourrit lui-même le doute, notamment, comme c'est le cas à plusieurs reprises dans cette vidéo, lorsqu'il tend à confondre la religion (l'islam) et l'origine ethnique (arabe et noire, mais Dantec ne parle que des Arabes) de ses zélateurs. Une telle confusion, si elle n'est pas voulue, est une maladresse confinant à la bêtise. Si Dantec s'amuse à cela sciemment, il ne trouvera pas en moi un très ardent défenseur le jour, inévitable, où il aura de sérieux ennuis — SAUF s'ils prennent la forme d'une fatwa, puisque certains y songent. Dantec doit se méfier non de ses lecteurs, mais de ses groupies, de ces jeunes gens qui l'admirent davantage pour ses prises de positions politiques que pour son talent littéraire, son style, son art de ficeler plus ou moins bien de bonnes histoires. Et il doit se méfier de lui-même. La politique réussit rarement aux écrivains qui ne savent pas toujours jusqu'où s'engager trop loin. De plus intelligents que Dantec, comme Brasillach ou Drieu La Rochelle, ont bel et bien perdu la vie pour avoir préféré la politique à l'art, pour avoir trompé Apollon le lumineux avec Arès l'obscur — et d'autres comme Céline ou Rebatet, s'ils ont eu plus de chance, ont frôlé le mur.
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samedi, 03 mars 2007
Paul Léautaud, écrivain français

02:20 Publié dans Lettres de mon wigwam | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature, infréquentables, Paul Léautaud
dimanche, 25 février 2007
Si Philip Roth écrit mal, Céline aussi
PAUL-FRANÇOIS PAOLI, dans Le Figaro littéraire du 8 février, confronte Jean-Marc Roberts et Richard Millet sur le sujet, chaud en France depuis Mérovée, du roman et de son avenir. Roberts comme Millet, écrivains, sont aussi éditeurs, l'un chez Stock, l'autre chez Gallimard. Il est banal en France d'être à la fois acteur, metteur en scène et producteur.
Richard Millet, que je ne mésestime pas comme auteur, défend assez piteusement sa croute en portant l'offensive sur la littérature anglo-saxonne : « On survalorise la littérature anglo-saxonne : qui sont leurs grands écrivains ? Qu'on nous les cite. Qui dira que Philip Roth écrit mal ? » De quoi bondir.
Par « littérature anglo-saxonne », Richard Millet entend évidemment « littérature américaine ». J'avais cru, lisant Millet, percevoir son admiration pour un certain William Faulkner, et même davantage que de l'admiration. Je dois me tromper.
Les grands écrivains de la littérature anglo-saxonne (américaine en particulier) contemporaine ? Deux récents disparus : William Styron et Saul Bellow. Sinon, Don DeLillo, John Updike, Brett Easton Ellis, James Ellroy, Thomas Pynchon, Russell Banks, Philip Roth et celui qui, de deux têtes, les surpasse tous : Cormac McCarthy. Je me borne aux écrivains dont j'ai lu un livre au moins. J'aimerais maintenant que M. Millet nous cite, s'il le peut, de grands écrivains français contemporains aussi réputés planétairement que les Américains cités. Il ne le peut pas. Richard Millet craint le ridicule.
