jeudi, 08 mars 2007

Faut-il canoniser Dantec ?

medium_gauguin.jpgDANTEC A SES GROUPIES et ses détracteurs. Une même virulence anime les deux clans. Aux « Touche pas à mon Dantec ! » qui fusent d'un côté répondent de l'autre les « Abattons Dantec ! » Est-il possible encore de n'appartenir à aucune de ces deux chapelles où les cierges et les crucifix entrelacés d'ail volent bas ?

Je ne suis ni pour, ni contre Dantec. Comment d'ailleurs peut-on être pour ou contre un écrivain ? On peut être pour Sarkozy contre Royal, ou le contraire, mais pour Dantec contre qui ? Contre Dantec et pour qui ? Il reste que Dantec, pour des raisons bien plus politiques que littéraires, laisse peu de monde indifférent, du Flore à la Coupole en passant par le très achalandé Café du Commerce. Je trouve gênant d'avoir à me « positionner » — comme disent les journalistes verbo-déprimés. Il devient rare de pouvoir gentiment causer littérature sans s'entendre demander très vite : « Et Dantec, t'en penses quoi ? »

J'en pense... Eh bien, pas grand-chose. Ce « pas grand-chose » ne doit rien aux opinions, thèses et prophéties de Dantec. Peu me chaut donc que Dantec ait brulé ou non le feu rouge du consensus humaniste tiède. Il peut bien appeler à incendier les mosquées, à raser Paris et sa banlieue, lancer au nom de Dieu un nouvel Appel de Clermont, assassiner de ses propres mains un mollah, cela n'est pas susceptible de me transformer en féroce zélateur, ni en ennemi juré. Dantec me laisserait froid s'il était admiré ou détesté pour des questions touchant la littérature, le style, l'art du roman. Il pourrait soudain se mettre à écrire divinement que la horde à ses trousses n'abandonnerait pas la poursuite. Il pourrait, au point de vue du style, sombrer plus bas que le niveau zéro, que ses porte-flambeaux fascinés ne mettraient aucune sourdine à leurs péans à la gloire du grand, beau, génial Dantec ! Depuis Houellebecq et quelques autres, nous savions que le rock'n'roll avait annexé la littérature, mais cette binarité doublement excessive (idolâtrie/détestation), sans rien dans l'entredeux qu'une vaste et morne plaine aux allures de no man's land, nous incite à une prudence toute jésuitique et à demeurer à couvert, l'œil toutefois en alerte, rivé sur la ligne de front où les œufs pourris pleuvent.

D'abord, puisque cela compte, sans qu'il faille arrêter là-dessus un jugement définitif, je dirai que, physiquement, Dantec me répugne assez. Une tête de cyber-criminel, de barbouze, de rocker en rupture de « band ». Il n'y est pour rien, je sais — encore que, pas aveugle à ma connaissance, ne souffrant d'aucune affection oculaire, je vois mal ce qui, chez Dantec, justifie le port permanent de lunettes noires. Un type qui affronte le monde à l'abri de lunettes noires me semble louche, peu franc, d'une crédibilité douteuse. Bloy, puisqu'on s'en réclame à croix et à cri, ne cachait pas son extraordinaire, presque insoutenable regard, ce qui dénote un certain courage, même si, bien sûr, rien ne dit que Bloy ne se fût pas sauvé sous la menace d'une canne levée sur lui par un mécène lassé de son ingratitude. La remarque vaut pour Bernanos que je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais vu déguisé en tueur.

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Le 3 novembre 2005, Maurice G. Dantec était l'invité de Benoît Dutrizac sur TQS, « le mouton noir de la télé », comme le prétend leur slogan. J'étais, par hasard, devant le poste. Je ne connaissais pas la voix de Dantec. Depuis sept jours, les émeutes faisaient rage dans les banlieues françaises. Dantec était invité pour parler de cela et non de son roman frais sorti, Cosmos incorporated (dont il ne fut pas question, sinon tout à la fin, pour conclure la discussion, et uniquement pour signaler la sortie du livre que Dutrizac, au demeurant, reconnut n'avoir pas lu encore). En bon écrivain contemporain, Dantec commit plusieurs fautes de français : un espèce, une abysse (il avait d'abord dit « un », ce qui est correct, avant, par malheur, de se corriger) et parla de prolégomène au singulier (d'ailleurs, si on se fie à la définition pourtant claire de prolégomènes, on comprend mal par quel tour de magie lexicale les émeutes pouvaient être par Dantec qualifiées de « prolégomènes à la guerre civile française » (des prolégomènes, ce sont des explications préalables), surtout quand existent des mots parfaitement clairs et moins savants comme prémices ou préliminaires. Un autre terme « compliqué » (selon MGD himself) que le très hardi Dantec utilisa d'une manière douteuse, c'est « paradigme », lorsqu'il parla de la société québécoise, non « construite sur les mêmes paradigmes » que la société française. Je n'ignore pas que le mot, en grec, signifie « modèle » — mais en français le terme est didactique et appartient au vocabulaire de la linguistique. Avec des « prolégomènes » et des « paradigmes » on peut certes épater le téléspectateur moyen. Si, en plus, on les utilise en donnant le sentiment qu'on en maitrise mal le sens, on ne doit pas ensuite se plaindre si certains confrères regardent comme une incongruité gémellaire le couple « Dantec » et « écrivain français ». Mentionnons encore, sans vouloir enfoncer le clou, sinon on m'accuserait de vouloir crucifier l'adjudant-chef Dantec alors que je suggère de le canoniser, — mentionnons encore l'assez douloureux « ... puisqu'il y a à peine deux millions de personnes qui vit dans Paris... » Et cette phrase désopilante, tombée de la gueule du Père Ubu, lorsque Dantec parle des banlieues comme d'un « territoire définitivement sorti des gonds de la porte de la République ». C'est tout de même beau, la rhétorique...

Il ne faut cependant pas juger définitivement un écrivain sur la manière dont il parle. Moi-même, qui semble de très haut donner des leçons de français à un type publié chez les éditeurs les plus réputés de France, je ne suis pas toujours exempt de reproches sur la qualité de mon verbe, lorsque je parle surtout. Dans le feu de la parole, je commets parfois des lapsus, des contresens, des imprécisions, des barbarismes et même des solécismes. Seulement, à la différence de Dantec, je les commets en comité restreint, mes fautes, pas devant des milliers de téléspectateurs susceptibles de juger la littérature française à travers le seul Dantec. Un écrivain qui parle aussi mal que n'importe qui risque de passer pour un imposteur auprès du public cultivé, et dans tous les cas pour un cochon auprès des confrères. On se plaint que la qualité du français se dégrade, mais si les écrivains eux-mêmes le saccagent, comment ferons-nous ensuite pour restaurer son autorité, et au-delà, la nôtre ? Je n'exige pas d'un écrivain qu'il soit toujours et partout irréprochable, non, tout de même pas — mais il se doit d'être exemplaire. Dantec ce jour-là ne l'a pas été, et j'ai eu honte pour lui.