La littérature, en France, est une institution, et les écrivains des icônes. Il suffit de dire, en France, qu'on écrit, pour entendre les pigeons roucouler. N'importe quelle Française un peu cultivée s'agenouillera devant un compatriote à plume, et lorgnera avec envie sa braguette. Un écrivain français, avant même d'avoir écrit un seul livre, songe au Goncourt et se rêve académicien : la littérature pour lui n'est qu'un moyen, un moyen de parvenir. Je le sais d'autant mieux que j'ai failli moi-même succomber à cette vaine, désolante tentation. Je dois à Hubert Nyssen de m'avoir ouvert les yeux tôt. En juin 1987 il répondit ceci à un courrier de ma part : « L'angoisse de votre lettre, si bouillante, ne m'a pas échappé. Il me semble pourtant que vous êtes victime d'une tendance qui a causé beaucoup de tort en France aux candidats à la littérature, celle qui consiste à être obsédé par son statut plus que par le contenu même (et le sens) des livres qu'on veut écrire. Là où le jeune Américain (ou Allemand ou Suédois) s'angoisse dans la recherche des justes relations entre ses personnages, le jeune francophone souvent s'angoisse en songeant à l'image que sa pratique d'écriture donnera de lui. » Je n'avais alors aucun talent, de l'imagination, un peu de prétention et beaucoup de naïveté. Nyssen pointait du doigt un doute que j'avais et qui me taraudait. Exalté par mes lectures de l'époque (Balzac, Hugo, Stendhal...) et par la vie des grands écrivains français (les biographies d'André Maurois m'enthousiasmaient), je me voyais déjà, comme dans la chanson, en haut de l'affiche, sans avoir rien écrit de très consistant. Chaque phrase que j'écrivais était lourde d'un enjeu. Mes personnages avançaient raides, empaillés, et posaient, tel Victor Hugo accoudé à sa cheminée, l'air inspiré, « écoutant Dieu », selon la légende manuscrite de cette photo célèbre du vieux satyre à Guernesey. Bref, je faisais de la littérature, au pire sens du terme. Avec ça, un style filandreux au possible. Je voulais être écrivain, sans avoir rien à dire, pour le prestige. Je me souciais d'être un jour un nom que l'on prononcerait avec emphase, stupeur et tremblements. Je songeais plus à la couverture de mes livres qu'à leur contenu. J'étais, parmi tant d'autres, un imbécile. Cela n'a pas été sans mal, mais au fil des années j'ai compris et intégré ceci : être écrivain, c'est servir la littérature et non se servir de la littérature à des fins personnelles. Un peu d'ambition et beaucoup de modestie. Et du travail, du travail encore, nuit et jour. Le talent ne suffit pas.
En France, on aime les phrases. La langue française et sa grammaire, depuis la période classique, impose sa tyrannie. Malherbe d'abord, Vaugelas ensuite, ont sorti le français des tavernes de Villon pour le faire entrer à Versailles, non sans l'avoir décrotté. De Versailles, il se répandit dans les salons parisiens, puis provinciaux. On en fit des broderies et des dentelles. On en fit des menuets, du caviar, une eau claire et limpide, parfaitement tiède. D'un paysan mal dégrossi mais sympathique, espiègle et fantaisiste, on fit un courtisan à la cour du roi Louis, que singèrent de Paris à Limoges et de Digne à Calais des générations entières de bourgeois. La vénération du Français pour sa langue, comme pure forme, est quelque chose de comique. Dans quelle autre langue organise-t-on ces ineptes concours de dictées publiques ? Seul un écrivain français est capable de songer au suicide pour un hiatus. On ne s'étonnera dès lors pas d'entendre un Richard Millet s'exclamer : « Qui dira que Philip Roth écrit mal ? »
Lisant cela, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai pensé : « Si Philip Roth écrit mal, Céline aussi. » Il n'est pas venu à l'esprit de Richard Millet que Roth n'est pas un écrivain français et que son œuvre est traduite. Roth écrit en écrivain de langue anglaise, en petit-fils de Shakespeare et en fils de Faulkner, pas en larbin de Corneille ou en pute du souteneur Proust. Et Roth l'anglophone est un écrivain américain d'origine juive, pas la fille cachée d'un ancien président français, ni celle exhibée d'un ancien Nouveau Philosophe. Roth donc, pour être jugé sur la forme, doit être comparé à Conrad, à Joyce, à Faulkner de préférence à Hugo, Mauriac ou Jouhandeau. L'Amérique n'est pas l'Europe et les États-Unis ne sont pas la France. La France est une nation littéraire, pas les États-Unis où l'on ne devient écrivain qu'après avoir pratiqué tous les métiers : livreur de pizzas, manutentionnaire, maçon, proxénète, clown ou croupier à Las Vegas. En France, on s'attable pour écrire à peine sorti de l'université, sans rien avoir vécu, sans être sorti des livres. L'écrivain américain a toujours quelque chose à raconter. L'écrivain français, faute d'avoir vécu, bavarde, souvent avec lui-même, en un long soliloque.