J'avais donc à l'égard de Maurice G. Dantec un à priori, quelque chose de finalement bien maigre et de très subjectif : sa gueule qui ne me revenait pas. Son français, à la fois commun, médiocre et pompeux dans l'utilisation — erronée qui pis est — de certains termes didactiques, n'a pas relevé sa cote dans mon estime (je parle bien de l'individu Dantec et pas de l'écrivain). Avec ça, une attitude quelque peu agressive et un ton de voix insupportable. Quelque chose d'un roquet à la fois sur la défensive et menaçant. Nous connaissons tous de ces chiens à mémères qui mènent grand tapage et qu'un coup de talon bien placé fait taire, définitivement parfois. Dantec chez Dutrizac, seul avec lui pourtant, ne m'a pas paru beaucoup plus dangereux qu'un de ces clebs braillards et diarrhéiques que la vue d'un chat propulse sous le divan. Le fauve, me suis-je dit, n'est peut-être qu'une fauvette. Quelques jours plus tard, Juan Asensio, qui avait à deux reprises rencontré Dantec, m'écrivit ceci de peu surprenant, tout compte fait : « L'homme est d'une gentillesse et d'une timidité extraordinaires, je n'en suis pas encore revenu. »

Dantec, qui ne s'exprime pas dans une forme irréprochable, profère toutefois peu d'âneries quant aux causes directes et indirectes des émeutes. Nous avions là des jeunes en rupture de société, en rupture de culture, issus pour la plupart de l'immigration exponentielle à la française, enfants de la délinquance, de la petite criminalité, de l'anarchie, du non-droit, shootés au rap le plus violent. Le travail de sape — contre la société occidentale, contre les Blancs — des islamistes en coulisse n'était pas le moteur des émeutes, mais l'un de ses carburants. Et certainement, il fallait mettre en évidence, comme cause lointaine mais primordiale, l'« urbanisme » délirant de la ceinture parisienne. Je cerne « urbanisme » de guillemets parce que, si c'est le mot adéquat, il ne répond guère, dans les banlieues françaises, à la seconde partie de sa définition selon le Trésor de la Langue Française : « Ensemble des sciences, des techniques et des arts relatifs à l'organisation et à l'aménagement des espaces urbains, en vue d'assurer le bien-être de l'homme et d'améliorer les rapports sociaux en préservant l'environnement. » La situation était donc potentiellement explosive. La mèche, qui n'attendait qu'une flamme, a été allumée par la mort de deux parmi trois jeunes imbéciles qui, fuyant la police, n'ont rien trouvé de plus intelligent que d'aller se réfugier dans un transformateur EDF. Racailles ou pas racailles, deux êtres humains sont morts (jeunes ou vieux, aucune importance), et ce n'est pas drôle. Dans un pareil contexte, je ne trouve pas Dantec très subtil quand, sur le mode sarcastique, l'air ravi de sa trouvaille, il parle des deux victimes qui « ont subi quelques dommages collatéraux liés à l'électricité ambiante ». À quoi bon se rendre plus odieux qu'on ne parait déjà ? Comment non plus ne pas déplorer cette jubilation sourde et quelque peu malsaine qui anime Dantec d'un bout à l'autre de l'entretien ? On ne peut, l'écoutant, s'empêcher de l'imaginer trépignant de joie dans son for intérieur : « Ça y est, ça pète enfin ! » Il l'avait dit, nul ne le croyait, et voilà que ça se produisait enfin ! La France à feu et à sang, enfin ! Des émeutes ont éclaté, « et ça va continuer ! » prophétise Dantec avec l'air de qui, sous son blouson, cache un flingue huilé la veille. Mais ce ne sont là que des impressions. Présomption ne signifie pas conviction ni surtout condamnation.

« Êtes-vous raciste ? » lui demande à la fin stupidement Dutrizac. Quel type, avec même une seule goutte de bon sens, irait sur l'air des lampions déclarer : « Mon cher Benoît, évidemment que je suis raciste ! Les nègres, les youpins, les bicots, tout ça, ce sont des sous-hommes, n'est-ce pas ? — de la barbaque tout juste bonne à alimenter les fours crématoires ! » Dantec répond donc platement qu'il n'est pas raciste, mais d'une façon trop formelle pour entrainer la conviction. Subsiste un doute... oh ! une poussière. La bonne question eût été peut-être : « Comment se fait-il que vous donniez l'impression d'être raciste ? » Alors Dantec aurait pu expliquer : « Le raciste fonde son opinion sur des théories, évidemment farfelues, selon lesquelles la race à laquelle il appartient, quelle qu'elle soit — car le racisme n'est pas, loin, s'en faut, l'apanage des Blancs —, est supérieure aux autres sur à peu près tous les plans. Moi, ce que je n'aime pas, ce sont les Musulmans, depuis, en gros, le 11 septembre 2001. Et notez-le, c'est important : je n'ai rien contre l'islam en tant que tel, mais contre ses dérives salafistes, l'islam de la terreur contre la démocratie et les valeurs occidentales. Je suis Blanc, occidental, démocrate et chrétien. Je défends donc un pré carré attaqué de toutes parts, et pas verbalement, par le terrorisme islamique, moderne incarnation du nihilisme pur, négation de la vie, négation de l'amour, négation de la liberté. Comme, et je n'y suis pour rien, les musulmans sont majoritairement arabes ou noirs, mes détracteurs, qui nient la menace islamiste et la réalité du conflit de civilisation inaugurant en sinistre fanfare le XXIe siècle, dénoncent chez moi un racisme imaginaire, feignant de croire que ma cible réelle n'est pas l'islam des ténèbres, mais la population plutôt basanée que forment majoritairement les disciples de l'islam — ceci pour ruiner tout mon crédit auprès de ceux qui réfléchissent encore au lieu de croupir, puisqu'un raciste, par définition, affabule. Si la preuve est faite que Maurice G. Dantec est un raciste, alors je ne suis plus crédible en rien, je suis regardé comme le pire ennemi du genre humain. »