Qui dira que Philip Roth écrit mal ? Pas moi. Je ne dirai pas non plus qu'il écrit bien. Bien ou mal écrire n'est pas une façon appropriée de juger un écrivain de cette trempe. Si Philip Roth est un grand écrivain (et c'en est un), il le doit moins à une forme impeccable, à un style léché, qu'à son tempérament à la fois brutal, tendre, désespéré, cynique et capricieux. Ses personnages sont ce qu'ils sont, des hommes et des femmes, avec des qualités et surtout des défauts d'hommes et de femmes. Roth écrivant met en scène une histoire avec des personnages, et nous n'avons pas l'impression, le lisant, d'être très différents d'eux. Comme eux nous sommes amoureux, bornés, maladroits, stupides, attendrissants, lâches, fiévreux, téméraires, louches et pervers. Comme eux nous saignons d'un vrai sang, au lieu d'encre. J'ouvre un roman américain : je suis plongé dans la vie, je respire. J'ouvre un roman français : je suis plongé dans la littérature, je suffoque. Roth, qui n'a pas écrit que de bons livres, me plait pour ce qu'il y a de vivant, de cruel et de pantelant dans son œuvre, et j'aime son foisonnement, son anarchie, sa claire-obscurité. Ses personnages, souvent peu sympathiques et que Roth ne cherche pas à rendre sympathiques, qu'il nous expose sans les juger, sont pétris d'une pâte humaine qui les rend attachants. Peut-on sincèrement haïr cette vieille crapule de Mickey Sabbath aux « doigts tordus par l'arthrose » et qui maltraite sa femme, trahit odieusement son meilleur ami ? On l'aime pour ses failles, ses blessures à vif de vieil enfant, ses remords aussi peu sincères que maladroits, inutiles. On l'aime enfin parce qu'il est à l'image de la nature humaine, aussi complexe, changeant, insaisissable qu'elle.
Si Philip Roth écrit mal, Céline aussi. Et Faulkner, bien sûr. N'ayant que peu fréquenté les institutions scolaires, je n'ai pas été contaminé par la littérature dans mon adolescence. J'ai commencé à lire sérieusement à l'âge adulte, vers vingt, vingt-deux ans. J'ai commencé par les classiques français. Quoi que j'écrive, j'étais sous influence. Je n'étais pas peu fier qu'on me dise que j'écrivais comme Victor Hugo. C'était gonflé. Ça tombait bien : je l'étais aussi, tout en souffle sombre et en ombres farouches. Je lisais alors avec une avidité et une confiance dont j'ai parfois la nostalgie. Un livre de Faulkner, au titre étrange, retint mon attention : Absalon, Absalon ! Faulkner, parce qu'il ressemblait physiquement à mon père ? Je ne sais. Je me plongeai dans sa lecture. Sortant des Misérables, des Illusions perdues, du Horla, de Pot-Bouille, je fus pas mal dépaysé. La transition était brutale. Je n'appliquais alors pas encore le précepte de Montaigne : « Les difficultés, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles ; je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux. » Je m'obstinai donc. À vrai dire, je ne compris pas grand-chose. Je sortis du livre tout ensemble abattu et ravi — ravi comme on peut l'être d'un bon tour joué à notre détriment, et abattu, parce ce livre complexe et fascinant dévoilait à mes propres yeux mes carences. La vérité, c'est que je ne savais pas lire. J'aurais pu, comme d'aucuns, m'en tirer en déclarant que Faulkner écrivait mal. J'ai pourtant déduit de ma lecture que c'était moi qui lisais mal, ou plutôt que je lisais comme on lit quand on n'a rien lu d'autre que de la prose française classique, en cartésien malgré moi. J'étais accoutumé à une littérature linéaire, à une succession de plans bien détachés les uns des autres, aux transitions nettes, à une psychologie sinon sommaire, du moins charpentée, et je me retrouvais au cœur d'un tourbillon, d'un maelström narratif mêlant présent, passé, haine, poussière, touffeur, analepses à triple niveau et quadruple épaisseur, le tout livré tel quel, sans mise en garde préalable ni mode d'emploi. On est jeté là-dedans comme dans la vie à la naissance, dénué du moindre repère, et tout de suite balloté, livré à l'hostilité foncière d'un monde en apparence exotique, mais qui est notre monde, un monde d'ouragans, de terres arides ou gelées, de pics, d'abysses et d'obscures clartés. J'ai relu ce livre depuis, plusieurs fois, et d'autres de Faulkner, Joyce, Gadda, etc. Là, me semble-t-il, au sein de cette complexité proprement métaphysique, de ce bouillonnement, se situent le cœur et l'âme de la littérature, assez loin du petit roman français bavard et propret, avec ses histoires aussi courtes que maigres, ses personnages sans envergure aux nombrils cependant hypertrophiés, où les dieux ont la triste et pâle figure de psychanalystes cyniques et d'avocats névrosés.