Voilà, je pense, qui eût dissipé toute fumée. Dantec, que je ne crois pas doué d'une intelligence remarquable, nourrit lui-même le doute, notamment, comme c'est le cas à plusieurs reprises dans cette vidéo, lorsqu'il tend à confondre la religion (l'islam) et l'origine ethnique (arabe et noire, mais Dantec ne parle que des Arabes) de ses zélateurs. Une telle confusion, si elle n'est pas voulue, est une maladresse confinant à la bêtise. Si Dantec s'amuse à cela sciemment, il ne trouvera pas en moi un très ardent défenseur le jour, inévitable, où il aura de sérieux ennuis — SAUF s'ils prennent la forme d'une fatwa, puisque certains y songent. Dantec doit se méfier non de ses lecteurs, mais de ses groupies, de ces jeunes gens qui l'admirent davantage pour ses prises de positions politiques que pour son talent littéraire, son style, son art de ficeler plus ou moins bien de bonnes histoires. Et il doit se méfier de lui-même. La politique réussit rarement aux écrivains qui ne savent pas toujours jusqu'où s'engager trop loin. De plus intelligents que Dantec, comme Brasillach ou Drieu La Rochelle, ont bel et bien perdu la vie pour avoir préféré la politique à l'art, pour avoir trompé Apollon le lumineux avec Arès l'obscur — et d'autres comme Céline ou Rebatet, s'ils ont eu plus de chance, ont frôlé le mur.

Dantec l'écrivain... Je ne suis pas critique. Je ne suis qu'un lecteur avec ses gouts, et je ne demande pas à la littérature plus qu'elle ne peut donner. Je l'aime autant que je me méfie d'elle. Dantec, de par le genre de littérature où il s'illustre, n'avait aucune chance de me compter au nombre de ses lecteurs : je ne goute tout simplement pas la science-fiction. Son nom même ne me disait pas grand-chose, jusqu'à ce qu'éclate la trop fameuse « affaire Dantec », cabale médiocre montée contre l'écrivain par quelques professionnels de l'hygiène publique. Dantec a donc fait irruption dans ma sphère brutalement, par le biais du bouillant Dantec devant les cochons de Juan Asensio (que je ne connaissais pas davantage).
 
Dantec l'écrivain, je l'ai abordé par ce qui, dans son œuvre, me paraissait le plus susceptible de m'intéresser au moins dans un premier temps, à savoir son Journal métaphysique et polémique, sous-titre du Théâtre des opérations (TdO pour les intimes). Le titre du second volume (Laboratoire de catastrophe générale), et la forme dans laquelle il est rédigé m'ont paru séduisants après un bref examen du volume. J'en entamai donc la lecture, chaud par avance d'une fièvre que dix pages suffirent à couper, pour céder le relai à l'agacement, lui-même remplacé bientôt par l'exaspération que la colère puis le rire emportèrent. Après 350 ou 400 pages, j'abandonnai Dantec à ses démons.
 
Les notes qui suivent proviennent de ma lecture d'alors.  
 
Quelques observations. Tout bouillonnement n'est pas métaphysique par nature, et toute métaphysique n'est pas usine de traitement des eaux usées. Moi qui ai lu Bloy froidement, en lecteur, en écrivain et non en laquais fasciné, je ne suis pas convaincu qu'il serait très fier de sa postérité. Je ne sais si Dantec pense, mais il phosphore. Le cyclotron des lettres. Le laboratoire annoncé pourrait bien n'être que le bric-à-brac métaphysique d'un piètre penseur sous amphétamines. Un tas de notions de toute évidence pas digérées, et recrachées pêle-mêle. Du « c'est brouillon ! » du début de ma lecture, je suis passé au « c'est bouffon ! » au terme (avorté). Lueurs çà et là. La pointe de l'aube en a tant vu naitre, de ces génies blafards que les premiers vrais rayons du soleil ont dissipés comme des fantômes, dissous comme des vampires ! Théâtre ? Il y a de ça en effet. Et plutôt Labiche que Shakespeare — un Labiche qui aurait lu tout Heidegger en une nuit, tout en ingurgitant des cocktails louches mêlant au café l'alcool et la drogue. 
 
...
 
Faut-il canoniser Dantec ? demandais-je. Mon titre se voulait doublement parodique en référence au très sérieux Dantec mérite-t-il une fatwa ? du magazine Technikart et à celui, humoristique mais non entendu ainsi (donc modifié depuis) de JLK dans ses Carnets : Faut-il égorger Dantec ? 
 
 
NOTES
 
La vidéo de Dantec chez Dutrizac. 
 
En frontispice, Portrait-charge de Gauguin, huile sur bois, 1889, National Gallery of Art, Washington. 
 

samedi, 03 mars 2007

Paul Léautaud, écrivain français

LE 21 FÉVRIER est sorti en kiosque, en France, le numéro hors série de La presse Littéraire consacré aux écrivains infréquentables. Je figure au sommaire avec un texte consacré à Paul Léautaud : Paul de Fontenay, comme Diogène de Sinope. Vivant au Canada, je n'ai pas encore reçu les deux exemplaires qui me reviennent et ne suis donc pas en mesure de me livrer à une critique globale.
 
Lorsque, fin septembre, Juan Asensio m'a contacté, avec d'autres, en vue de participer à ce projet, je n'ai pas hésité une seconde, pour diverses raisons. La première, non la moindre, mon intérêt pour les irréguliers en tous genres, les sulfureux, les trouble-fêtes et les vagabonds des lettres. La seconde, une garantie pour moi qui n'ai cure d'être lu à tout prix, c'est l'assurance qu'avec le bonhomme Asensio aux commandes, le flou artistique serait banni du programme. Sur le fond comme sur la forme, Asensio est très exigeant, et cela me plait. Avec un type pareil, on sait où on va et comment. 
 
Je n'ai pas hésité quant au choix de mon infréquentable. Ce serait Paul Léautaud. J'aurais pu choisir Georges Darien ou bien encore Pierre Gripari, notez. Mais envers Léautaud que j'affectionne (l'homme), j'ai une petite dette. Et je n'avais pas forcément envie de choisir un proscrit politique. Léautaud est l'une de mes marottes en littérature. Un personnage.
 
 
 
 
Mon choix arrêté, comment le traiter ? Avant même de savoir ce que j'allais bien pouvoir raconter, je savais plus ou moins ce que je ne ferais pas. Je ne suis pas l'homme des symphonies érudites, genre auquel je préfère de beaucoup celui, allègre et léger, du divertimento. Mon sujet s'y prêtait bien. À dire la vérité, je suis tout ce qu'on voudra, sauf un érudit. Mon approche de la littérature est sensuelle plutôt que cérébrale. Le tripatouillage de neurones, l'herméneutique, très peu pour moi. Un esprit clair et délié me séduira toujours plus qu'une tête trop remplie de notions et de références. Que je connaisse particulièrement bien Léautaud, pour avoir lu et relu ses œuvres, m'être intéressé au lascar par le biais des nombreux ouvrages que lui ont consacrés ses amis et ses admirateurs, ne fait en aucun cas de moi un spécialiste du vieil ermite de Fontenay-aux-Roses. Aux spécialistes des intentions cachées et des sous-entendus, de la part obscure des œuvres, Léautaud pose un énorme problème : tout est chez lui explicite. Il est même, oui, simpliste — mais pas au sens péjoratif du terme, au sens de « qui ne complique pas inutilement les choses, qui voit les choses telles qu'elles sont ».
 
Maintenant, Léautaud est abordable par maints côtés. Par quel bout le saisir et pour quoi prouver ? Je ne voulais pas d'une fastidieuse biographie. Je suis parti du principe que les lecteurs de La presse Littéraire savent plus ou moins qui est Léautaud, fils d'un souffleur à la Comédie-Française, secrétaire et rédacteur, toute sa carrière durant, au Mercure de France, critique théâtral amoureux fou de Molière, misanthrope, ermite, homme à chats et à chiens, auteur d'un Journal littéraire aussi volumineux que riche et cependant très inégal (c'est la loi du genre), devenu soudain célèbre à près de 80 ans par la grâce des ondes et une série d'entretiens avec Robert Mallet.
 
Je suis donc parti de l'idée d'un portrait avec morceaux choisis (du bonhomme, pas de l'œuvre). Premier et considérable écueil : que dire d'un homme de qui je ne possède plus que deux volumes (sa Correspondance parue chez 10/18) ? Juin 2005 : je quitte (abandonne ? largue ?) la Belgique pour la lointaine Amérique et les beaux yeux d'une squaw. Je réduis quarante-deux années de vie à une petite soixantaine de kilos : vêtements, livres, manuscrits, babioles, un chat roux. Je vends tous les livres (plusieurs centaines) que je n'emporte pas, sauf une caisse que je confie à des amis. Dans cette caisse, plusieurs Léautaud : le volume des Entretiens avec Robert Mallet, le Choix de pages de Paul Léautaud, par André Rouveyre, et le Journal particulier de Léautaud (le second, celui de 1933, consacré à ses tumultueuses amours avec Anne « le Fléau » Cayssac). Le reste, dont le Journal littéraire, je l'ai vendu. Je me suis donc fait expédier par le premier avion ces quelques livres pour le coup très précieux et que je n'avais pas la moindre chance de retrouver dans ma campagne cariboulaise. Ces livres-là, avec les deux volumes de la Correspondance, augmentés de notes éparses dans divers cahiers, me fournissaient, pour me mettre à la tâche, une meilleure base que rien du tout saupoudré de quelques souvenirs. Mais pour écrire le texte dont je rêvais (Une journée avec Paul Léautaud), il me manquait le principal, à savoir le Journal littéraire. Car c'est cela que j'aurais voulu faire : suivre Léautaud à la trace, toute une journée, en me glissant peut-être dans la peau d'un de ses chats. Faute de grives...
 
Infréquentable, Léautaud ? Assurément, mais pas maudit. Le maudit, en littérature, c'est l'incompris, éventuellement le malchanceux, le banni des devantures des libraires et des rayons de bibliothèques municipales et paroissiales. Léautaud n'est pas infréquentable pour tout le monde. Il l'est, en gros, pour les bêtes à bon Dieu : grenouilles de bénitier, rats de sacristie, vaches sacrées du Romantisme, moutons de Panurge, cafards, huitres, pintades, poussins, pigeons... et pour toutes les mouches à merde et à miel d'oreille que compte l'univers. Convenez que ça fait du monde... Infréquentable, admettons — mais en vertu de quoi ? Accouchez donc, M. Yanka ! Il rotait en société ? Pétait ? Matait les fillettes dans les jardins publics ? Détroussait les cadavres ? Volait son employeur ? Compissait les monuments aux morts ? Conspirait contre sa patrie ? Ce sont là, mon Dieu, des choses aujourd'hui bien banales, à quoi n'a jamais joué Léautaud, parce qu'il avait d'autres chats à fouetter et que s'il avait bien des défauts, il n'avait pas celui d'être anarchiste au sens politique, pleurard et revendicateur du terme. Il était un honnête homme et un citoyen rangé. Je dirais, si j'osais, qu'il était un bourgeois. Voilà, j'ai osé. Mais un bourgeois terrible, trempé. Édenté aussi. Et pauvre.
 
Léautaud est infréquentable de nos jours encore (et de nos jours surtout) parce qu'il était tout ce que nous ne sommes plus : un homme libre, un esprit libre. Vous regimbez, je le sens. Et pourtant vous savez que vous êtes moins libres que jamais dans toute l'histoire humaine. Vous êtes, nous sommes enchainés à nos lubies : ordinateurs, téléphones cellulaires, télévisions, voitures, cinémas, discothèques, obligations sociales et professionnelles, etc. C'est ça la vie, mais c'est la mort en vérité, la mort spirituelle. Cet homme qui, en 1950, vivait exactement de la même manière qu'il vivait en 1890, insoucieux du progrès (l'électricité, le téléphone, le transistor et même l'innocent stylo), indifférent aux modes, vivrait tout pareillement aujourd'hui, sinon de la même manière au poil près, dans le même esprit de souverain dédain des contingences matérielles et morales. Un esprit libre est un voyou. Et cependant Léautaud n'était pas, mais pas du tout, un apache. Un esprit libre est un danger pour notre belle jeunesse. Ah ça, madame, pour sûr ! Il vous détournerait en trente secondes de sa console de jeux votre enfant mineur pour le plonger dans Molière, Stendhal, La Rochefoucauld, Chamfort, Verlaine, qui sont à coup sûr un danger pour le repos de l'âme de votre chère tête blonde. Infréquentable comme tout ce qui pue la franchise et le bon sens, la vivacité d'esprit et la causticité, le tout ponctué d'un rire malicieux de petit diable en goguette, avec dans le regard cette lueur joyeuse et féroce échappée des coulisses d'un théâtre de lutins. Nous ajouterons : infréquentable parce que d'une autre époque, anachronique superbement. Intempestif donc, rebelle à l'air du temps et au vent qui décoiffe et recoiffe au gré des modes, des engouements vaniteux (le snobisme).
 