Roth, Céline, Faulkner et tant d'autres écrivent mal, oui, pour qui demande au roman d'être rédigé par des instituteurs à l'attention d'élèves dociles qu'il s'agit d'édifier, de former à la vie d'honnêtes bourgeois.
Richard Millet, dont je soupçonne un régime alimentaire inapproprié d'entretenir son aigreur, fulmine soudain : « Que sont devenus les critiques ? Citez-moi un article qui dise que le dernier livre de Justine Lévy ou d'Anna Gavalda est nul ! Qui oserait écrire qu'un roman de Le Clézio ou de Kundera est faible ? » Plus loin, Roberts suggère d'interdire les blogs, car c'est à cause des blogs selon lui que « non seulement les gens ne lisent plus, mais ils ne vivent plus ». Je ne sache pas que « les gens » aient jamais beaucoup lu, et les lecteurs de blogs ne sont pas forcément des lecteurs en exil, passés du roman au blog. Les critiques dignes de ce nom, MM. Millet et Roberts, se sont peut-être réfugiés là où ils ne sont pas tenus d'encenser tel roman ou sommés de descendre en flamme tel autre, selon que son éditeur est un ami ou un ennemi. Les critiques sachant critiquer ont peut-être fui les journaux pour investir les blogs tant décriés, où ils peuvent à loisir, selon l'humeur, le gout, encenser ou démolir, non certes gratuitement, par amitié ou par inimitié, mais parce qu'ils aiment la littérature de préférence aux flonflons de la littérature et lui en demandent bien davantage que de divertir des veaux entre un match à Gerland et un épisode des Desperate Housewives. Leur culture est telle, parfois, que je rougirais de la mienne si j'étais l'un de ces pâles scribes qui répandent dans les « grands » journaux, avec une profusion inouïe et une étonnante naïveté, des papiers de vingt lignes pompeusement appelés « articles », mal écrits qui pis est, où nous apprenons que le dernier roman de Shelby Fingernail (pseudonyme de Marie-Claude Flajole) est d'une « juvénile fraicheur, moderne, touchant, désespéré, cocasse » et, bien sûr, à lire d'urgence. Les véritables critiques, aujourd'hui, sont peut-être les lecteurs, les lecteurs éternels que l'apparition d'Internet n'a pas troublés plus que ça et qui ont appris à lire et à écrire dans ces livres dont la presse même spécialisée ne parle pas, parce qu'ils font plus de 120 pages et que leurs discrets auteurs ne se croient pas tenus de recenser dans le détail les mœurs sexuelles forcément « décalées » du héros ou de nous infliger leurs angoisses d'auteurs vaguement damnés (mais adulés par les dix-huit Sainte-Beuve au moins que comptent Les Inrocks), entre deux fumettes, trois reniflettes et un « soft drink » au Flore, le tout entrelardé de SMS frénétiques envoyés aux quatre points cardinaux.
Peut-être consacrerions-nous moins d'énergie à « survaloriser » la dure et vivante littérature anglo-saxonne si la littérature française cessait de se shooter à la verveine.
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