Léautaud ne fut : ni couard, ni téméraire. Il ne quitta son ermitage durant aucune des deux grandes guerres, bien qu'on l'en pressât. Qu'avait-il à craindre et de qui ? Deux régiments eussent pu s'affronter sous ses fenêtres qu'il ne se fût pas dérangé, mais il eût été dérangé et eût craint pour ses chats. Être dérangé, il détestait ça. La solitude était son unique gourmandise, à cet homme frugal. Lui, si friand de conter par le menu ses galipettes avec les rares femmes (Anne Cayssac, Marie Dormoy) que son physique ingrat lui permit de « connaitre », qui s'en émoustillait, il parla peu et même pas du tout de l'unique femme avec qui il vécut jamais : Blanche Blanc. Ils sont séparés déjà quand, en 1910, il conclut une lettre à Blanche, un peu dépité : « Il commence à faire chaud. Quelle bonne odeur il doit y avoir sous tes bras, entre tes seins, entre tes cuisses, surtout ! » (1) Un trait de haute sensualité, ça. Sans doute Blanche n'était-elle pas coquine assez pour lui. Il déteste en effet les mijaurées. Anne Cayssac, dit « le Fléau », en fut une assez belle toutefois, mais au lit ou sur la table, elle lâchait tous ses chiens — et Léautaud aimait aussi ces chiens-là.
 
Un homme entier, non réductible à ses composantes. Ni bon donc, ni mauvais. Ni gentil, ni méchant. Cruel, ça oui. C'est le propre de la vérité d'être cruelle, toujours. Il fut sinon un charmant et galant homme, un farfadet parfois, mais parfois seulement, un chouia ridicule (a-t-il appris chez Molière à faire le gracieux auprès de ces dames ?). Pauvre comme Job et accablé comme lui de tourments (ses chats et ses chiens qui l'obligent), il ne maudissait pas plus les riches qu'il ne sanctifiait les pauvres. La charité ni la solidarité n'étaient son fort. Quant au confort... Écoutons Léautaud : « Pour moi, le confort n'a pas d'importance. D'ailleurs, ce qu'on appelle le confort correspond souvent à mes yeux à un encombrement d'objets inutiles. [...] Il m'arrive d'aller déjeuner chez des dames qui sont fort munies d'argent. Eh bien, ces meubles, ces tapisseries, ces cuisiniers, ces maitres d'hôtel !... S'il fallait que je vive dans des maisons pareilles, je m'en irais illico ! » (2). Il ne blague pas. Son pavillon, à Fontenay, est une turne où les chats et les chiens non seulement, mais les araignées règnent despotiquement. Dans l'une des vidéos disponibles sur le site de l'INA, Mallet parle des hamacs que formaient chez Léautaud les toiles d'araignées, et Marie Dormoy, dans sa tombe, en frémit encore. Son matelas, qui n'a plus été refait depuis quarante ans, est comme une planche, et le vieil ermite s'en accommode. Il s'éclaire aux bougies, se chauffe au bois, écrit à la plume d'oie. Pascal ne disait-il pas : « [...] j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. » (3). Aussi Léautaud se plaignit-il rarement de son sort, car il avait pu réunir entre ses quatre murs de quoi, selon Pascal, vivre cent ans et plus sans gémir. « Les livres, la rêverie, la solitude devant mon papier, mes deux bougies et le plaisir d'écrire : contente-toi de cela pour quoi tu es fait uniquement », écrit Léautaud (4).
 
Léautaud, qui ne ménage personne et qui sacrifierait une amitié pour un bon mot, cache sous des airs bourrus une âme tendre. Il était jeune encore, certes, mais c'est bien lui pourtant qui, par l'intermédiaire d'un gamin, offrit en catimini un bouquet de violettes au pauvre soulard clochardisé qu'était devenu Paul Verlaine et que le jeune Léautaud ne voulait point déranger. N'est-ce pas un trait de touchante délicatesse ? C'est encore lui qui, malgré son horreur des enfants, eut un jour pitié d'un misérable gamin en extase, l'œil exorbité, à la devanture d'une pâtisserie de luxe, au point de l'inviter à l'y suivre et de choisir toutes les pâtisseries qu'il souhaitait. Léautaud, rapportant l'anecdote, a soin toutefois de préciser (le croit qui veut) qu'il fit ce geste moins par pitié que par curiosité, car il y avait à l'intérieur de belles dames élégantes et cela l'amusait fort de voir sur leurs visages se peindre l'épouvante à la vue du couple certainement horrible en diable que lui et l'enfant formaient. André Billy, dans ses Souvenirs intimes, rapporte avoir de ses yeux vu Léautaud, rue de Médicis, voler au secours d'une vieille chiffonnière qui s'épuisait dans les brancards de sa carriole. Lorsque Mallet lui rappelle ce fait (5), Léautaud confirme, ajoutant : « Je le ferais encore si l'occasion s'en présentait. » Car ce que Léautaud détestait, ce n'est pas la commisération agissante, mais celle inopérante, gratuite et partant nulle, de ces belles âmes qui salivent plus en plaignant la misère qu'elles ne suent en la soulageant. L'actuelle campagne électorale en France nous en donne quelques-unes à admirer, de ces belles et grandiloquentes âmes engluées du foutre du défunt abbé Pierre. Mais laissons la crapule à ses grimaces et la manche à ses effets...
 
Subversif, Léautaud ? Non, en ce sens qu'il ne cherchait pas à subvertir l'ordre établi (« foutre le boxon »). Il l'était dans sa lutte contre les idées reçues, et quand je parle de lutte, je devrais préciser : lutte d'instinct, de nature, et non de posture, en vertu d'un engagement, d'une charte personnelle et raisonnée. Il ne se mêlait pas de politique. Son pire ennemi persécuté, il aurait pétitionné en sa faveur à titre individuel et non par réaction clanique. Les guerres sont pour lui des tueries injustifiées. Toutefois il comprend la position du malheureux Apollinaire qui, au lieu de se réfugier en Suisse comme des amis le lui proposait, choisit en 1914 de se battre pour la France qui l'avait accueilli, alors qu'il n'était pas belliciste pour un sou. Ses opinions comme sa morale, à Léautaud, découlent de sa nature profonde, de son tempérament, qu'il a toujours privilégiés. C'est ainsi qu'il reconnait être fermé à certaines choses. Intolérant donc. Il sait que la nature humaine n'est pas configurée par défaut sur « tolérance ». Nos modernes dévots, apôtres sévères, furieux et vigilants de la tolérance obligatoire, trouveraient à coup sûr dans la tignasse de Léautaud d'affreux poux, s'il disait aujourd'hui, dans les mêmes termes, ce qu'il disait à son époque tous les jours sans être menacé par personne d'aucun procès. Léautaud, ce brave homme, serait catalogué fasciste par ces castrés de nature que sont les bien-pensants.
 
Jean-Louis Kuffer (alias JLK sur la blogosphère), se demande dans un récent billet ce que Léautaud vient faire dans cette galère d'infréquentables où le bon, savoureux Paul doit souffrir la sulfureuse proximité d'un Robert Brasillach ou d'un « grand catholique » (selon Rémi Soulié qui lui consacre un article) comme Carl Schmitt. Voudrait-on faire croire que Brasillach et Léautaud ont la moindre chose en commun ? — que Léautaud, qui ne cachait pas sa répugnance pour le prosélytisme exacerbé de Bloy, puisse cacher sous sa pèlerine un missel ? Rien de tout cela. Je pense, par le présent article (qui, soit dit en passant, n'est pas celui que j'ai donné à La presse Littéraire), avoir répondu à JLK, et prouvé que, dans mon esprit du moins, l'infréquentable en littérature ne l'est pas obligatoirement en raison de ses options politiques ou religieuses (considérées comme abjectes par les petits-enfants du CNE), et que les infréquentables, entre eux, ne forment en aucun cas un groupe solidaire, une école, ni même un courant de pensée. 
 
Pour conclure, je mets ici le commentaire que j'ai laissé sous le billet consacré aux infréquentables par JLK : 
 
L'écrivain infréquentable, pour moi, est celui dont on sait, en avouant qu'on le lit, qu'on l'aime, qu'il nous vaudra d'être regardé avec suspicion par ceux pour qui la littérature doit être un hymne à l'humanisme le plus tiède. Nous savons que la seule évocation du nom de Céline devant certaines personnes suffit pour les voir se tétaniser. Qui lit Céline, et a fortiori s'en délecte, est de facto suspect de lire aussi, la nuit, en cachette, Mein Kampf. À une époque, je voulais faire lire Jean-François Revel à un ami écrivain (publié chez Gallimard depuis). Il s'y refusait à cause de la réputation de Revel : un libéral, un anticommuniste, un suppôt de Satan. Même chose pour Chardonne que je lui conseillais pour améliorer son style, sa ponctuation notamment. Chardonne pas assez catholique pour toutes les papautés de gauche, donc insignifiant. Et fasciste, bien sûr. J'en rirais si de telles opinions émanaient de personnes non cultivées. Il existe donc, si je puis dire, un indice d'infréquentabilité que l'on mesure en prononçant les noms de certains artistes. L'infréquentable est celui qui, au rebours des modes et des conformismes, dit ce qu'il pense comme il le pense, parce qu'il ne cherche pas à plaire. Ce n'est très certainement pas un hasard si la toute grosse majorité des écrivains à qui l'on pense via la notion d'infréquentable sont, à tort ou à raison, étiquetés de droite. Marcel Aymé, qui avait beaucoup d'amis à droite (dont Céline) et qui défendit bec et ongle Brasillach, était de gauche, mais non de cette gauche mollassonne et gendarmesque que l'on voit à l'œuvre depuis, en gros, 1968. Céline, comme médecin des pauvres, était socialement plus à gauche que bien des bobos qui n'ont de gauche que la rhétorique et les claquettes. L'infréquentable prend le parti de l'authenticité, de la liberté de pensée, contre toutes les aliénations mentales et les conformismes. Il est plutôt, philosophiquement, de droite, parce qu'à droite on n'idéalise pas l'homme, on regarde le monde tel qu'il est et non pas tel qu'il devrait être si on faisait de l'homme selon Montaigne (un homme, ni ange, ni démon) un homme selon Rousseau (un être foncièrement bon que la société corrompt). La réalité (principe souverain), c'est l'homme tel qu'il est, dans toutes ses dimensions, et non ce pantin social cher à la gauche, une éternelle victime des inégalités. Le meilleur des hommes (meilleur au sens de la bonté) n'est pas forcément celui dont la bouche (restons poli) ne désemplit pas de mots comme pitié, compassion, empathie ou le condouloir cher à la lopette philosophique Onfray. Léautaud, parce qu'antisocial, farouche, solitaire et individualiste, a été réputé misanthrope. Il ne se qualifie jamais lui-même ainsi. Il était indifférent au sort des autres et avait une vision pessimiste de l'humanité. Il n'avait pas de théorie sociale et ne considérait pas a priori le pauvre comme un être bon et pur et le riche comme un salaud. Il savait qu'on trouve chez les pauvres un nombre considérable de salauds et chez les riches un nombre tout aussi considérable d'êtres désintéressés et généreux. En isolant certaines anecdotes de sa vie, via ses démarches entreprises auprès de gens fortunés pour tirer du pétrin des malheureux et des malheureuses, on pourrait prouver que Léautaud avait un cœur en or, comme on pourrait prouver par certaines de ses réflexions qu'il était un détestable bonhomme. C'est cela qui me plait chez lui : il ne pose pas, il est entier, tout ensemble délicieux et abominable, aimable et abject.
 
 
Notes 
 
Sauf indications contraires, les citations proviennent d'ouvrages de Léautaud.
 
(1) - Correspondance 1, 10/18, p. 325. 
(2) - Entretiens avec Robert Mallet, Gallimard, 1951, p. 386.
(3) - Pascal, Pensées, fragment 139 dans l'édition Brunschvicg.
(4) - Propos rapportés par R. Mallet dans les Entretiens, ibid., p. 355.
(5) - Ibid., p. 213.
 
La photo de Paul Léautaud provient de la collection, dirigée par Roger Thérond, « Les Trésors des Archives de Paris Match », Avec les écrivains du siècle, Éditions Filipacchi, 2000, p. 57.   

dimanche, 25 février 2007

Si Philip Roth écrit mal, Céline aussi

PAUL-FRANÇOIS PAOLI, dans Le Figaro littéraire du 8 février, confronte Jean-Marc Roberts et Richard Millet sur le sujet, chaud en France depuis Mérovée, du roman et de son avenir. Roberts comme Millet, écrivains, sont aussi éditeurs, l'un chez Stock, l'autre chez Gallimard. Il est banal en France d'être à la fois acteur, metteur en scène et producteur.

Richard Millet, que je ne mésestime pas comme auteur, défend assez piteusement sa croute en portant l'offensive sur la littérature anglo-saxonne : « On survalorise la littérature anglo-saxonne : qui sont leurs grands écrivains ? Qu'on nous les cite. Qui dira que Philip Roth écrit mal ? » De quoi bondir.

Par « littérature anglo-saxonne », Richard Millet entend évidemment « littérature américaine ». J'avais cru, lisant Millet, percevoir son admiration pour un certain William Faulkner, et même davantage que de l'admiration. Je dois me tromper.

Les grands écrivains de la littérature anglo-saxonne (américaine en particulier) contemporaine ? Deux récents disparus : William Styron et Saul Bellow. Sinon, Don DeLillo, John Updike, Brett Easton Ellis, James Ellroy, Thomas Pynchon, Russell Banks, Philip Roth et celui qui, de deux têtes, les surpasse tous : Cormac McCarthy. Je me borne aux écrivains dont j'ai lu un livre au moins. J'aimerais maintenant que M. Millet nous cite, s'il le peut, de grands écrivains français contemporains aussi réputés planétairement que les Américains cités. Il ne le peut pas. Richard Millet craint le ridicule.

La littérature, en France, est une institution, et les écrivains des icônes. Il suffit de dire, en France, qu'on écrit, pour entendre les pigeons roucouler. N'importe quelle Française un peu cultivée s'agenouillera devant un compatriote à plume, et lorgnera avec envie sa braguette. Un écrivain français, avant même d'avoir écrit un seul livre, songe au Goncourt et se rêve académicien : la littérature pour lui n'est qu'un moyen, un moyen de parvenir. Je le sais d'autant mieux que j'ai failli moi-même succomber à cette vaine, désolante tentation. Je dois à Hubert Nyssen de m'avoir ouvert les yeux tôt. En juin 1987 il répondit ceci à un courrier de ma part : « L'angoisse de votre lettre, si bouillante, ne m'a pas échappé. Il me semble pourtant que vous êtes victime d'une tendance qui a causé beaucoup de tort en France aux candidats à la littérature, celle qui consiste à être obsédé par son statut plus que par le contenu même (et le sens) des livres qu'on veut écrire. Là où le jeune Américain (ou Allemand ou Suédois) s'angoisse dans la recherche des justes relations entre ses personnages, le jeune francophone souvent s'angoisse en songeant à l'image que sa pratique d'écriture donnera de lui. » Je n'avais alors aucun talent, de l'imagination, un peu de prétention et beaucoup de naïveté. Nyssen pointait du doigt un doute que j'avais et qui me taraudait. Exalté par mes lectures de l'époque (Balzac, Hugo, Stendhal...) et par la vie des grands écrivains français (les biographies d'André Maurois m'enthousiasmaient), je me voyais déjà, comme dans la chanson, en haut de l'affiche, sans avoir rien écrit de très consistant. Chaque phrase que j'écrivais était lourde d'un enjeu. Mes personnages avançaient raides, empaillés, et posaient, tel Victor Hugo accoudé à sa cheminée, l'air inspiré, « écoutant Dieu », selon la légende manuscrite de cette photo célèbre du vieux satyre à Guernesey. Bref, je faisais de la littérature, au pire sens du terme. Avec ça, un style filandreux au possible. Je voulais être écrivain, sans avoir rien à dire, pour le prestige. Je me souciais d'être un jour un nom que l'on prononcerait avec emphase, stupeur et tremblements. Je songeais plus à la couverture de mes livres qu'à leur contenu. J'étais, parmi tant d'autres, un imbécile. Cela n'a pas été sans mal, mais au fil des années j'ai compris et intégré ceci : être écrivain, c'est servir la littérature et non se servir de la littérature à des fins personnelles. Un peu d'ambition et beaucoup de modestie. Et du travail, du travail encore, nuit et jour. Le talent ne suffit pas.

En France, on aime les phrases. La langue française et sa grammaire, depuis la période classique, impose sa tyrannie. Malherbe d'abord, Vaugelas ensuite, ont sorti le français des tavernes de Villon pour le faire entrer à Versailles, non sans l'avoir décrotté. De Versailles, il se répandit dans les salons parisiens, puis provinciaux. On en fit des broderies et des dentelles. On en fit des menuets, du caviar, une eau claire et limpide, parfaitement tiède. D'un paysan mal dégrossi mais sympathique, espiègle et fantaisiste, on fit un courtisan à la cour du roi Louis, que singèrent de Paris à Limoges et de Digne à Calais des générations entières de bourgeois. La vénération du Français pour sa langue, comme pure forme, est quelque chose de comique. Dans quelle autre langue organise-t-on ces ineptes concours de dictées publiques ? Seul un écrivain français est capable de songer au suicide pour un hiatus. On ne s'étonnera dès lors pas d'entendre un Richard Millet s'exclamer : « Qui dira que Philip Roth écrit mal ? »

Lisant cela, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai pensé : « Si Philip Roth écrit mal, Céline aussi. » Il n'est pas venu à l'esprit de Richard Millet que Roth n'est pas un écrivain français et que son œuvre est traduite. Roth écrit en écrivain de langue anglaise, en petit-fils de Shakespeare et en fils de Faulkner, pas en larbin de Corneille ou en pute du souteneur Proust. Et Roth l'anglophone est un écrivain américain d'origine juive, pas la fille cachée d'un ancien président français, ni celle exhibée d'un ancien Nouveau Philosophe. Roth donc, pour être jugé sur la forme, doit être comparé à Conrad, à Joyce, à Faulkner de préférence à Hugo, Mauriac ou Jouhandeau. L'Amérique n'est pas l'Europe et les États-Unis ne sont pas la France. La France est une nation littéraire, pas les États-Unis où l'on ne devient écrivain qu'après avoir pratiqué tous les métiers : livreur de pizzas, manutentionnaire, maçon, proxénète, clown ou croupier à Las Vegas. En France, on s'attable pour écrire à peine sorti de l'université, sans rien avoir vécu, sans être sorti des livres. L'écrivain américain a toujours quelque chose à raconter. L'écrivain français, faute d'avoir vécu, bavarde, souvent avec lui-même, en un long soliloque.

Qui dira que Philip Roth écrit mal ? Pas moi. Je ne dirai pas non plus qu'il écrit bien. Bien ou mal écrire n'est pas une façon appropriée de juger un écrivain de cette trempe. Si Philip Roth est un grand écrivain (et c'en est un), il le doit moins à une forme impeccable, à un style léché, qu'à son tempérament à la fois brutal, tendre, désespéré, cynique et capricieux. Ses personnages sont ce qu'ils sont, des hommes et des femmes, avec des qualités et surtout des défauts d'hommes et de femmes. Roth écrivant met en scène une histoire avec des personnages, et nous n'avons pas l'impression, le lisant, d'être très différents d'eux. Comme eux nous sommes amoureux, bornés, maladroits, stupides, attendrissants, lâches, fiévreux, téméraires, louches et pervers. Comme eux nous saignons d'un vrai sang, au lieu d'encre. J'ouvre un roman américain : je suis plongé dans la vie, je respire. J'ouvre un roman français : je suis plongé dans la littérature, je suffoque. Roth, qui n'a pas écrit que de bons livres, me plait pour ce qu'il y a de vivant, de cruel et de pantelant dans son œuvre, et j'aime son foisonnement, son anarchie, sa claire-obscurité. Ses personnages, souvent peu sympathiques et que Roth ne cherche pas à rendre sympathiques, qu'il nous expose sans les juger, sont pétris d'une pâte humaine qui les rend attachants. Peut-on sincèrement haïr cette vieille crapule de Mickey Sabbath aux « doigts tordus par l'arthrose » et qui maltraite sa femme, trahit odieusement son meilleur ami ? On l'aime pour ses failles, ses blessures à vif de vieil enfant, ses remords aussi peu sincères que maladroits, inutiles. On l'aime enfin parce qu'il est à l'image de la nature humaine, aussi complexe, changeant, insaisissable qu'elle.

Si Philip Roth écrit mal, Céline aussi. Et Faulkner, bien sûr. N'ayant que peu fréquenté les institutions scolaires, je n'ai pas été contaminé par la littérature dans mon adolescence. J'ai commencé à lire sérieusement à l'âge adulte, vers vingt, vingt-deux ans. J'ai commencé par les classiques français. Quoi que j'écrive, j'étais sous influence. Je n'étais pas peu fier qu'on me dise que j'écrivais comme Victor Hugo. C'était gonflé. Ça tombait bien : je l'étais aussi, tout en souffle sombre et en ombres farouches. Je lisais alors avec une avidité et une confiance dont j'ai parfois la nostalgie. Un livre de Faulkner, au titre étrange, retint mon attention : Absalon, Absalon ! Faulkner, parce qu'il ressemblait physiquement à mon père ? Je ne sais. Je me plongeai dans sa lecture. Sortant des Misérables, des Illusions perdues, du Horla, de Pot-Bouille, je fus pas mal dépaysé. La transition était brutale. Je n'appliquais alors pas encore le précepte de Montaigne : « Les difficultés, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles ; je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux. » Je m'obstinai donc. À vrai dire, je ne compris pas grand-chose. Je sortis du livre tout ensemble abattu et ravi — ravi comme on peut l'être d'un bon tour joué à notre détriment, et abattu, parce ce livre complexe et fascinant dévoilait à mes propres yeux mes carences. La vérité, c'est que je ne savais pas lire. J'aurais pu, comme d'aucuns, m'en tirer en déclarant que Faulkner écrivait mal. J'ai pourtant déduit de ma lecture que c'était moi qui lisais mal, ou plutôt que je lisais comme on lit quand on n'a rien lu d'autre que de la prose française classique, en cartésien malgré moi. J'étais accoutumé à une littérature linéaire, à une succession de plans bien détachés les uns des autres, aux transitions nettes, à une psychologie sinon sommaire, du moins charpentée, et je me retrouvais au cœur d'un tourbillon, d'un maelström narratif mêlant présent, passé, haine, poussière, touffeur, analepses à triple niveau et quadruple épaisseur, le tout livré tel quel, sans mise en garde préalable ni mode d'emploi. On est jeté là-dedans comme dans la vie à la naissance, dénué du moindre repère, et tout de suite balloté, livré à l'hostilité foncière d'un monde en apparence exotique, mais qui est notre monde, un monde d'ouragans, de terres arides ou gelées, de pics, d'abysses et d'obscures clartés. J'ai relu ce livre depuis, plusieurs fois, et d'autres de Faulkner, Joyce, Gadda, etc. Là, me semble-t-il, au sein de cette complexité proprement métaphysique, de ce bouillonnement, se situent le cœur et l'âme de la littérature, assez loin du petit roman français bavard et propret, avec ses histoires aussi courtes que maigres, ses personnages sans envergure aux nombrils cependant hypertrophiés, où les dieux ont la triste et pâle figure de psychanalystes cyniques et d'avocats névrosés.

Roth, Céline, Faulkner et tant d'autres écrivent mal, oui, pour qui demande au roman d'être rédigé par des instituteurs à l'attention d'élèves dociles qu'il s'agit d'édifier, de former à la vie d'honnêtes bourgeois.  

Richard Millet, dont je soupçonne un régime alimentaire inapproprié d'entretenir son aigreur, fulmine soudain : « Que sont devenus les critiques ? Citez-moi un article qui dise que le dernier livre de Justine Lévy ou d'Anna Gavalda est nul ! Qui oserait écrire qu'un roman de Le Clézio ou de Kundera est faible ? » Plus loin, Roberts suggère d'interdire les blogs, car c'est à cause des blogs selon lui que « non seulement les gens ne lisent plus, mais ils ne vivent plus ». Je ne sache pas que « les gens » aient jamais beaucoup lu, et les lecteurs de blogs ne sont pas forcément des lecteurs en exil, passés du roman au blog. Les critiques dignes de ce nom, MM. Millet et Roberts, se sont peut-être réfugiés là où ils ne sont pas tenus d'encenser tel roman ou sommés de descendre en flamme tel autre, selon que son éditeur est un ami ou un ennemi. Les critiques sachant critiquer ont peut-être fui les journaux pour investir les blogs tant décriés, où ils peuvent à loisir, selon l'humeur, le gout, encenser ou démolir, non certes gratuitement, par amitié ou par inimitié, mais parce qu'ils aiment la littérature de préférence aux flonflons de la littérature et lui en demandent bien davantage que de divertir des veaux entre un match à Gerland et un épisode des Desperate Housewives. Leur culture est telle, parfois, que je rougirais de la mienne si j'étais l'un de ces pâles scribes qui répandent dans les « grands » journaux, avec une profusion inouïe et une étonnante naïveté, des papiers de vingt lignes pompeusement appelés « articles », mal écrits qui pis est, où nous apprenons que le dernier roman de Shelby Fingernail (pseudonyme de Marie-Claude Flajole) est d'une « juvénile fraicheur, moderne, touchant, désespéré, cocasse » et, bien sûr, à lire d'urgence. Les véritables critiques, aujourd'hui, sont peut-être les lecteurs, les lecteurs éternels que l'apparition d'Internet n'a pas troublés plus que ça et qui ont appris à lire et à écrire dans ces livres dont la presse même spécialisée ne parle pas, parce qu'ils font plus de 120 pages et que leurs discrets auteurs ne se croient pas tenus de recenser dans le détail les mœurs sexuelles forcément « décalées » du héros ou de nous infliger leurs angoisses d'auteurs vaguement damnés (mais adulés par les dix-huit Sainte-Beuve au moins que comptent Les Inrocks), entre deux fumettes, trois reniflettes et un « soft drink » au Flore, le tout entrelardé de SMS frénétiques envoyés aux quatre points cardinaux.

Peut-être consacrerions-nous moins d'énergie à « survaloriser » la dure et vivante littérature anglo-saxonne si la littérature française cessait de se shooter à la verveine.